Texte B3

vendredi 2 mars 2012
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Brochure ronéotypée, Textes de la rencontre lesbiennes du 21-22 juin 1980

a – "Chères goudous de partout…"

Chères Goudous de partout,

Un regroupement politique de lesbiennes : on en rêve, et on se dit “c’est pas possible”, “on va être 30 à 50, on ne peut pas faire une manif avec “ça”. et le rêve, zut alors, on le repousse par “réalisme”. On dit des mots “nationale”, “internationale”, et ça a l’air d’un monument, ça ressemble à un congrès de I’ONU. Tous les mots se barrent comme ça, et on commence une lettre administrative : “Chères toutes - STOP- organisons une rencontre de lesbiennes - STOP“. L’enthousiasme fond, la lettre se racornit.

Pourtant si nous sommes là, nous, une vingtaine à Jussieu à vouloir que les lesbiennes se rencontrent, sortent de leur isolement, confrontent. leurs expériences, leurs espoirs et leurs perspectives... pourquoi ne pas imaginer que des tas de lesbiennes de Perpignan, de Palerme, de Cordoue, de la Paz ... ont le même souhait ? Ça fait en effet longtemps que peut-être chacune de nous a rêvé dans son coin, avec d’autres, ou isolée, de se retrouver nombreuses ensemble, sortant de cette “minorité” à laquelle on a bien voulu nous faire croire pour mieux nous séparer. Pourquoi ne pas rêver que nous serons plein à Paris pour nous manifester comme une force politique ?

Une force politique en effet, nous, dont ils parlent comme des femmes à “sexualité perverse”, nous qui sommes accusés de “terrorisme” à l’intérieur du féminisme, nous qui nous répudions si souvent nous-mêmes (syndrome célèbre du “lesbianisme honteux”) nous savons bien que nous sommes en fait dans un lieu politique. Nous ne voulons plus parler pour d’autres, nous ne nous cachons plus, nous avons des paroles autres, un regard à nous, une vision politique. Notre lesbianisme non plus comme un thème entre autres, un “problème”, une discussion, notre lesbianisme comme réflexion. sens de vie, comme identité, comme alternative. le comprendre, l’agir et le vivre ensemble, avec nos différences, nos discussions.

De ce lieu politique, nous pouvons et analyser “théoriquement” et lutter “concrètement” contre l’oppression qu’exerce contre nous la société patriarcale et hétérosexuelle, dont nous pourrons clairement comprendre et combattre la violence que si nous nous reconnaissons en tant que force politique. II est temps pour nous de sortir de l’enclos où l’on nous a enfermées. Sans le lesbianisme, le féminisme n’aurait jamais pu exister : ce n’est ni “terrorisme”, ni “avant-gardiste” de l’affirmer. Chercher à se retrouver pour en parler, pour confronter, et ceci dans la rue, cet espace du hors dont nous avons été exclues, que nous avons subi quotidiennement, cet hors profondément social dont nous refusons aujourd’hui le pouvoir.

Cet espace, nous le ferons nôtre seulement en nous regroupant, y apportant chacune toute la force de notre lutte qui, même atomisée, nous a permis aujourd’hui de choisir notre vie et d’en envisager une autre. Une autre dont ne serait-ce que la pensée en avait été interdite par un pouvoir qui sait clairement où sont ses ennemies irréconciliables. Concrètement, cela implique de regrouper nos forces individuelles afin de créer des projets à tous les niveaux (loisirs, échanges, contacts... ) de rendre vivants des projets déjà formulés (lieux des lesbiennes, journaux, manifs, restaus, bals... ), afin d’ancrer notre vie et non plus de survivre dans un monde héterroriste !!!!.

Samedi 21 juin 1980 : les goudous se regroupent et envahissent Paris, et Vincennes ? Çà va saigner ! D’abord une manifestation samedi à 14 heures. Ensuite, grande fête à Vincennes avec un orchestre de lesbiennes.

Dimanche 22 juin 1980 : films et discussions. Nous voulons partager nos expériences, nos réflexions, confronter nos vécus collectifs. Nous proposons les thèmes suivants :

- Lutte contre l’oppression hétérosexuelle et patriarcale.

