Texte B10

vendredi 2 mars 2012
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LESBIENNES DE NULLE-PART, NOTRE HISTOIRE NOUS APPARTIENT...

Graziella, Lesbiennes Radicales, juin 1982

L’idéologie et les pratiques de cette société “straight” nous obligent à nous poser des questions sur notre Lesbianisme. Très tôt nous apprenons à nous interroger de façon à chercher “la cause”, le “pourquoi”. Suivant en cela les prescriptions d’une société qui ne peut admettre notre existence, nous fouillons en nous comme pour détecter. “La maladie”, “le gène”, “la pulsion”, “la perversion” ou au mieux “la différence”.

Mais notre questionnement, parce que venant du pouvoir hétéro-social qui nous interpelle, est, posé de cette façon, faussé à la base. Nous ne pouvons aboutir qu’à a une réponse “justificative”, “défensive”, bref une réponse venant directement de l’oppression sociale que nous subissons.

Par contre si nous avons intérêt à nous interroger sur nous-mêmes, sur notre histoire, c’est je crois à cause de la richesse de nos existences et de l’importance du passage de l’individuel” au “social”. Collectiviser “l’individuel” est nécessaire pour une prise de conscience politique qui nous permette de comprendre la place que nous occupons dans cette société et le rôle capital que nous avons à jouer pour sa transformation radicale.

Nous verrons ainsi notre vie sous un angle différent que ne sera plus celui, de la culpabilisation, de la quête à l’acceptation, de la différence, mais bien celui de la résistance. Une résistance qui nous permet de vivre, non pas tête baissée, mais en affirmant nos possibilités de création au quotidien, pour une nouvelle société où les hommes ne pourraient plus exercer aucun pouvoir.

J’utiliserai ici le concept d’ "identité”, bien que sachant ses limites, et ses ambiguïtés. La notion d’identité” a été utilisées sur un mode psychologisant-naturaliste, souvent associée à l’idée de Différence, comme synonyme de “même nature”, d’”essence” : “Identité féminine" : liée à l’existence de la “Différence sexuelle” par exemple. On a abouti ainsi à la féminitude, qui reprenait les formes oppressives de l‘idéologie et ne remettait pas en cause la totalité des relations de pouvoir entre le groupe référent et le groupe référé posé “différent”.

Cependant nous Lesbiennes, avons besoin d’un concept qui :

- fasse l’articulation entre ce qui est vécu individuellement et sa dimension sociale ; c’est-à-dire qui montre le lien qui existe entre le social et la construction de soi, et qui montre comment cette construction de soi aura en retour des implications sociales, politiques.

- permette de décrire les similitudes, l’unité des histoires des Lesbiennes, du groupe des Lesbiennes dans la double dimension de L’oppression et de la résistance, ceci afin de le reconnaître comme un groupe social.

- permette de dépasser l’idée que le Lesbianisme est une simple “affaire de sexualité”, en montrant qu’il est un rapport à soi-même, aux autres, au monde, qui se construit historiquement.

Le concept d’”identité” me semble par rapport à ces trois nécessités utilisables. C’est un concept dont nous avons besoin actuellement mais qui pourra être abandonné au cours d’une évolution politique collective.

Par cette similitude d’existences, nous pourrons nous reconnaître d’abord Lesbienne, puis faisant partie du groupe social : les Lesbiennes. Base historique nécessaire à une prise de conscience et à toute lutte.

Certes, il s’agira d’une catégorie, mais cela est inévitable dans une étape historique d’oppression et de lutte : car les catégories crées par le pouvoir hétéro-social existent dans les faits, malgré nous. Et la seule façon de lutter pour les détruire, c’est d’abord de les reconnaître comme existantes, actuellement.

De plus des Lesbiennes ont avancé l’idée que “Lesbienne” était une catégorie qui permettait d’exister, ni homme, ni femme, dans la lutte. C’est dans ce sens-là que la notion de “identité” peut être utile. A condition qu’on la pose sur un mode descriptif et non explicatif (ce qui aboutirait à une notion d’”identité lesbienne” située dans la Différence et, donc, dans le naturalisme). En effet il ne s’agit nullement de chercher “la cause première”, “la nature dernière”, de notre Lesbianisme, ou le génétique qui impliquerait un “comportement”. Bien au contraire, il s’agit de rendre compte d’une réalité et d’essayer de tirer les conclusions pour aboutir à une prise de conscience de notre situation sociale.

En puisant dans nos histoires individuelles nous rencontrerons certainement parmi no premières perceptions du monde : celle de la division et de l’antagonisme entre le “Masculin” et le “Féminin”. Monde divisé en deux, où même avant la naissance chaque individu a une place définie dans la société en fonction de son sexe biologique. Et cette perception du monde s’étendra peu à peu à celle des rapports de force, des pouvoirs, qui en découlent.

Nous serons éduquées et considérées socialement pour être des “femmes”, c’est-à-dire pour correspondre au modèle que cette société attribue aux individues de sexe clitoridien. Modèle associé socialement à la docilité, la soumission, la passivité, le délicat, l’insouciant, la rivalité, l’amour des hommes. Modèle où nous ne nous reconnaissons pas parce que curieuses, turbulentes, violentes, aimant sentir vivre notre corps, le voir bouger, nous m’aimons pas nous taire et nous le faisons savoir. Et puis, nous avons bien compris leurs règles de jeu... et nous ne voulons pas être “en bas”, “dominées”, “en retrait”, “pour faire vivre d’autres à notre place”. Nous, nous voulons vivre NOUS.

Alors nous prendrons dès le départ le “mauvais pli”, celui en tout cas qui ne nous était pas destiné ; le “masculin”. Et comme on ne peut pas tout prendre dans cette société... nous prendrons le meilleur, celui qui donne le plus de place, celui qui permet l’existence.

A travers notre “comportement” (dit masculin), nos jeux, nos vêtements, nos travestissements, nous construirons une notion de nous-mêmes, de notre capacité d’action dans le monde et de notre possibilité de nous mettre en relation avec les autres, à partir du seul modèle permis pour exister pleinement. Mais toute la société : famille, école, rue, sera là, au cours des années, pour nous rappeler la règle : le biologique doit déterminer un modèle d’identité “féminin” avec tout ce que cela comporte. Et tout en refusant la “mise au pas”, la féminité, nous comprendrons que nous ne serons jamais des “hommes”, c’est à- dire des individus par et pour qui cette société est faite, mais que nous devrons lutter pour vivre en liberté. Nous vivant “homme”, étant considérées “femmes”, bientôt nous ne pourrons plus nous reconnaître dans aucun modèle.

Ni homme, ni femme, mi-homme, mi-femme, nous connaîtrons le mépris- rivalité des hommes, le rejet- condamnation des femmes qui sera une plaie toujours ouverte. Parfois à mi-chemin, souvent en dehors de leur jeu “antagonisme/complémentarité” nous les regarderons faire, tout en recevant les contre coups auxquels notre place dans le “no-lesbian-land” nous exposera.

