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vendredi 2 mars 2012
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BAGDAM CAFÉE : UN CAFÉ LESBIEN

Jacqueline Julien et Brigitte Boucheron Politique, La Revue, n°5, juillet août septembre 1997, pp. 47-48

Ouvert en mai 1989 à Toulouse, Bagdam Cafée est maintenant largement connu comme un café associatif exclusivement réservé aux femmes. Né dur désir de quelques unes, actrices et héritières des luttes de femmes des années 1970-80, il est à ce jour unique en France. Non seulement parce qu’il offre l’espace convivial d’un café ayant pignon sur rue en plein centre-ville -rêve encore inaccessible dans de nombreuses villes moyennes, grandes ou capitales- mais parce qu’il est une plate-forme d’activités et d’échanges, un espace de loisirs, de projets, de réflexion politique et identitaire, en somme de culture, offert aux lesbiennes.

Café littéraire, café cinéma, café-concert, café théâtre, café-galerie, café-cafétéria, café-festif, telle est la palette de Bagdam Cafée, qui fait connaître et partager les réalisations et les recherches d’une communauté lesbienne, nationale et internationale. Plasticiennes et cinéastes, écrivaines, libraires, éditrices, traductrices, chercheuses et journalistes, photographes, musiciennes et poètes, la liste des invitées est impressionnante, pour une association dont le soutien financier majeur provient des adhérentes et sympathisantes.

Du féminisme lesbien au lesbianisme féministe

Notons que les statuts de l’association loi 1901 à l’origine de Bagdam Cafée, appelée A.P.R.F, Association pour promouvoir les réalisations des femmes, désignaient les femmes, que nous sommes, certes, mais n’évoquaient alors nullement la dimension lesbienne. Souci de nous inscrire génériquement dans la lutte féministe, tellement rompues à nous y noyer, longtemps quasi clandestines ? Frilosité quant à l’énonciation officielle d’objectifs lesbiens et recul tactique vis à vis des institutions trop évidemment homophobes ? Tout cela sûrement. Mais c’était il y a près de dix ans...

La dizaine de femmes que nous étions, toutes lesbiennes, bien implantées dans divers secteurs professionnels, notamment sociaux ou culturels, avions déjà derrière nous (et toujours devant !), une longue histoire d’engagement féministe, notamment dans le cadre de la Maison des Femmes de Toulouse (1976-1982).

En France, la fin des années 80 voyait les prémisses d’une véritable communauté, refusant de considérer comme secondaire notre lutte ou seulement « privés » nos choix de vie lesbiens. Mais combien étions-nous (et sommes-nous ?) à pouvoir et vouloir vivre (penser, aimer, travailler, créer...) en pleine légitimité ? Sans doute une minuscule minorité, tant nous paraiss(i)ons atomisées. Ce qui, en clair, veut dire que justement nous n’apparaiss(i)ons pas encore comme une force, conscientes de constituer une communauté à part entière, avec sa créativité propre, son histoire, ses mythes, son regard sur le monde. (L’hésitation entre présent et imparfait suit la courbe ascendante ou descendante de nos optimismes...).

Pourquoi nulle part ailleurs ?

Parce que Toulouse. Toulouse, ville carrefour de traditions libertaires (beaucoup de réfugiés anarchistes espagnols y firent souche). Et surtout Toulouse, riche d’une longue pratique politique d’entre-femmes, lesbiennes et hétérosexuelles, génératrice, en 20 ans, de plusieurs lieux de réunion et d’expression des femmes.

Toulouse enfin parce que, tout simplement, il devenait à nouveau urgent pour nous d’édifier, ici et maintenant, avec rage et fierté, de nouveaux repères : bien sûr féministes, forcément féministes, mais dans l’affirmation d’une signature lesbienne, d’une pensée lesbienne. Et aussi d’un bonheur d’être... lesbienne. Nous savions être des centaines, dans la ville et dans la région, à n’attendre que ça ! Et l’inauguration de Bagdam Cafée fut un déferlement !

Au-delà du plaisir identitaire (cette notion de plaisir fut affirmée haut et fort dès le départ) procuré à celles qui participent aux activités de Bagdam Cafée -toutes générations et styles confondus-, il s’agit aussi pour nous « animatrices bénévoles passionnées », de stimuler des réflexes d’écoute et de considération à l’égard des recherches et des œuvres lesbiennes, de créer un climat de légitimité sociale et culturelle inédite, à la fois au-dehors (dans la ville, dans la vie des autres et au dedans (parmi nous-mêmes).

It’s a long, long way... Certes, mais l’objectif est précisément d’exercer un travail de sape sur toutes les mentalités. Y compris celles, encore trop souvent machistes fondamentalistes, de nos gays « homologues ». Y compris celles, percluses de misogynie et d’homophobie intériorisées, de nombreuses lesbiennes, plus disposées à disparaître dans l’éternelle secondarisation (derrière les gays, ou d’abord féministes, ou avant tout êtres humains) qu’à apparaître au plein jour de leur existence !

La non-mixité : une bataille permanente

Sans doute, oui, le chemin sera-t-il long avant que ne s’instaure une véritable visibilité sociale et culturelle lesbienne, à l’intérieur d’une société moins que jamais libérée des clichés séculaires d’exclusion du féminin -ne parlons pas du lesbien !

Et c’est parce que nous savons combien le poids des réflexes anti-femmes et anti-lesbiens retarde ou handicape généralement la pensée, la créativité professionnelle des lesbiennes, que nous voulons encourager celles-ci à dépasser le niveau amateur, marginalisé ou clandestin. Donner du courage aussi à celles qui se sentent obligées de jouer les fantômes au travail et partout, qui ramènent de vrais faux boy-friends à la maison, qui se déguisent en gentilles mamans hétéros. Et que dire d’artistes célèbres ou en passe de le devenir, de décideuses, cadres ou profs de fac se comportant en discrètes petites créatures apeurées, craignant « pour leur réputation » ?

Avis donc aux éditrices, aux directrices de revues ou de galeries d’art, aux journalistes, aux réalisatrices de cinéma et de télévision, avis à tout ce monde de compétences voilées par l’éminence du masculin, avis aux financières qui gèrent la seule valeur marchande qui ait cours à leurs comptes -la production des hommes- , avis à toutes les artistes et intellectuelles de l’ombre pour que s’élaborent de nouveaux espaces de savoir et de créativité, de fierté et d’indépendance, d’identité et de solidarité lesbiennes.

Nous savons que Bagdam Cafée c’est peu et beaucoup, comme ce petit film -évident clin d’oeil - qui s’appelait Bagdad Café et qui avait fait le tours des cœurs. Mais enfin, combien, en Europe, de lieux publics qui appartiennent aux lesbiennes, qui soient leurs territoires, inscrits dans le tissu social, gérés par elles et pour elles, situés sur leur parcours quotidien, professionnel, culturel ou de flânerie ?

Bien peu encore. Trop peu. Bagdam Cafée est de ceux-là.

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