- Refus de collaboration avec les homosexuels hommes.

- Limites posées par l’hétérosexualité au féminisme ; apports du lesbianisme au féminisme ; l’avenir du féminisme est le lesbianisme.

- Refus de la théorie de la nouvelle féminité, de la politique de Psyképo.

- Mobilisation lesbienne contre le viol ; divergences d’avec la mobilisation hétérosexuelle.

- La violence lesbienne en tant que violence politique.

- Les lieux politiques lesbiens ; le lesbianisme... ce n’est pas du ghetto !

b "le lesbianisme…"

Monique, Rencontre lesbienne radicale, 21-22 juin 1980

Le Lesbianisme. C’est une perversion, une anomalie, un refus de la castration nous dit-on dans le pire des cas. Après beaucoup de culpabilité, d’inquiétude, nous avons fini par en rire.

Dans le meilleur des cas on nous parle du lesbianisme comme d’une sexualité différente. Il faudrait donc la faire reconnaître comme telle : "écoutez notre différence et cessez de nous réprimer". Position intermédiaire que nous avons reprise, ou reprenons encore à notre compte, en nous mettant sous le grand chapeau rassurant de "l’homosexualité" : l’Amour de la Même…

Une autre sexualité vraiment ? Un autre désir ? Mais comment qualifier cet “Autre” ? Çà viendrait de quoi ? De l’histoire personnelle ? D’un accident historique ? Des gênes Homo ? D’un attachement irrépressible à la mère ? D’une identification conflictuelle au père ? D’un vagin denté ? çà vient dans une société qu’il est facile de qualifier : patriarcale et hétérosexuelle.

Dans cette société où les antagonismes entre la classe des femmes et la classe des hommes sont si violents, si oppressifs, qu’on ne peut que parler de guerre. Dans cette société où, pour obliger les femmes à pactiser avec l’oppresseur, le patriarcat a inventé la grande Logique Hétérosexuelle : les hommes et les femmes doivent aimer les hommes, les concevoir non comme ce qu’ils sont, des ennemis, mais comme des êtres humains.

Les hommes peuvent donc en toute impunité violer les femmes : ça s’appelle des rapports sexuels. Ils peuvent s’approprier une femme, l’enfermer dans une maison et lui faire faire leur ménage : ça s’appelle le mariage. Ils peuvent s’approprier des femmes, les enfermer sur un trottoir et leur faire faire leur manège : ça s’appelle la prostitution. Ils peuvent tuer une femme : ça s’appelle un crime passionnel. Ils peuvent tout faire : ça s’appelle l’amour, le désir, la sexualité, ça s’appelle surtout la Nature. ça prend nom : la Différence. L’hétérosexualité est une stratégie du patriarcat ; hétérosexualité c’est d’ailleurs un mot ambigu : ça désigne une forme de sexualité. Or ce n’est pas seulement ça, le pouvoir de la Différence. C’est l’hétéro-pouvoir, l’hétéro-socialité, l’hétéro-stratégie, l’hétéroppression.

Les femmes là-dedans, elles trouvent une pseudo-identité. Les robes qui découvrent les jambes, les jambes qui se hissent sur des talons aiguilles, les minauderies, la dépendance, la fragilité, la peur, la séduction, le regard inquiet et haineux lancé aux rivales : ça s’appelle la féminité. Une identité toute en destruction, en pointillés d’insécurité. Les corps tordus par la douleur, les corps écartelés devant les médecins patriarches voyeurs, les mains qui langent, qui soutiennent, les yeux qui surveillent, les paroles dites au nom du père : ça s’appelle la maternité. Pseudo-identité, pseudobénéfice : elles ne sont là-dedans tout au plus que des objets d’échange. Elles apprennent à se méfier des autres femmes, elles apprennent à trahir leur classe au profit des autres. C’est un pli qu’on a du mal à perdre, le pli d’ “aimer” l’oppresseur, et de se couper de la “Même”, de la trahir. Un vécu profondément politique. Une collaboration d’une horreur sons nom.