Peu à peu nous découvrirons que par notre façon de nous “tenir”, de regarder, de nous habiller, nous “aurons l’air” d’homosexuelles”, de “gouine” : d’abord pour le monde hétéro qui nous regardera, et bientôt pour nous-mêmes. Pensant que le monde n’est pas fait pour nous, que nous n’y avons pas de place, nous nous croirons d’abord seules, puis en marge, toujours en retrait. La répression sera là.

Nous apprendrons à nous mouvoir entre des dissemblables, insaisissables nous n’aurons jamais de lieu sûr où rester, nous apprendrons à fuir. Irréconciliables, nous ne leur pardonnerons jamais.

Et puis viendront nos rencontres, nos semblables, Lesbiennes de nulle part. Alors nous saurons que tout n’est pas perdu, que d’autres existent, que la vie peut avoir un sens, car en fait nous ne sommes pas seules. Et du moi, je serai TOI, NOUS. Une nouvelle dimension s’ouvrira : celle collective, du groupe.

Mais ce groupe, nous en prendrons conscience, c’est en fait une communauté : communauté d’existences, communauté d’intérêts, communauté d’oppression. Ce groupe nous fera “généraliser” et nous permettra de montrer que notre “identité” est autre chose qu’une identité personnelle. Qu’elle se situe dans un contexte social et politique. Que Les Lesbiennes sont un groupe qui a une place déterminée dans cette société, qu’il est donc un groupe social. Nous concevrons que nous avons une base historique qui nous rassemble et qui par ses implications, met en danger le système hétéro-social. Nous concevrons alors que notre “identité” de Lesbienne, reposant sur cette base matérielle, est sociale.

Avant même qu’on parle de “sexualité : ou de “avoir fait l’amour avec une femme” (une femme ou une lesbienne, c’est-à-dire pour moi toujours une autre lesbienne, à ce moment-là), on se découvre donc Homosexuelle à travers la construction d’une “identité”. C’est contre cette base matérielle, historique, qui permettra par la suite d’ ”aimer une femme”, que le pouvoir hétéro-social luttera très tôt. Dans la mesure où cette identité se construira dans la dualité des modèles antagonistes (homme/femme) ou dans le refus du modèle qui nous était destiné par le pouvoir des hommes, elle remettra de fait en cause l’idéologie naturaliste, la division sexuelle du travail, et donc la production ; la reproduction du système et des “espèces” ; la division sexuelle du pouvoir dans cette société.

Mais notre conflit d’intérêts avec une société qui modèle et qui attend la reproduction de ses “espèces” (homme/femme) va nous façonner également. Car les conflits intérieurs et extérieurs que cette situation sociale provoquera seront à la fois source d’oppression et source de subversion. Refus de pouvoir des hommes et refus de la féminitude, notre place permettra d’envisager le dépassement de la contradiction homme - femme, et cela ici et maintenant. Place d’oppression dans cette société, mais aussi possibilité do résistance parce que non noyée dans la catégorie “femme”, l’identité de Lesbienne nous donnera en fait, d’abord individuellement puis collectivement, une place de choix pour une lutte radicale.

Dans la contradiction de notre existence (en dehors de la catégorie d’oppression “femme”, tout en subissant le pouvoir social des hommes) nous trouvons la source pour le dépassement de notre oppression, la possibilité concrète aujourd’hui de lutter et d’envisager, la transformation radicale de cette société. Par la résolution ou non de ces conflits, par notre résistance ou non aux impositions sociales, au pouvoir des hommes, nous serons confrontées à un moment de notre histoire à un véritable choix : un choix qui deviendra alors politique.

De "l’identité à la “sexualité"

Mais pour la plupart d’entre nous le moment fondamental de notre histoire sera le premier rapport au corps d’une femme. Ce pas, si difficile à l’hétérosexualité, ce pas que nul aide ne se fera pas sans doutes, hésitations ou culpabilité. Ce pas une fois fait, il faudra encore l’assumer, puis le choisir. Ce qui ne sera pas facile étant donné notre place dans la société, et demandera une solidité que seule notre conviction, notre capacité d’aimer une femme, notre histoire, pourront forger.

Nous penserons d’abord ces rapports comme “irrépressibles”, “malgré nous”, comme “maladifs” ou tout bêtement comme “anormaux”. Suivant les bons préceptes de la libération hétérosexuelle, nous nous dirons que peut-être c’est une “incapacité à aimer les hommes”, certaines iront jusqu’à s’obliger à avoir des rapports avec des mecs, pour se prouver qu’elles sont “normales” ou qu’elles veulent “choisir en toute connaissance de cause”, d’autres se diront que décidément, maladie ou pas, nature ou pas, elles ne le feront pas, qu’elles préfèrent “ne pas choisir” et rester comme elles sont.

Seul un processus de prise de conscience politique nous fera concevoir que notre désir pour une femme, notre décision d’avoir un rapport avec elle, sont une véritable résistance. Résistance à un système qui nous impose, pour se perpétuer, l’hétérosexualité, c’est-à-dire, entre autre, la sexualité qui reflète le pouvoir social des hommes. Mais si l’hétérosexualité ne se choisit pas, ni ne s’explique puisqu’elle est imposée, l’homosexualité, peut se choisir.

Lorsque, malgré les obstacles que nous trouvons, nous continuons à vivre notre homosexualité, lorsque nous reconnaissons en nous ce que signifie la grande capacité d’aimer une femme, et que nous décidons de le faire contre vents et marées, alors nous faisons un choix qui aura des répercussions politiques.

Peu à peu nous prendrons conscience que notre existence, notre identité, sont une force : que, pour nous, envisager l’hétérosexualité ce serait comme nous détruire, car ce serait ne pas vivre en accord avec “soi-même”, avec le Moi qui s’est construit tout au long d’années à travers des luttes pour exister. Que notre comportement, notre refus de la féminitude, notre haine des hommes ne sont perçues comme des “anomalies” que dans la mesure où ils menacent la société. Que notre capacité de désir pour les femmes est notre grande victoire contre une société qui a tout fait pour l’entraver. Alors même si cela est plus difficile à vivre, c’est cela que nous choisissons car ainsi nous nous choisissons, nous nous donnons la possibilité de vivre dignes, sans nous détruire. Et cela est un choix éminemment politique.

Le désir

“Attraction vers les femmes”, “penchant pour les femmes”, “déviantes”, voilà des termes du langage du pouvoir qui du “naturel-magique” en passant par le “pulsionnel” nous mènent tout droit au “différent”.

Et dans nos premiers questionnements nous reprendrons ces termes : fascination du monde “féminin”, refusant d’en faire partie ou en étant exclue, nous le scrutons et le recherchons comme notre “complémentaire”, comme le “masculin” cherche le “féminin” dans cette société. Tout en sachant très bien que ni le “masculin”, ni le “féminin” ne nous sont reconnus.

Cette identification au masculin peut suivre son chemin jusqu’au bout de l’oppression, c’est-à-dire aboutir à une impossibilité d’avoir des rapports avec une lesbienne qui ne serait pas “féminine”, de peur de “se perdre” à un moment de son histoire où l’on n’a que deux repères-supports d’identité possibles et connus. Cela peut être aussi source de difficulté pour une prise de conscience et une unité plus tard des Lesbiennes. En effet combien de fois n’a-t-on pas entendu dire que des groupes de Lesbiennes s’arrêtaient (dans le féminisme surtout) parce que “entre Lesbiennes on n’avait plus rien à se dire” ? Par contre on pouvait toujours jouer à repêcher des “femmes” du marécage de leur hétérosexualité....

