Anthologie (deuxième partie)

jeudi 15 mars 2012
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MOUVEMENTS DE LESBIENNES EN FRANCE 1970-2000
2ème partie : 1980-1982

A l’extrême fin des années 70 le tableau que l’on pourrait tracer du mouvement des femmes en France est tout en contrastes et en contradictions : des initiatives toujours vivantes (par exemple contre le viol, les violences) coexistent avec les indices d’une crise, d’une moindre dynamique (en liaison avec un affaiblissement général des dynamiques radicales issues de 68) et d’une division (symbolisée par le dépôt du sigle "MLF" comme une marque commerciale privée par le groupe Psychanalyse et Politique...) [1] [2].

Du côté des lesbiennes (cf. première partie) s’exprime de plus en plus fortement une critique d’un féminisme accusé de les nier, et de perdre sa radicalité. Tel est le point de vue du groupe Lesbiennes Banlieue Nord, "Les Baragouineuses", dans un tract distribué lors de la manifestation du 8 mars 1980 et dans une Lettre ouverte aux groupes femmes article Texte B1 , ou des auteures du tract du 8 mars 1980 "Un peu partout des regroupements de lesbiennes surgissent" article Texte B2 . De plus en plus explicitement se formule le projet de "construire" désormais un "mouvement lesbien" autonome, avec ses groupes, sa presse, ses initiatives, de façon indépendante par rapport au mouvement féministe. Par ailleurs nombreuses sont les féministes à s’interroger à ce moment là sur le sens de leur action et sur le bilan du mouvement, après 10 ans.

Le groupe Lesbiennes de Jussieu (université Paris VII) qui se réunit depuis l’automne 1979, appelle pour le 21 juin 1980 à une manifestation lesbienne dans la rue (une manifestation à l’appel du CUARH, mouvement homosexuel mixte fondé en 1979 est organisée ce jour-là) et à une réunion lesbienne qui se tient le 22 juin. Un document ronéotypé invite à la réunion et offre cinq textes présentant le lesbianisme comme "une pratique de résistance au pouvoir de la classe des hommes" article Texte B3 . Ces textes appellent à une radicalisation de la lutte contre le viol, à la construction "d’espaces de résistance" et "d’alternative de vie". Ils critiquent le féminisme pour n’avoir pas "montré comment l’hétérosexualité est la stratégie du pouvoir patriarcal exercé contre les femmes (...) antagoniste avec les intérêts de la classe des femmes" et pour s’être "embourbé" dans "le cautionnement d’institutions oppressives". La dénonciation de la "collaboration" est centrale, elle y a d’ailleurs un statut ambigu, s’appliquant soit à l’hétérosexualité en tant que telle, soit aux choix sexuels des féministes hétérosexuelles, et des affichettes apposées par quelques lesbiennes aux murs de la salle ("hétéroféministes=collabos", "lesbiennes féministes=kapos du patriarcat") sont, c’est le moins qu’on puisse dire, controversées... Un dossier sur "hétérosexualité et lesbianisme" est publié dans La revue d’en Face au début de l’année 1981, où plusieurs féministes critiquent les points de vue lesbien radicaux article Texte B4 . Le conflit divise la revue féministe radicale Questions féministes. Il faut à ce propos revenir un peu en arrière.

En février 1980, dans le numéro 7 de cette revue qu’éditent C. Delphy, C. Guillaumin, C. Hennequin, E. De Lesseps, N-C. Mathieu, M. Plaza et M. Wittig, paraissent deux textes, "La pensée straight" de Wittig [3] et "Hétérosexualité et féminisme" d’Emmanuelle de Lesseps, et dans le numéro 8, en mai 1980, un second texte de Wittig "On ne naît pas femme" [4]. Les deux textes de Wittig font figure de manifeste. Partant de la démarche matérialiste et féministe radicale (la critique de la construction de la notion de "femme", l’analyse antinaturaliste en terme de classes de sexe, d’appropriation, et la perspective de destruction de ces classes) elle expose que ce qui fait une femme c’est "la relation particulière à un homme (...), à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles" [5]. "Femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes" [6].

Peu après, le collectif de Questions féministes se dissout. En mars 1981, l’une des deux tendances fait connaître son point de vue sous la signature "Des lesbiennes féministes radicales de l’ex-collectif de Questions féministes" dans une "Lettre au mouvement féministe", document ronéotypé imprimé sur du papier de couleur mauve et parfois connu sous le nom de "la lettre mauve" article Texte B7  ; l’autre tendance publie une réponse à cette lettre et, à partir de mai 1981, la revue Nouvelles Questions Féministes, en explicitant son point de vue dans l’éditorial du premier numéro article Texte B8 . Le problème du titre de la revue donnera lieu à un procès.

Les auteures de la "Lettre au mouvement féministe" disent vouloir "pousser jusqu’au bout la logique du féminisme radical", "le lesbianisme radical (étant) le choix politique décisif qu’implique l’analyse en terme d’exploitation et d’oppression entre deux classes de sexe dont les intérêts sont antagonistes". Le Collectif de Nouvelles Questions féministes dénonce au contraire "les glissements et les sophismes" qui font que le lesbianisme radical s’écarte des principes du féminisme radical ainsi que le "mode de pensée terroriste et finalement totalitaire", la vision "léniniste" et la "confusion" du vécu avec le politique, du groupe des lesbiennes radicales. Il estime que "aussi nécessaire que soit la critique de l’hétérosexualité, aucune nécessité théorique ne peut justifier l’exclusion de quelque femme que ce soit des opprimées, de la classe des femmes". Il affirme vouloir favoriser le questionnement de la "suprématie hétérosexuelle", par exemple en publiant dans ce premier numéro la traduction d’un texte d’Adrienne Rich, "La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne", un article de Françoise Comparat "Féministe homosexuelle ou hétérosexuelle ?" et les documents de la rencontre lesbienne radicale de juin 1980. Il faut préciser que les débats des années 1980-1981 n’opposent pas principalement des lesbiennes et des hétérosexuelles, mais des lesbiennes entre elles, sur des analyses opposées de la théorie féministe, l’interprétation de l’histoire du mouvement, les perspectives d’action et les stratégies.