Le lesbianisme, c’est la résistance à cette hétéroppression. C’est d’abord une pratique de solidarité fondamentale entre femmes. Toute notre “affectivité” se tourne vers les femmes, pour les femmes, avec les femmes : aucun bénéfice pour l’oppresseur. C’est le refus de la féminité : c’est pourquoi on nous appelle des “garçons manqués” des “jules”. "Elles n’aiment pas les hommes" dit-on des lesbiennes comme si elles se privaient d’un dessert délectable. Nous n’aimons pas les hommes en effet : nous refusons d’"humaniser" l’oppresseur, de lui donner une parcelle de notre confiance, de notre sensibilité. Nous ne voulons pas pactiser ni collaborer car nous savons le prix à payer , la perte de nos capacités de vie, la trahison de notre classe.

Toutes nous avons un moment collaboré avec l’oppresseur, certaines d’entre nous ont failli y laisser leur peau. Nous ne parlons pas au nom d’une morale abstraite mais parce que nous avons mesuré les dégâts et le prix à payer pour être “conforme”, c’est-à-dire “femme”.

Dans les groupes de lesbiennes nous nous réunissons, nous analysons en quoi notre vécu est politique : nous réinterrogeons notre histoire d’enfant pour y lire comment nous avons résisté à l’hétéroppression : certaines en ne jouant qu’avec les garçons, en s’identifiant à eux, en prenant leurs armes et leur assurance, d’autres en refusant tout contact avec eux... Nous analysons dans nos rapports “affectifs” actuels comment nous participons à la logique hétérosexuelle : non pas comment, comme on nous le reproche, nous “reproduisons les schémas”, mais comment nous utilisons pour nous empêcher de vivre des armes que nous avons appris à manier pour nous défendre !

Toutes les femmes doivent devenir lesbiennes, c’est-à-dire : solidaires, résistantes, non collaboratrices. Tant qu’on envisagera le Lesbianisme comme une forme de sexualité différente, tant qu’on s’imaginera que le “désir” vient d’on ne sait quelle pulsion, on s’insurgera en effet contre l’idée du Lesbianisme comme choix politique. Le Lesbianisme n’est pas une expérience qu’on peut faire comme on goûterait un fruit exotique, “moi, j’ai essayé, mais je n’en ai rien tiré “, c’est une alternative de vie. La sexualité, la possibilité de désirer s’inscrivent toutes seules après.

c - « Oppression, résistance, déterminisme… »,

Icamabia, 21-22 juin 1980

Oppression, résistance, déterminisme, luttes en tant que possibilité de ne plus vivre en “opprimée”, lieux politiques à partir desquels on peut résister, créer des alternatives de vie et détruire le système hétéro-patriarcal... Mots, questions, doutes, possibilités, choix... de vie !

Le refus absolu d’accepter l’oppression comme “naturelle”, la non résistance comme “naturelle”, la collaboration comme “naturelle”. Nous ne croyons pas aux “lendemains qui chantent”, mais aux “comment nous résistons” et créons des possibilités de vie dans une société qui nous asphyxie, dans une société où le mot “vie” n’a pas de sens. Dans une société qui nous révolte et où nous nous sentons mal : eh oui... que voulez vous : nous sommes des inadaptées  ! Nous n’avons pas tout intériorisé, nous avons démonté et démontons tous les jours les mécanismes, l’idéologie du pouvoir hétéro-patriarcal qui nous oppriment. Nous le faisons collectivement : ce n’est que de cette façon que nous pouvons vivre, que nous donnons au mot vie un sens.

C’est parce que nous croyons à la possibilité de choisir, de créer, de détruire que nous existons. L’oppression ancestrale qui nous guette à la naissance, a pu être refusée par une lutte quotidienne sans fin contre un système basé sur le pouvoir d’une classe : les hommes.

Hétéro-pouvoir, pouvoir de “la différence” : postuler la différence a été aussi postuler la complémentarité et ceci au nom de la “nature” (“mère de tous les maux”) au nom, aujourd’hui , du “sexuel” ; de “l’amour.”
Nous disons, nous, que l’hétérosexualité est sociale, qu’elle est érigée en pilier du Patriarcat, qu’elle n’est pas une norme “morale” (au nom du sexuel pervers) mais une stratégie politique qui est celle qui permet de maintenir un système en place, de le perpétuer, de cacher les antagonismes, de masquer les oppresseurs, et surtout de nous séparer “au nom de l’amour”, de faire même renier notre appartenance à une classe, de nous retourner même contre nos intérêts.