Nos rapports oscillant entre l’identification, le désir, ou la rivalité, ne constitueront pas la moindre des difficultés pour le renforcement d’un Mouvement Lesbien Indépendant.

Mais le désir tout comme l’”identité”, se construit. D’abord désir de la douceur opposée au brutal, qualités bien distinctes pour chaque catégories dans cette société, du “beau” opposé au rustre, du sensible, du sensuel, qualités associées au “féminin”. Dans la dualité d’un monde ou tout est codé, le désir pour une “femme” est aussi le désir de non-pouvoir, dans le rapport à l’autre, de communication sans domination, de sensualité sans la violence d’un pouvoir. Ce désir que l’hétérosexualité de nos familles et de notre entourage n’admet que comme un rapport d’antagonisme- complémentarité, entre un homme-une femme, un dominant-une dominée. Nous, nous pouvons l’envisager comme une recherche de communication, de connaissance de l’autre. Une recherche qui nous semble possible : mon corps et le corps d’une femme. Une recherche aux antipodes d’une démarche faussée dès le départ : celle de l’hétérosexualité régnante, qui ne nous satisfait aucunement ou plutôt nous répugne. Question de peur aussi... car notre peau est sociale, notre corps aussi.

Mais dans le déterminisme des codes, le désir de la maîtrise existe aussi. Positif quand il est échangé, quand il passe de l’une à l’autre, il devient oppression, mais aussi responsabilité, quand il est monopolisé et se transforme en une façon de se mettre en relation avec une “femme” de préférence (et pas une “Lesbienne”) puisqu’à ce moment-là notre maîtrise semble moins menacée.

Cependant, le désir qui nous fait vivre, qui nous fait reconnaître une “semblable” ou bien une “différente” de nous, existe. Désir qui à travers un regard, une caresse, un élan, nous fait sortir de nous, pour aller vers celle avec qui nous sommes prêtes à nous lancer à l’aventure que représente notre existence. Désir qui nous transforme, qui se transforme, qui se répète, toujours nouveau ou bien qui change. Nous en quête, toujours prêtes à le découvrir ou à le re-découvrir, lui que nous attend au tournant ou bien que nous voyons venir. Désir qui nous fait reconnaître “je suis Lesbienne”, qui nous fait vouloir être aimée, touchée, découverte, qui nous fait aimer, toucher, découvrir, au-delà des limites possibles et imaginables. Ce désir que nous construisons et re-construisons tous les jours, les unes depuis peu, les autres depuis “toujours”.

Lesbiennes “depuis toujours”.

C’est cependant plus à l’identité qu’à la sexualité que font référence les Lesbiennes qui se disent, ou qu’on catalogue de “depuis toujours” et dont certaines semblent reprocher à leurs semblables (tout en les aimant ?) De ne pas l’être “vraiment”. Ce “depuis toujours” marque en fait un temps, une histoire, une identification à un groupe social : les Lesbiennes, qui réussit à se faire dès le départ malgré les entraves sociales.

Mais ces entraves sociales existent et poussent au “redressement”, au “forcing”, à l’hétérosexualité : combien de Lesbiennes s’identifiant telles, arrivées à l‘âge du dressage hétérosexuel, baissent les bras, pour “avoir la paix” ? Une paix très chère payée souvent au prix de la folie, du morcellement, de la négation de soi. Elles baissent les bras, mais nous le savons, elles peuvent nous rejoindre à un autre moment de leur histoire, parce que l’histoire peut être transformée et que dans cette dynamique nous avons un rôle à jouer.

Cela sera d’autant plus facile qu’il y aura des repères de résistance et de lesbianisme (au sens le plus large possible) dans leur vie. Car en effet, on ne peut pas je crois se découvrir “lesbienne” du jour au lendemain : par contre on peut reconstituer ce “puzzle” historique, le ré-analyser, le ré-appréhender, pour trouver les bases matérielles qui re-donneront la capacité d’aimer une autre lesbienne, pour arriver à dire “Je SUIS Lesbienne” et que cela fasse écho en soi comme une ré-appropriation de sa vie, comme une re-découverte qui permette à la fois d’exister, d’aimer et de lutter collectivement.

Toutes, nous nous sommes construites Lesbiennes dans la lutte. Dans un processus de transformation, de conflits, de doutes, de honte, et si nous avons pu résister au “dressage hétérosexuel” cela n’a pas toujours été fait au plus grand jour, ni sans se penser malade, coupable, ou incapable. Car l’oppression des Lesbiennes ça existe dans cette société, et on peut être Lesbienne “”depuis toujours” tout en attribuant cela à une “nature”, à un “non-choix”, à une “calamité qu’on porte sur le dos”.

On en vient par là même occasion à attribuer une “nature hétérosexuelle” aux femmes hétérosexuelles et à leur reconnaître leur “désir pour les hommes” comme “pulsionnel” ou “irrépressible”. Cela aboutit en fait à renforcer le pouvoir d’un système qui a voulu nous-mêmes nous enfermer dans son idéologie. Reprendre les termes de cette idéologie “le Naturalisme”, c’est considérer l’homosexualité comme une fatalité, c’est ne pas reconnaître notre histoire comme une force, politique, qui remet en cause les bases mêmes de cette société.

Cette idéologie empêche toute transformation sociale, car en nous enfermant dans les catégories de “nature”, ou de “préférence sexuelle”, elle sert d’écran à notre prise de conscience. De plus elle protège l’hétérosexualité, en la faisant passer pour “une forme de sexualité”. D’une pierre deux coups, et le dispositif le plus fondamental qui cimente le pouvoir des hommes, à savoir l’hétérosexualité, est à nouveau masqué.

Cependant on doit aussi comprendre que l’histoire des Lesbiennes qui ne sont pas passées par l’hétérosexualité à été piétinée, niée et a trouvé rarement le lieu où s’exprimer. Combien de Lesbiennes considèrent qu’elles n’ont pas pu collectiviser leur histoire d’homosexuelles, la confronter à celle d’autres ayant en une trajectoire similaire ?

En effet ce n’est certainement pas dans le féminisme qu’on a pu le faire, ayant eu à jouer la plupart du temps le rôle d’”écouteuses”, ou au mieux de “conseillères” auprès des féministes pour ensuite les voir repartir joyeusement vers les tranchées de leur “guérilla quotidienne” hétérosexuelle. Notre vie dans tout cela n’existait pas. Et puis, dans les groupes de Lesbiennes, il y avait aussi le passage de femmes hétérosexuelles qui venaient pour une “expérience”, souvent pour parler de leur “vécu-bi” - cela impliquait en fait les écouter parler de mecs. Mais ces groupes de Lesbiennes, il est vrai le permettaient par leur flou politique et par une non-valorisation, une non-politisation des histoires des Lesbiennes : au lieu de secouer, ces groupes confortaient et se culpabilisaient.