En mars-avril 1981, les lesbiennes radicales précisent à travers une série de tracts distribués à la manifestation du 8 mars et à la manifestation contre la répression anti-homosexuelle organisée le 4 avril par le CUARH leur opposition tant au mouvement féministe qu’au mouvement homosexuel et appellent à la création d’un mouvement lesbien indépendant. Sur ces bases, en avril 1981 est fondé le Front des lesbiennes radicales (FLR) dont le nom fait écho à celui du Front lesbien de 1974 [7]. En novembre 1981 et en juin 1982 deux rencontres ont lieu, occasion d’écriture de nombreux textes et lieu de débat animés article Texte B9 article Texte B10 .

Malgré une certaine diversité d’approches (les unes se déclarant antiféministes, les autres se situant davantage dans le prolongement du féminisme radical, par exemple), le FLR est uni autour de la perspective de construire une force politique lesbienne, sur la base d’une analyse du lesbianisme comme résistance à l’appropriation des femmes par les hommes, comme "choix politique", conscient ou non. Si l’objectif final demeure l’abolition du patriarcat et des classes de sexe, le moteur (pour ne pas dire l’avant-garde...) de ce combat est le groupe social lesbien. De nombreux projets ont été formulés (mais bien peu réalisés...) et un bulletin est publié, Espaces [8], puis, par d’autres personnes, Chroniques aiguës et graves [9]. Des liens sont noués avec le groupe des Lesbianaires à Bruxelles [10]et Amazones d’hier lesbiennes d’aujourd’hui à Montréal [11].

Le FLR éclate et disparaît entre juin et septembre 1982. Si l’hostilité qu’il a rencontré est un facteur de sa disparition, la cause en est surtout -selon moi- un dogmatisme et un sectarisme extrêmes, une normativité et une violence idéologique dans la plus pure tradition stalinienne-maoïste qui exacerbait les tensions et les conflits internes et rendait cet espace difficilement vivable [12]. Cela dit sans nier l’intérêt et la pertinence de nombre des analyses ! En effet les groupes lesbiens radicaux et le FLR des années 1980-1982 ont réactivé le débat sur des questions fondamentales, sont à l’origine d’initiatives durables (par exemple les Archives lesbiennes), ont produit ou diffusé des notions et des perspectives qui ont fait leur chemin dans les groupes de lesbiennes, même dans ceux qui ne se réclament pas du lesbianisme radical ou y sont hostiles (voir partie suivante). Ils ont aussi cherché à problématiser de façon plus radicale le viol comme crime politique contre les femmes. Pour autant le débat sur "hétérosexualité et lesbianisme politique" a tourné alors court, plus à mon sens pour une question de méthode et de contexte, que pour des raisons théoriques de fond.

Le contexte, en effet, passait pour les protagonistes du conflit, très à l’arrière-plan. Or mai 1981 c’est "aussi" - effet lointain de mai 68- la victoire électorale de la gauche, pour la première fois au pouvoir sous la 5ème République. Mais de la fête à la Bastille le 10 mai 1981 aux grandes marches contre le racisme (Marche pour l’égalité et contre le racisme, 1983), au retour de la droite en 1986, aux succès électoraux d’un groupuscule jusqu’alors parfaitement inconnu, le Front national (11% des voix aux élections européennes de 1984), au chiffre de deux millions de chômeurs/ses dépassé en 1983, au Sida et au retour des conservateurs et intégristes, les années 80 posent de bien nouveaux enjeux...


[1Une presse "anti-féministe" aujourd’hui : "Des femmes en mouvements" Liliane Kandel – Questions féministes n° 7 - pp 37-45

[2Chroniques d’une imposture, du Mouvement de Libération des Femmes à une marque déposée, collectif, préface de Simone de Beauvoir, Voix off, 1981

[3Questions Féministes n° 7, février 1980, pp 45-54 ; La pensée straight, Paris, Balland, 2001

[4Questions Féministes n° 8, mai 1980, pp 75-84 ; La pensée straight, Paris, Balland, 2001

[5Fin de "On ne nait pas femme"

[6Dernière phrase de "La pensée straight"

[7créé lors du premier congrès international des femmes à Francfort

[81ère série : n° 1 (janvier 1982) à 7 – 2ème série : du n° 8 au n° 21 (décembre 1983)

[94 numéros parus – automne 1982 à janvier 1983

[10Revue de presse du centre de documentation et de recherche sur le lesbianisme radical – n° 1 mai 1982 ; n° 40 1996

[11pour lesbiennes seulement au début, puis, revue d’échange d’information et de réflexion politique avec une emphase sur le lesbianisme radical – n° 0 mars 1982 – n° 25 mars 1999

[12Espaces n° 8 –novembre 1982, d’autres textes de débats dans Espaces, et des bilans ultérieurs publiés dans Amazones d’hier lesbiennes d’aujourd’hui "Espaces n’existe plus !" AHLA – mars 1984



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