“Au nom de l’Amour !”... le bon regard... le regard reconnaissant notre existence... leurs codes... le gâteau de la conformité, de la sécurité (même pas sociale ) et pourquoi pas du confort... Au nom de l’oppression l’acceptation de ce monde-là, le leur, le leurre, l’arrangement, le compromis, le bénéfice, la soumission... la vie...

Mais quelle vie ? !

“Vous allez au suicide !” nous a-t-on dit. Peur des ruptures, peur de l’isolement , peur de marcher, ensemble, nous et non pas des générations futures. Peur de nos possibilités de révolte, de violence, de réponses et créations alternatives, politiques. Et cependant nous sommes de plus en plus à choisir le Lesbianisme comme le lieu politique privilégié pour détruire ce système “hétéro-patriarcal” dans nos têtes et dans la société et créer nos espaces, uniques lieux de vie.

Quel a été l’apport des lesbiennes pendant ces 10 dernières années de féminisme ? Ce sont elles qui ont été à l’initiative du Mouvement des Femmes, elles qui ont proposé à tout moment de ne pas transformer les regroupements en lieux d’aménagement des rapports avec les mecs. Ce sont elles qui le plus fermement ont refusé la mixité (tant par la présence des mecs que par le contenu des débats ou actions).

Elles étaient investies dans la lutte pour l’avortement, contre le viol, pour la réappropriation de nos corps. Elles étaient tellement présentes par le refus de l’image “femme”, de la “féminitude”, par la dénonciation des hommes en tant que classe et des rapports avec eux, rapports de pouvoir basés sur l’appropriation du corps des femmes, que les féministes (même hétéro) étaient “traitées” de “lesbiennes”.

Le terme “lesbienne” représentant aussi dans ce monde des hommes, les non-appropriées, les ennemies, les rivales, les “anormales” (pour mieux se rassurer)... en fait, le danger pour une société hétéro-patriarcale.

Mais malgré la forte présence de lesbiennes dans le Mouvement, il y a eu peu de regroupements de lesbiennes : on se disait plus homosexuelles que lesbiennes, ramenant donc le lesbianisme à une forme de sexualité différente, et non pas au lieu politique de lutte contre le patriarcat, considérant par là-même l’hétérosexualité des femmes comme une forme de sexualité et non pas comme la stratégie de pouvoir fondamental de la classe des hommes.

Le Féminisme n’a pas montré comment l’hétérosexualité est la stratégie du devoir patriarcal exercé contre les femmes, comment elle n’est pas une sexualité, comment elle est antagoniste avec les intérêts de la classe des femmes.

Le Féminisme ne peut avancer dans son élaboration qu’en se posant ces problèmes : une théorie peut s’élaborer seulement à partir d’une pratique politique. C’est pour cela que nous disons que l’avenir du Féminisme est le Lesbianisme.

La première insulte dite aux lesbiennes est celle de “ne pas être des femmes”. Cette phrase nous colle à la peau. Elle a toujours représenté pour nous une agression.

Nous savons aujourd’hui, ce que le mot femme contient, comment il renvoie à l’image qu’impose la société patriarcale pour mieux nous opprimer (en la justifiant par une “nature” différente), comment ce terme se réfère à l’“autre”, l’homme, et au droit d’appropriation que leur société leur garantit.

Eh oui... ! Nous ne sommes pas des femmes, nous sommes des lesbiennes ! Nous ne sommes pas “homosexuelles”, nous “ne faisons pas l’amour avec les femmes”, nous “n’aimons pas les femmes” : nous choisissons de vivre entre nous, la non-différence, le non-pouvoir, solidaires dans la même classe, refusant la coupure “privé/public” qui nous opprime, conscientes que notre regroupement mine ce système d’oppresseurs auquel nous avons voué une lutte à mort.