Les Lesbiennes ont pensé trouver mieux du côté du Mouvement homosexuel mixte, c’est-à-dire de pédés. Mais certaines virent bientôt que leur parole y avait encore moins de place. Si elles y restaient cependant, c’est parce que, disaient-elles, “cela blessait moins”. En effet, le rejet que les femmes hétéros, nous ont manifesté au cours de nos vies d’homosexuelles, leur situation de pouvoir du fait de l’hétérosocialiteé, sont pour beaucoup dans la méfiance qui, aujourd’hui encore, est éprouvée dans “nos rangs” à l’égard des histoires de Lesbiennes qui, à un moment de leur vie, ont été hétéros.

Mais, aujourd’hui, nous avons la possibilité de collectiviser nos histoires d’homosexuelles. Mieux, nous pouvons les politiser, les valoriser, voir leurs conséquences ultimes, considérer notre Lesbianisme comme une force. Aujourd’hui, nous avons construit un Mouvement Lesbien Indépendant qui s’affirme de plus en plus. Avec de nombreuses Lesbiennes, venant d’horizons différents, aux histoires riches en apprentissages. Et nous apprenons à nous intéresser aux histoires de chacune, parce que toutes, Lesbiennes aujourd’hui, nous pouvons porter un regard à la fois commun et divers sur nos existences. Existences qui, parce que elles avaient des intérêts communs se sont rejointes. Et qui plus tôt, qui plus tard, nous nous reconnaissons toutes aujourd’hui Lesbienne, et nous menons notre vie de Lesbienne. Sur cette base historique, quotidienne, à l’appui d’une prise de conscience, nous unifions nos histoires, nous renforçons notre Mouvement.

Et soyez-en sûres, mes soeures “Lesbiennes depuis toujours”, qui n’êtes pas étonnées de rencontrer si peu de Lesbiennes comme vous dans les Mouvements féministe ou gay où vous traînez encore parce que vous craignez les conséquences de votre radicalisme : une fois qu’on met les pieds dans le Lesbianisme Radical, aucun retour n’est possible à l’hétérosexualité. Aucun retour possible non plus au “naturalisme”, à la “préférence sexuelle” ou au “droit à la différence”.

Le choix politique du LESBIANISME

Notre prise de conscience sociale nous conduit au Lesbianisme. Au Lesbianisme comme analyse du monde divisé en deux (homme/femme), classes antagonistes et irréconciliables. Comme théorie dénonçant l’hétérosexualité pour ce qu’elle est : le dispositif le plus total d’aliénation de la classe des femmes et celui qui permet le mieux à la classe des hommes de se maintenir au pouvoir. Comme résistance à un système qui nous opprime. Comme alternative de vie ici et maintenant, en dehors des catégories homme/femme. Comme lutte contre ce système auquel nous n’avons aucun cadeau à faire. Au Lesbianisme enfin comme notre seul choix politique possible.

Le Lesbianisme ne pourra être qu’anti-naturaliste, s’appuyant en effet sur une pratique (une réalité) qui montre que :

- la Féminité n’est pas biologique,

- le sexe “féminin” n’est pas là pour la procréation,

- l’hétérosexualité n’est pas naturelle, ni inéluctable,

- on peut vivre en dehors des rapports familiaux,

- notre “non-féminité”, a des répercussions économiques : elle se manifeste en effet dans les rapports de production (refus des tâches dites “non-productives”, choix de travaux dits “manuels” ou “masculins”, refus d’être “au bas de l’échelle”, refus de travailler dans les lieux de production hétéro-sociaux : soit pour créer des coopératives non-mixtes, soit par le chômage “volontaire” ou bien les “petits boulots”),

- les valeurs interdites du “masculin” sont sociales : nous nous les réapproprions donc parce que non naturelles, elles sont par ailleurs source de contrôle (pouvoir ? Maîtrise ?),

- une société n’est pas mixte “naturellement”. Une société non mixte est aussi envisageable socialement, historiquement, qu’une société mixte.

Un Mouvement Lesbien Indépendant

Notre long parcours dans une “no-lesbian land” nous fera longtemps douter de la possibilité d’exister à part entière en nous reconnaissant Lesbienne. Et, s’il est extrêmement difficile de donner individuellement un contenu au terme lesbienne, il est en revanche possible, à travers une prise de conscience collective, nos histoires qui se répètent, la place que nous occupons dans la société, de nous reconnaître comme faisant partie d’un groupe social : les Lesbiennes, terme auquel seules nos luttes permettront de donner un sens. A ce moment-là les béquilles d’identité femme ou homme pourront rester au placard et nous éprouverons moins la nécessité de devoir nous justifier... “Je suis d’abord femme puis lesbienne” ou l’inverse, “je suis femme identifiée femme” ou “je me sens un homme” ou “je me revendique gay-woman”. Et ce fait aura des conséquences pour notre engagement politique.

La difficulté à se reconnaître Lesbienne, à intégrer dans ce terme notre histoire et notre place dans la société, la difficulté à se reconnaître faisant partie d’un groupe social (groupe opprimé et en résistance, aux mêmes intérêts) pousse encore aujourd’hui bon nombre le Lesbiennes à rejoindre des Mouvements politiques où elles se situent en fait “dedans-en-dehors”.

Certaines Lesbiennes remercient le féminisme de “leur avoir permis une prise de conscience politique”. Ces lesbiennes ont en général pour leur vie, pour leur histoire et celles de leurs semblables un profond mépris. Elles ne conçoivent pas que des Lesbiennes puissent politiser leur lesbianisme à partir de leur histoire et de leur vie sans passer par un Mouvement féministe. Pour elles, le lesbianisme est du rang de la “sexualité”, le féminisme du niveau du “politique”. En fait cette coupure qu’elles font entre leur personnel et leur politique leur permet de bien cacher à partir de quelle réalité elles peuvent revendiquer une libération des femmes.

Le féminisme n’a pas été le “coming-out” des Lesbiennes, mais leur plus beau placard, celui qui pour une fois au moins leur donnait une garantie politique. Le plus efficace des placards, celui qui sans serrure donnait l’illusion qu’on pouvait en sortir, mais permettait aussi d’y retourner... toute seule.

D’autres Lesbiennes ne se reconnaissant dans les objectifs hétérosexuels du Mouvement féministe, après de brefs passages dans ces Mouvements rejoignent vite leurs “frères : pédés dans le Mouvement homosexuel mixte. Tantôt “soeurs”, tantôt “mères”, tantôt “pères”, elles ne s’y retrouveront pas davantage, tout au moins pas pour une réelle valorisation de leurs vies et pour une politisation collective. Elles serviront à renforcer ce Mouvement, qui n’hésitera pas à les utiliser dans les coulisses.

D’autres Lesbiennes quitteront les villes, iront à la campagne à deux ou à plusieurs, vivre... “ailleurs”, ne reniant ni leur vie, ni leur recherche politique, elles préfèreront s’éloigner pour “au moins vivre ce qu’elles veulent”, au lieu de perdre leur vie pour des objectifs qui les nient. L’époque du militantisme pour les masses est finie : on ne veut lutter qu’à partir de sa propre histoire, ses propres intérêts : le personnel et le politique se confondent.