Nous sommes irréconciliables !

d - "Le viol est une pratique politique…"

Des Lesbiennes du Collectif de Lutte Contre le Viol, 21-22 juin 1980

Le viol est une pratique politique oppressive exercée par les hommes contre les femmes. Cette pratique peut être qualifiée à la fois de stratégie et de tactique.

1) Elle est stratégie parce qu’elle est une des facettes les plus importantes d’un dispositif d’appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes : le viol apparaît dans le continuum de toutes les relations hétérosexuelles. C’est pourquoi nous disons : tout homme est un violeur, tout homme est un homme.

2) Elle est tactique en ce qu’elle est une mesure de représailles contre toutes les tentatives que font les femmes pour sortir du cercle étroit d’appropriation où les enferme le système patriarcal hétérosexuel : espaces, lieux, moments, se prendre pour un être humain, ou prendre l’autre mec comme un être humain (l’humanisme qui occulte l’antagonisme de classe).

Le viol est donc à la fois une mesure de prescription et une mesure disciplinaire. Il touche donc la classe des femmes dans son entier. Et dans sa dimension de stratégie, il touche davantage les femmes qui sont concrètement engagées dans la démarche hétérosexuelle, c’est-à-dire qui ne peuvent asseoir leur existence et leur identité sans une collaboration minimale ou maximale avec l’oppresseur, ce qui les met dans une position de confiance voire de défense de l’oppresseur.

Mais parler de collaboration n’implique pas d’avoir une réflexion moralisatrice qui ne serait que le pendant de discours classiques sur le viol contre les femmes violées. Dire que l’oppression que subissent les femmes peut contraindre à la collaboration, c’est faire une analyse politique : c’est commencer à démonter les mécanismes d’oppression que nous intériorisons et qui bloquent nos luttes.

L’important et le primordial est de considérer que le viol est un crime politique  : l’important et le primordial est de dénoncer qu’il sert les intérêts de la classe des oppresseurs et en aucun cas les intérêts de la classe des femmes !

Le viol est une pratique politique contre les femmes et non une violence comme les autres : c’est parce qu’il existe une classe d’hommes et une classe de femmes, qui s’organisent autour de la notion et du primat de la Différence des sexes, c’est parce qu’il existe une logique de l’hétérosexualité que le viol existe.

Pour nous, il est important (à un moment où un projet de loi sur le viol vise à éloigner encore plus l’idée de l’antagonisme de classe homme-femme) de ne pas confondre le viol avec toutes les autres violences.

Dire que tout homme est un violeur, c’est ramener le problème à sa racine. C’est énoncer clairement les intérêts en jeu. C’est donner la priorité absolue et radicale de nos analyses, de nos luttes, de notre solidarité aux femmes.

La violence du viol, la majorité des femmes a tendance à en nier l’horreur incommensurable. La culpabilité de “l’avoir bien cherché” , qu’est-ce sinon l’évidence d’une familiarité avec le viol : nous les femmes sommes si “habituées” à la violence inhérente aux rapports hommes-femmes (le viol est si quotidien, si multidimensionnel) que nous avons l’impression de baigner dedans, d’en être partie prenante, d’y avoir un rôle actif...L’aliénation qui se manifeste par la confiance que font les femmes aux hommes, ou par leurs tentatives de “couvrir” le violeur, l’oppresseur, l’homme, qu’est-ce d’autre que l’expression des contraintes qu’implique l’hétérosexualité ?

Reconnaître la violence du viol, reconnaître les uniques intérêts qu’il sert (les intérêts de la classe des hommes, les intérêts de l’organisation hétérosexuelle patriarcale) implique une lutte sans ambiguïté contre les violeurs.