Mais depuis deux ans et demi déjà, l’émergence du Lesbianisme radical montre la nécessité de s’organiser, dans un Mouvement Indépendant. Notre parole politique s’organise aussi, notre Lesbianisme devient une force, favorisant ainsi une prise de conscience politique de Lesbiennes.

Notre travail sera de longue haleine, mais il a ou moins une richesse, c’est que pour une fois nous pouvons lutter à partir de nos histoires.

Maintenant, notre histoire nous appartient...

Lignes De Force et Pointilles de Faiblesse

Monique, Lesbiennes Radicales - juin 1982

Les lesbiennes

Ni une nation, ni une race, ni une classe : quel groupe constituent-elles ? Ont-elles une unité en dehors de la catégorisation du pouvoir hétérosexuel ? Leur seul lien ne serait-il que l’oppression et la répression qu’elles subissent ? Si l’on exclut l’interprétation en termes de nature (elles auraient la “même attirance” pour le “féminin”) peut-on concevoir une cohésion minimale qui permettrait, tout en respectant leur singularité, de parler DES lesbiennes général ? Je crois que oui. Mail cette cohésion, il faut la décrire de l’intérieur, au plus près de l’expérience quotidienne, afin de ne pas permettre aux stéréotypes et aux idées reçues des se glisser entre les mailles de la fausses généralité (généralité de “la” lesbienne projetée, inventée, déformée, dénigrée, par les sexologues, les psychiatres ou Mme De Beauvoir).

Sur la route de Lesbos

Les lesbiennes. Leur foule chamarrée que je me représente est dense de bruits et de mouvements, de chants et de pleurs aucune unité dans nos modes d’expression. Elles portent toutes sortes de vêtements : les unes sont en jean, les autres chancellent sur des talons hauts, d’autres arborent le complet veston cher aux Cadres, d’autres le blouson de cuir ; aucune homogénéité dans nos “habitus vestimentaires” comme aiment à dire les sociologues. Elles ont toutes les tailles et toutes les couleurs : aucune similitude dans nos “caractères raciaux”. Certaines sont riches, d’autres misérables : notre groupe est traversé par la “lutte des classes”. Elles militent dans des partis –de droite, de gauche, du centre– où elles parlent au nom des Causes sacrées ; elles ne militent nulle part et ne croient pas à la politique ; elles s’engagent dans le féminisme et parlent au nom des femmes ; elles se dégagent dans le mouvement lesbien et parlent en leur nom. Certaines clament leur lesbianisme, d’autres se terrent, effrayées, dans leur placard : aucune harmonie dans nos revendications, comme aiment à dire les syndicalistes.

Elles viennent d’horizons différents. Certaines ont connu les hommes, le mariage, la maternité, d’autres ont toujours refusé les signes majeurs de l’hétérosexualité : aucune ressemblance dans nos histoires, il y a ici tous les “cas d’espèce” comment aiment à dire les psychiatres.

Elles ont des repères d’identification variés, comme aiment à dire les psy. Certaines se sentent plutôt “homme”, d’autres plutôt “femme”, certaines se perçoivent comme “mutante”, “du troisième sexe”, d’autres se croient “folle”. Certaines se nomment “homosexuelle”, d’autres se disent "lesbienne".

Leur sexualité est aussi multiforme qu’est complexe leur identité : tribade toute en surface, saillante et perçante, inhibée et retenue... notre sexe peut se faire fleur, fruit, ou il se fait parfois oublier.

Leurs pensées sont aussi multiples que les coquillages de la mer. Les unes croient qu’elles sont homosexuelles par disposition pulsionnelle depuis leur naissance, d’autres pensent qu’elles sont devenues tordues à cause d’un traumatisme affectif, certaines croient qu’elles préfèrent naturellement la femme à l’homme parce que la femme est douce et belle et que l’homme est immonde, d’autres pensent qu’elles sont solidaires des femmes jusqu’au bout et qu’elles luttent contre le pouvoir des hommes.

Comment, dans cette diversité, concevoir une unité ?

Lesbiennes, homosexuelles, saphiques, anandrines... ce qui toutes nous rassemble c’est, au niveau le plus manifeste, ce pour quoi, ce sur quoi, ils nous ont catégorisées : l’intérêt “affectif”, “sexuel”, pour des femmes, pour une femme :

“Tu es venue. Tu as bien fait.
J’avais envie de toi.
Et toi tu incendies mon cœur dévoré de désir.
Sois bénie
Plusieurs fois et autant de fois
Qu’il y aura eu de jours pour nous séparer.”

SAPPHO

Un “intérêt” qui n’est pas programmé une fois pour toutes. La preuve, toutes ces femmes qui ont d’abord connu des hommes et puis qui se sont, quelquefois de façon très tardive, tournées vers des femmes. Les notions de choix, et d’acquis, qui se dégagent de telles expériences surprennent ou choquent certaines, celles qui ont vécu leur lesbianisme comme une force incoercible, incontrôlable, contre laquelle elles ne pouvaient lutter. “Choix ? Disent-elles, mais je n’ai pas choisi cette part de moi-même, elle a été tout de suite en moi, irrésistible”. Une grande question, en effet : d’où vient ce "penchant pour des femmes" ? En confrontant nos diverses expériences, nous pourrons donner des réponses. Non sur le Pourquoi, car le Pourquoi n’a d’intérêt que pour celles qui voient le lesbianisme comme une anomalie ("Il n’y a de cause que de ce qui cloche" disait, non sans raison, Lacan), mais sur le comment. Parler à ce propos de “pulsion”, de “désir :, de “nature”, c’est en tous les cas reprendre en se piégeant les discours du Pair Fouettard (à une autre époque, on appelait ça l’idéologie patriarcale”, mais Basta : à force de le définir abstraitement, comme un système, on a fini par oublier qui était l’ennemi).

Sens obligatoire

Pair Fouettard a, en effet, déclaré, pour son royal plaisir et son impérial intérêt (de classe), que les femmes doivent être complètement dépendantes des hommes, et être séparées les unes des autres. Oppression qu’il ne peut réaliser qu’en mutilant les femmes de leurs potentialités “humaines” (donc en les spécifiant), et en en faisant, selon l’heureuse expression de Geneviève Pastre, des “excisées mentales”. La possibilité de subversion d’un tel système existe toujours cependant car les femmes sont aussi “humaines” et peuvent vouloir être ce qu’on les empêche d’être, c’est-à-dire dans notre organisation sociale, des “hommes”. Pair Fouettard passe sous silence cette possibilité de subversion : en interdisant, il sait qu’il risque de créer un objet de fascination. Le lesbianisme n’est donc presque pas parlé, ou il est carrément absent.

Le meilleur exemple de cette scotomisation est la pensée victorienne, pourtant spécialiste des ”tabous”. Pair Fouettard fait comme s’il était évident que les femmes aiment “naturellement” les hommes et sont “naturellement” des chipies entre elles. Mais quand certaines refusent l’embrigadement et revendiquent la “généralité humaine”, alors il passe à une autre tactique : il impose des notions falsificatrices pour limiter la liberté : “Vous, femmes qui n’aimez pas les hommes et les enviez illégitimement, sachez que vous êtes des malheureuses car vous n’avez pas choisi ce que vous faites, vous n’êtes donc pas libres”. La liberté pour les femmes, c’est d’aimer les hommes bien entendu. Comme le dit la psychanalyste Joyce Mac Dougall dans son Plaidoyer pour une certaine anormalité (Gallimard) : "... un des facteurs qui pourraient caractériser le pervers est qu’il n’a pas le choix : sa sexualité est fondamentalement compulsive. Il ne choisit pas d’être pervers et il ne choisit pas la forme de sa perversion...”.

Par cette notion d’homosexualité compulsive : Pair Fouettard fait d’une pierre deux coups. Il limite le champ de pensée et d’expérience des lesbiennes (l’idéologie n’est pas qu’un écran, elle est surtout prescription et façonnement), et en même temps il fait croire à toutes les femmes que la “liberté" serait du côté du S.T.O. hétérosexuel, qui admet peu de sursis et n’autorise aucune objection de conscience. C’est vrai dans le fond : les lesbiennes, au lieu de quémander la “reconnaissance de leur différence", devraient exiger le statut "d’objectrices de conscience". Une telle revendication montrerait au moins que le lesbianisme est un choix d’engagement contre une institution totalitaire, et non une compulsive et simple “préférence sexuelle”.

Circulation interdite sur les berges

“Simple” préférence sexuelle, c’est d’ailleurs vite dit. Car aimer une femme, avec sa tête et avec son corps, ce n’est pas un fait banal : c’est la résultante d’un processus long, souvent contradictoire et toujours sinueux. Le lesbianisme, ça commence toute petite –car les enfants ont quand même un espace minimal d’autonomie, sur lequel il serait important que nous réfléchissions, loin des débats intéressés des homosexuels sur la pédophilie. Ça commence par des résistances contre la discrimination fille/garçon : refuser les jeux de filles ou détester les garçons. Vouloir être un garçon ou adorer les petites filles. C’est, dans le fond, refuser d’entrer dans la peau de la “petite fille”, puis de la “femme” c’est-à-dire résister à perdre toute prérogative d’individu”, d’“être humain”. Nous avons toutes eu des passerelles de secours dans l’enfance : “garçon manqué”, “bonne élève”, “enfant difficile”, nous avons toutes à certains niveaux refusé cette gangue où l’on voulait limiter et étouffer notre vie : la gangue, la terrible gangue de ce qu’ils nomment la “féminité”.

Il y a eu ces passerelles de secours dans ma vie d’enfant : l’école où j’aimais apprendre, l’amour pour ma mère, mon rejet des garçons et des hommes parce qu’ils me faisaient peur, ma copine Francette avec qui j’ai découvert le brillant aigu du plaisir sexuel : les rites accélérés de la séduction -une fois j’étais la “femme”, une fois j’étais l’”homme” - et puis le corps à corps pendant lequel le plaisir s’emparait de moi, dans la chambre un peu obscure où flottaient les odeurs délicates et subtiles de l’interdit transgressé. Il y a eu aussi ma jubilation à dix ans d’être habillée en garçon pour une fête scolaire. Ma partenaire de danse m’avait embrassée sur les lèvres pendant les répétitions : quel trouble... Pour le Grand Jour, mon frère m’avait dessiné moustaches et favoris, et ma maîtresse, qui avait sans doute des “tendances” m’avait regardée avec un intérêt qui m’avait comblée d’aise.

Et puis après il y a eu les longues années d’angoisse et de tourments. A onze ans, la culpabilité par rapport à à ma mère, mais rien n’aurait pu m décider à dire mon “secret”. A quatorze ans, une peur que je taxais d’imbécile : “Et s’il allait me pousser un pénis ?" parce que j’avais eu des rapports sexuels avec une petite fille... La promesse faite à moi-même : “plus de sexualité jusqu’au mariage"... justement ce que m’avait enseigné ma mère. L’impression d’être un peu “trouble” à cause de ma petite “moustache” au-dessus de la lèvre, la certitude que mon sexe avait été marqué par mes expériences infantiles : que je n’avais pas un “vrai” sexe de fille ; que j’étais “fermée”, impénétrable ; l’idée que j’étais laide, idée que seule le regard de mes amis adolescentes parvint à ébranler : “Si j’étais un homme je serais amoureuse de toi” m’avait dit Anniéle pendant un cours de Maths... Les rapports inexistants avec les garçons et, à vingt ans, l’entrée dans l’hétérosexualité, mais sur un mode “incomplet” que tout m’invitait à considérer comme “anormal”. Il fallait être une “vraie” femme : je le fus, dans l’angoisse et surtout le suspens. L’esprit se cabrait, le corps s’inhibait. Résistance bien sûr, mais aussi retrait car si le suspens est refus, il est aussi inactivité et momification, il est non-vie et dépression. Je voulais être une enfant avec sa mère, châtrer l’homme de son désir. Une dernière tentative : le corps voulait revivre, mais il ne pouvait exister ainsi : l’impression d’y perdre l’identité “Suis-je homme ou femme ?... L’espoir pourtant était déjà là, l’espoir de la vie,.de mon intégrité ; c’était un visage de femme, d’une femme que je ne sentais pas “femme”. C’était l’amour comme admiration (“je voudrais pouvoir être comme elle"), et comme attirance ("je voudrais être avec elle"). Il ne se passa rien, mais le circuit pour moi s’était rouvert.

Une autre femme vint, je la sus immédiatement lesbienne. J’allais vers elle sans hésiter. La "première fois" j’étais déterminée, mais j’ai pensé (mon vieux réflexe de peur) : “Je vais devenir folle, je ne vais plus savoir qui je suis”. Mais non, je me suis sentie seulement en pays de reconnaissance, comme adoucie et pleine d’une vive gaieté. La conquête fut lente... Hélas tout n’est pas rose en pays lesbien, et ça a été aussi la chute, le trou d’ombre, la colère, le chagrin.

Attention : risque d’éboulement

Tout n’est pas rose : il y a cette masse de stéréotypes ridicules qui nous font douter de nous, qui nous font nous dresser les unes contre les autres. Et puis il y a surtout cette force qui existe en nous, qui nous a permis de résister, mais qui trouve parfois à s’enliser. En moi, je sentais souvent l’anesthésie me gagner, la terrible anesthésie affective qui me faisait peur et m’éloignait de mes amantes. Chez d’autres, je voyais cette merveilleuse force se figer dans des figures pour le moins antipathiques. Car si l’identification à un homme permet de ne pas devenir une femme soumise, elle peut conduire aussi à chercher perpétuellement la maîtrise, à vouloir la domination, à demander l’abdication. Certaines lesbiennes finissent ainsi par ressembler au Grand Méchant Loup à l’affût des petites cochonnes roses, d’autres à des ourses mal léchées qui grognent au moindre vent mauvais. Cela ne doit d’ailleurs pas être trop mis à notre charge : il faut reconnaître qu’on n’a guère le choix dans le prêt a porter des modèles d’identité.