Quand nous réclamons dans les débats la perpétuité pour les violeurs, nous ne voulons pas utiliser la justice “bourgeoise” ni la “justice des mecs”, mais simplement désigner clairement l’oppresseur, énoncer clairement que même son éviction radicale ne pourra équivaloir à la violence qu’il a exercée. Nous n’imaginons pas pour autant que cette justice d’hommes pourrait se retourner contre les milices de la société patriarcale qu’elle sert et représente. Ce n’est pas notre alternative de lutte : nous ne comptons que sur notre mobilisation et notre organisation collective pour répondre politiquement et de façon offensive aux stratégies et tactiques de viol. Notre but est de faire disparaître la classe des oppresseurs, les rapports d’antagonisme que nous subissons.

e - Oppression, déterminisme et liberté : à propos de la collaboration,

Non signé, Rencontre lesbienne des 21 et 22 juin 1980

Les analyses féministes parlent d’une oppression des femmes. Pour expliquer la pesanteur de cette oppression, elles utilisent deux arguments :

- un argument matérialiste : les femmes sont prises dans des rapports de dépendance matérielle, elles sont enfermées dans des rapports de force qui ne leur permettent pas d’exister ;

- un argument idéologique : les femmes se plaignent de leur condition matérielle, mais elles pensent que c’est leur destin de femmes. La “prise de conscience” du caractère social de leur oppression est un facteur de révolte.

Analyser tous ces modes d’oppression est donc la première tâche du féminisme. Cependant cette analyse doit inclure deux questions corollaires : à partir de quel lieu politique peut-on déchiffrer l’oppression ? L’oppression -matérielle et idéologique- ne résumant en aucun cas l’existence des femmes, quelles sont donc les contradictions dans le système social ?

La “prise de conscience” ne peut avoir de sens que si l’on offre, en même temps que l’analyse théorique, des projets de lutte. C’est-à-dire si l’on articule à la notion d’oppression la réalité de la résistance à l’oppression, l’existence hors oppression.

Si l’accent est mis uniquement sur l’oppression, c’est qu’on postule une sorte d’inéluctable, c’est qu’on attend implicitement “un grand soir”, c’est qu’on raisonne en termes déterministes. La tension entre le lesbianisme politique et le féminisme s’inscrit dans cette question. Du point de vue lesbien, le déterminisme ne peut être absolu : ainsi le lesbianisme est analysé comme une résistance à l’oppression (et non comme une pratique sexuelle différente ).

La résistance à l’oppression existe donc à côté de l’oppression et il faut en rendre compte. La "Révolution” n’est pas un changement radical du jour au lendemain, après une modification des modes de production économiques : c’est la résistance, à tous les niveaux et en tout moment, aux rapports de force. C’est la lutte contre les tactiques de pouvoir. Poser cette lutte quotidienne exige de supposer qu’il y a une marge de manœuvre, que toute l’énergie des femmes n’est pas mangée par l’oppression, qu’il y a toujours une conscience et une possibilité -aussi minime soit-elle- de liberté.

Le concept de “collaboration” trouve là sa source. Il est lié à deux plans de la lutte.

1) Au niveau du féminisme, quand l’analyse s’embourbe faute de déterminer les racines de l’oppression.
Les analyses et les luttes féministes ont avancé le concept de “classe des femmes” en révélant l’oppression multidimensionnelle des femmes. La notion de “classe d’hommes” est un point fondamental de cette analyse : elle implique que le système patriarcal repose sur un antagonisme d’intérêts. Que si l’“homme biologique” n’est pas l’ennemi en soi, les hommes sont les ennemis principaux en tant qu’oppresseurs.

Ces analyses-là ont été produites par des lesbiennes, c’est-à-dire des femmes qui n’avaient aucune pratique de collaboration avec les hommes. Mais qui n’ont pas pour autant énoncé clairement le lieu politique de résistance à partir duquel elles énonçaient leur analyses. Car pour elles probablement le lesbianisme était une “pratique sexuelle” et non un lieu politique.

Les lesbiennes qui affirment leur lesbianisme comme une pratique politique élucident clairement que l’antagonisme d’intérêts qui oppose hommes et femmes ne serait pas possible sans un fondement hétérosexuel. L’hétérosexualité apparaît comme une stratégie à multiples facettes :

- elle pose comme norme de fonctionnement social, biologique, psychologique... le fait pour une femme de collaborer avec l’oppresseur ;
elle dépolitise l’antagonisme hommes/femmes en individualisant et en “humanisant” des rapports d’oppression.

Le féminisme parle de la guerre entre classes de sexe mais n’envisage pas que la stratégie principale du patriarcat est l’hétéroppression. Cela risque d’entraîner un enlisement très grave de notre lutte et de se retourner contre nous, de produire une division radicale. Car la première tactique de l’hétéroppression est donc de diviser radicalement les femmes.

Quand les lesbiennes traitent certaines féministes de “collabos”, elles ne se prennent pas pour le centre de référence de la pureté politique, mais elles dénoncent l’enlisement et la division, elles dénoncent que pour ne pas perdre les pseudo bénéfices elles sacrifient la solidarité avec la classe des femmes. A ce niveau, on peut et on doit parler de “choix politique” car les termes du débat sont clairs pour tout le monde. Le choix politique est de deux ordres :

- matériel, quand il cautionne les institutions oppressives ;
matériel et idéologique, quand il cherche à nier les contradictions en justifiant idéologiquement le cautionnement matériel ( “je peux aimer, fréquenter... les hommes parce que les hommes ne sont pas tous des oppresseurs” ).

En ce sens, c’est la collaboration hétérosexuelle qui freine le mouvement, le divise, et non les lesbiennes radicales

Si la notion d’oppression a permis de constituer le concept de classe de femmes, en revanche le concept de classe d’hommes risque de briser l’unité du mouvement de la classe des femmes. Pour constituer de façon cohérente le concept de classe d’hommes, c’est-à-dire lutter efficacement contre la classe des hommes, il faut rompre concrètement avec toutes les formes de collaboration. C’est à ce niveau que l’idée du “choix politique” s’impose.

Quand on traite certaines femmes de “collabos”, on ne dit pas qu’elles le sont par essence ou pour toujours. On ne nie pas leur possibilité de prise de conscience ou de radicalité. Mais on dit qu’elles défendent une position politique ici et maintenant qui nous divise et nuit à la radicalité. Au même titre que les femmes qui niaient le concept de classe des femmes et revendiquaient la mixité des luttes nuisaient à la radicalité. Au sein du Mouvement, il faut le rappeler, il n’y a pas la répression des pauvres hétéros par les lesbiennes terroristes. Les “hétéros” ont socialement un bénéfice objectif, celui de la conformité. On ne peut parler de l’hétérosexualité sans faire le rapport conformité/oppression. Car il en coûte de rompre avec la conformité, il en coûte de renoncer aux bénéfices de protection qu’elle accorde (pseudo bénéfices d’ailleurs : Ils ne peuvent que servir la haine de soi et les intérêts de la classe des oppresseurs).

Les lesbiennes ne se prétendent pas hors de toute participation idéologique à la logique hétérosexuelle (on ne peut parler de collaboration car la classe des oppresseurs ne bénéficie pas directement de ces participations). Précisément, tous les modes les plus infimes de notre participation à la logique hétérosexuelle sont analysés à travers la pratique des groupes de conscience : si nous disons que notre vécu est politique, c’est parce que nous y cherchons le déterminisme de l’oppression et la réalité de notre résistance à l’oppression.

2) Au niveau des femmes non investies dans le Mouvement, ce problème de la collaboration se pose avec acuité. Notre pratique politique ne peut être un assistanat fait seulement pour l’amour des femmes, par solidarité avec les femmes. Il ne s’agit pas d’aider les femmes sur n’importe quelle base. Notre but est de détruire les institutions oppressives, de réduire le patriarcat et l’hétéroppression. Dans certains cas, les circuits matériels où les femmes sont enfermées sont terriblement lourds et on ne voit pas de lieux de résistance. Pour nous il est vital alors de ne pas investir de l’énergie pour un résultat politique mineur. On pratique la solidarité minimale avec la femme concernée (procès de viol par exemple). Dans d’autres cas, on n’obtient pas un résultat politique mineur, mais une trahison. Quand les femmes ont un circuit matériel qui leur laisse la possibilité de manœuvrer, qu’elles sont activement soutenues par des collectifs, et qu’elles se désolidarisent, on peut parler de trahison, et demander des comptes aux femmes en tant qu’êtres conscients ! Il ne s’agit pas de “casser la gueule “ ni de faire des procès, mais simplement de poser les limites dans lesquelles un travail collectif et solidaire est possible.

De l’oppression à la trahison il y a un pas : celui de la résistance. Cela est un message d’espoir, et non de terrorisme.

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