Essayer de se construire en dehors des catégories stéréotypées homme/femme est difficile. Je suis étonnée de la créativité des lesbiennes en ce domaine. Comment être surprise devant les piétinements, les régressions ? L’ébauche d’une contre-identité, qui existe en chacune de nous, peut se figer en caricature : la force de résistance se fixe sur un personnage oppressif, ce qui rend les rapports entre lesbiennes extrêmement destructeurs. Ou bien on peut rester dans un “entre deux” ni homme ni femme, qui donne l’impression d’une chute vers la folie. Ou encore on s’imagine qu’on aime les femmes parce qu’on est en fait un homme, et on choisit la transsexualité. Ou enfin on considère le lesbianisme comme une forme de libertinage, à l’égal des “autres goûts sexuels” et on réduit ses amantes à de simples objets partiels. Tous ces éléments, qui constituent notre “Ghetto" sont scandaleusement répertoriés en tant que “pathologies” propres à la lesbienne dans le discours dominant. Pourtant, si la morbidité et le sordide font (indéniablement) partie de nos vies, c’est en tant que conséquences et résultats de l’oppression que nous subissons, et non comme limites intrinsèques au lesbianisme.

Bien sûr, tout n’est pas simple non plus côté “sexe” (déjà le fait d’en parler comme d’une spécialité, comme d’une fonction, est en soi un gros problème). Il y a la répression qui s’attaque à notre corps. Il y a la terrible inhibition : le désir s’éloigne, le corps se ferme. Parfois, les doigts se paralysent et ne peuvent atteindre le corps de l’autre : tabou du toucher, “impuissance”, le corps ne peut jouir que de la caresse qu’il reçoit. On parle alors de “passivité, de “rôle féminin”, on s’en accommode mais on sent bien qu’il manque quelque chose. Parfois, au contraire, la main est leste et le désir puissant, mais on se ferme aux caresses de l’autre : ne va-t-elle pas me soumettre, me pénétrer, m’agresser ? Parfois, on ne peut trouver du plaisir qu’à travers des rituels : je t’attache, tu t’immobilises, je te fouette, tu jouis. On parle de “sadomasochisme” on en a honte ou on le revendique, mais on reste toujours soumise à ce rite qui a été inventé par eux.

Ralentissement cause travaux

Le problème de la scène sexuelle est très difficile à aborder car nous n’avons guère de termes pour parler, et d’espace pour expérimenter, ce qui pourrait être notre plaisir en dehors des représentations de l’hétérosexualité. L’imagerie d’Épinal (femmes “tendresse", femmes “douceur”) est depuis quelques temps très contestée par certaines lesbiennes, et c’est heureux. Les lesbiennes connaissent la violence, le déchirement, l’intensité, la sauvagerie, la morsure, la douleur, le plaisir sans amour. Mais il me semble qu’il faut introduire quelque nuances en reconnaissant cela. Le danger serait de reprendre, sans les critiquer, les modes de sexualité que les hommes ont construits à partie d’intérêts qui ne sont pas les nôtres. La “libération sexuelle” qui prévaut et circule dans le monde homosexuel est celle des hommes, avec les termes (quelque peu pauvres) et les accessoires (quelque peu technologiques) de la domination et de l’objectivation. Quand je lis les petites annonces de Libération, ou que j’entends celles de Fréquence gaie, ce que je reçois est une prodigieuse image de misère et non de libération ou de gaieté. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si les petites annonces de mecs cherchant une fille pour "baiser" cohabitent si aisément avec celles d’homos cherchant leur compagnon de nuit. Pour les uns et les autres, si l’objet est différent, la démarche est la même.

Que nous ayons envie de reprendre ces schémas, d’aller jusqu’au bout de leur logique, est inévitable : ils exercent un pouvoir de fascination (“transgresser les tabous”, c’est aussi une arme subtile de Pair Fouettard pour induire certain modes relationnels), et traînent avec eux un certain nombre de thèmes positifs (l’activité et l’intensité, l’abandon et le secret, l’aventure...) Et puis, de toutes façons nous voulons toujours accéder à la "généralité" qu’on nous a interdite.

Mais il serait important de ne pas nous arrêter là et de chercher notre propre espace sexuel : qui n’est pas celui de notre prétendue “nature féminine” (bientôt, nous aurons tellement déstructuré cette notion que nous n’aurons plus à le préciser), mais celui qui sera créé par notre autonomisation. La “baise” des hommes, leur sexualité qu’ils croient tellement “pulsionnelle” qu’elle finit par ressembler à une envie de pisser... nous pouvons quand même mieux faire, pour affirmer notre “humanité” et actualiser toutes les potentialités de notre corps : vivre l’activité et la passivité, ressentir les plaisirs de l’abandon et ceux de la maîtrise, ouvrir son sexe et le faire saillir, se sensualiser dans toute sa peau et se concentrer dans le sexe, adorer la lenteur et l’incisif, mettre en acte le rituel magique et la surprise...

Risque de verglas

L’un des plus grandes difficultés des lesbiennes est de reconnaître que les lesbianisme est une force. Beaucoup d’entre nous se refusent à en voir la complexité et la légitimité, ce qui aboutit à des dénégations ou à des reniements bien regrettables. J’ai été, sur ce point, très étonnée par l’attitude de Marguerite Yourcenar à l’égard des catégories homme/femme.

Marguerite Yourcenar mène une vie que l’on s’accorde à dire d’”homme”. Traduisons qu’elle a pu concrétiser la plupart de ses potentialités. Personnalité forte, écrivain apprécié, elle est la première femme à être entrée à l’Académie française. Lesbienne au sens de l’identité et au sens de l’affectivité (semble-t il), elle a toujours préféré écrire au masculin. L’un de ses premiers livres, Alexis ou le traité du vain combat (1929) est une longue lettre qu’un homme homosexuel écrit à son épouse pour lui expliquer son départ. En préfaçant ce livre 35 ans plus tard, Yourcenar commente : “J’ai parfois songé à composer une réponse de Monique qui, sans contredire en rien la confidence d’Alexis, éclairerait sur certains points cette aventure, et nous donnerait de la jeune femme une image moins idéalisée, mais plus complète. J’y ai pour le moment renoncé. Rien n’est plus secret qu’une existence féminine. Le récit de Monique serait peut-être plus difficile à écrire que les aveux d’Alexis”. Les pensées d’un homme homosexuel sont ainsi plus accessibles à Yourcenar que l’existence d’une femme. Et pourquoi pas ? Si “la femme” est l’image que l’homme s’en fait, il est logique qu’elle reste image jusqu’au bout dans un texte dont le sujet (le Je) est un homme (“sans contredire, en rien”). Bien que femme biologique, Yourcenar s’est peut-être suffisamment éloignée d’une “existence féminine” pour ne pas pouvoir analyser les sentiments profonds d’une femme hétérosexuelle à l’égard d’un mari homosexuel. Ce n’est pas ce choix qui suscite mes questions. Ce qui m’étonne, c’est que Yourcenar n’explique pas sa carrière exceptionnelle comme une échappée hors de la féminité (point aveugle). Mais ce qui en revanche me choque, c’est qu’elle en refuse la possibilité à l’ensemble des femmes. En effet, dans une interview qu’elle a accordée en Mars 80 (F. Magazine), elle désavoue les luttes des femmes. A la question “Tout ce que les femmes cherchent à accomplir pour elles-mêmes et pour changer le monde vous laisse, en revanche, indifférente ? (Elle avait parlé auparavant du combat pour l’écologie où elle se sent partie prenante), Yourcenar répond : “Je n’aime pas cette opposition des sexes. Je trouve qu’il y a déjà assez d’oppositions dans le monde pour y ajouter celle-là. Je vois les hommes et les femmes complémentaires, je ne les vois pas devant nécessairement s’opposer”.

Elle dit “nécessairement”, ce qui montre qu’elle sait bien dans le fond que cette opposition existe, est inévitable. Néanmoins, elle défend au plan manifeste une “complémentarité” des sexes qui est précisément ce contre quoi sa pensée, son écriture, et probablement sa vie, ont pu s’affirmer. Comment peut-elle être aussi peu compréhensive devant les revendications des femmes ? Elle me rappelle Gertrude Stein qui, elle aussi, écrivait : “Non pas, comme Gertrude Stein l’expliqua à Marion Walker, qu’elle ait rien contre la cause de la femme ou tout autre cause, mais simplement ça ne la regarde pas” Autobiographie d’Alice Toklas.

Tout se passe comme si ces deux écrivains voyaient le monde avec des yeux “presque homme” (car, dans la société où nous vivons, une femme ne peut sortir de la classe des femmes sauf par illusion, elle ne peut devenir tout à fait comme un homme). Mais, au delà, peut-être ces deux écrivains savent elles que pour conserver les privilèges acquis (égale à égal avec les hommes) elles doivent demeurer la “femme forte” alibi, la femme “presque homme” alibi, confirmation de la règle. La solitude de la réussite individuelle est alors privilégiée sur la solidarité des luttes collectives. Si leur vie est un exemple de force lesbienne, leurs propos en sont en revanche des dénégations. Dommage pour nous....

Ainsi, ce qui pourrait donner aux lesbiennes une réelle solidarité subversive, c’est la reconnaissance que leur choix d’existence est, à des degrés divers, une résistance contre la “complémentarité des sexes”, c’est-à-dire contre le système hétérosexuel broyeur des femmes. Mais cette reconnaissance est très difficile, car elle engage notre existence dans son entier (le sexuel et l’affectif, le personnel et le politique, le privé et le public) et donc nous expose à la répression.

Voies sans issue

C’est sans doute pourquoi beaucoup de lesbiennes choisissent de vivre leur lesbianisme seulement dans le placard de leur vie privée : elles tiennent (légitimement) à protéger les acquis qui leur permettent de mener une vie qu’elles pensent “normale”. C’est sans doute aussi pourquoi beaucoup de lesbiennes se sont engagées dans le féminisme sans énoncer, voire en déniant, d’où elles tenaient leur force. En pensant faire acte de solidarité avec “toutes” les femmes, elles ont fini par cautionner ce contre quoi dans leur propre vie elles avaient résisté : l’hétérosexualité, et à renier ce grâce à quoi elles avaient lutté : le lesbianisme.

C’est sans doute enfin pourquoi beaucoup de lesbiennes tiennent à lutter avec les hommes homosexuels avec qui effectivement nous partageons le chapeau d’une même répression sociale. Cette complicité pourtant nuit à l’autonomie des lesbiennes : un homosexuel utilise toujours les privilèges dont il bénéficie socialement parce qu’il est un homme (prise de parole, d’espace, de décision...), et les lesbiennes se trouvent coincées dans un mode de penser leur vie et leur politique qui est très éloigné de leurs propres intérêts.

Attention, séparatisme !

Les solutions ne sont pas faciles à trouver. Il y a les lesbiennes qui, lasses d’une mixité qui les étouffe, "se séparent" du monde hétérosexuel. Elles font leurs communautés de vie, de travail, elles montent leurs coopératives. Elles croient parfois qu’elles sont ensemble par la grâce de leur féminité commune, ou par la haine de ce qui est mâle. On les attaque sans nuances ni amitié pour leur “naturalisme” voire comme Mme Atkinson pour le “néofascisme et le “néoimpérialisme” de leur “Nation lesbienne”. Elles sont pourtant loin de mériter de tels anathèmes. Si on peut critiquer leur idéologie et leur stratégie, on doit se garder de rejeter en bloc leur démarche. Car qu’est-ce qui nous autorise à qualifier la possibilité historique et sociale de regroupement qu’elles mettent en acte de “naturaliste” ? Serait-ce parce que nous pensons que la mixité a seule le droit au qualificatif de “social” ? L’hétérosexualité n’étant pas plus naturelle que l’homosexualité, la non-mixité n’est ni plus naturelle ni moins sociale que la mixité (et cela même si ces lesbiennes pensent leur regroupement en termes de nature).

Point de vue

Pour moi, l’un des objectifs d’une force lesbienne serait de démontrer en paroles et en actes (les deux sont importants) que la mixité en tant que dispositif hiérarchique hommes/femmes est une forme historique et sociale de vie, de rapports sociaux, qui, loin d’être inexorable et positive, est au contraire tout à fait compulsive et fatale aux femmes. Il s’agit par là même de lutter contre la hiérarchie des sexes en nous démontrant qu’un être biologiquement femme peut briser sa dépendance à l’égard des hommes et construire son existence en solidarité avec des femmes. On va immédiatement me rétorquer : mais les hommes et les rapports de pouvoir sont toujours là. C’est vrai, mais nous pouvons lutter contre ces rapports de pouvoir, et tendre vers des formes de liberté. Les images d’amazones, de géantes, que d’aucunes mettent en poésies ou en peintures, sont des condensations d’une pensée qui a sans doute 3000 ans d’avance ou, peut-être, des milliers d’années d’histoire. A force de raisonner en termes de reproduction de l’espèce (et donc d’hétérosexualité institutionnalisée), on a fini par oublier que les sociétés pourraient (ou ont pu) fonctionner autrement.

Nous pouvons donc choisir de donner le maximum de notre temps, de notre créativité, de notre force, de notre amour, de notre affectivité, de notre sexualité, de notre intérêt politique, aux lesbiennes.

Nous sommes déjà nombreuses à le faire. Nous créons des moments, nous construisons des espaces, pour permettre à notre force de grandir. Certaines choisissent la peinture, la littérature, d’autres la menuiserie ou l’électricité. Certaines préfèrent la lutte politique-politicienne, d’autres l’évitent comme la peste. C’est l’existence de ces divers foyers de création, de vie et de résistance, qui constitue la virtualité d’une force lesbienne. C’est leur conjonction, et leur articulation, qui permettra à cette force de devenir réellement subversive.

Les lesbiennes forment une “mouvance”. Qui ne sera jamais un Tout au sens d’une race, d’une caste, d’une nation ou d’une classe. Mais qui est un Tout au sens où toutes les lesbiennes luttent à leur façon contre l’une des armes majeures des hommes : l’hétérosexualité ; qu’elles ont transgressé l’interdit de l’amour total entre femmes et qu’elles sont en train de produire de nouvelles formes d’identité qui sont, à elles seules, de prodigieuses créations.

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lundi 2 mars 2020

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