TexteD20

vendredi 2 mars 2012
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INTERDIT AUX GROSSES

Isabelle Cote-Colisson, - recueil de textes préparé pour la rencontre de printemps de la Coordination lesbienne nationale – avril 1999

Ouf ! Enfin je sens l’eau caresser mes pieds, encore quelques secondes et elle recouvre mes épaules. L’épreuve est terminée, je suis bien, détendue, je respire, que c’est agréable cette sensation de légèreté. Ce plaisir, je m’en suis privée pendant des années, pour le redécouvrir il y a cinq-six ans. S’allonger sur l’eau, se laisser porter par elle, se sentir légère je trouve ça très sensuel. Fermer les yeux, oublier le monde qui m’entoure, oublier mes kilos soit disant en trop, je suis une plume, je m’envole.

Privée donc de ce plaisir pendant des années, je supporte maintenant le regard des autres, ou plutôt, j’oublie ces regards. Pourtant me déshabiller sur la plage et parcourir les quelques mètres qui me séparent de l’océan, pas si facile.

Debout sur la plage en maillot de bain une pièce bien sûr, pas fluo bien sûr et surtout pas échancré, je fais mes premiers pas. Je suis entourée de filles minces et bronzées (au moins 90% (pour les mecs petits ou gros ventres pas d’importance)). Je marche lentement l’air décontractée, j’inspire, j’expire… La respiration est très importante pour contrôler mon émotion. C’est moi Isabelle toute blanche et pleine de formes que j’aime bien, encore quelques secondes et ouf !…

Les forcenées de la minceur, les forcenées du bronzage, je vous emmerde !!

Comment et pourquoi une société arrive-t-elle à faire de tels dégâts psychologiques ? Combien de femmes complexées, angoissées, écrasées, opprimées par l’obligation à la minceur ? Combien d’ados déprimées ?

Et surtout comment s’en sortir, comment surmonter ce racisme anti-grosses ? Les statistiques démontrent qu’il y a de plus en plus de grosses et de gros dans les sociétés occidentales. Mais dans les lieux où l’on montre son corps : piscines, plages, boîtes, salles de sport, spectacles… combien de femmes grosses (ou d’hommes)(réflexion valable pour d’autres formes de racisme bien sûr). Pourtant le panneau « interdit aux grosses » n’existe pas et dans la rue, au travail, au foyer, en vacances… nous y sommes, nous existons.

Dans les années 70 des féministes et des lesbiennes ont lutté, se sont mobilisées pour nos droits, pour une égalité hommes-femmes, pour le choix de sa sexualité, pour le respect de notre corps… Un slogan de ces années disait « mon corps m’appartient », moi je dis « mon corps existe ». Mon corps de grosse, de petite, de grande, de maigre existe. Ce corps respire, c’est aussi ma tête, mon cœur, mes émotions, mes joies, mes plaisirs, mes souffrances. C’est mon autre mémoire. C’est moi.

Cette oppression, cette discrimination depuis les années 70 sont passées sous silence. Même chez les féministes. D’après mon expérience, dans les milieux militants mixtes ou non-mixtes, l’état d’esprit est : je suis bien dans ma peau, j’ai tout compris, c’est le monde qu’il faut changer, entre nous pas de problèmes, rarement es remises en question (j’exagère à peine).

Une autre oppression est donc née, celle de la minceur. Plus sournoise, plus opprimante puisque personnelle, contre notre identité propre, notre physique. Plus facile en effet de vouloir défendre des droits : des sans-papiers, des sans-toit, des chômeurs, des femmes… (à juste titre d’ailleurs) que de lutter contre cette machine infernale qu’est l’apparence. Méthodiquement, à travers a pub, les médias, la mode… nous avons, vous avez laissé faire.

Comment se dire féministe et ne pas réagir. Combien d’entre vous se sont déjà interrogées, ont-elles déjà réfléchi ? D’ailleurs ne sommes-nous pas toutes concernées et plus ou moins atteintes et victimes des normes de beauté imposées.

C’est par les discussions, la réflexion que l’on peut comprendre, lutter et réagir. Mais aussi et peut-être surtout savoir qui on est en tant que personne, qu’être humain, se connaître. Pouvoir se dire et en avoir pleinement conscience, je suis une et unique. C’est moi Isabelle, je me mets en maillot de bain, je vais sur une plage, je danse, je bouge, je montre mon corps… Avoir de l’estime pour soi. Ce résultat découle peut-être des discussions entre copines mais aussi de la confiance et de l’amour que l’on peut donner et recevoir.

Je n’oublie pas le quotidien. Je suis grosse et je vais acheter un pantalon. Déjà annoncer sa taille, quarante combien déjà deux, quatre, six, huit…, c’est la déprime assurée et surtout l’envie de se balancer à l’eau, enfin l’envie de disparaître. Alors contre la déprime qu’est-ce qu’on fait, on mange. Bonbons, gâteaux, chocolat et donc des kilos en plus et le pantalon ne va plus et il faut en acheter un autre, bref la galère.

NOIRE ET LESBIENNE : RÉFLEXIONS

Lucette Cysique - recueil de textes préparé pour la rencontre de printemps de la Coordination lesbienne nationale – avril 1999

J’avais écrit ceci dans un texte que je destinais à un fanzine qui n’a jamais vu le jour : « L’oppression est une expression des rapports de pouvoir où n’importe quelle personne peut-être l’oppresseur d’une autre personne à un moment donné et dans un espace donné. Il faut concevoir qu’il existe de multiples systèmes de normes qui s’entrecroisent, se recoupent et peuvent même se contredire ».

Je revois ces deux phrases et j’y ajoute l’idée que le mot « personne » peut se dire au pluriel et on peut même parler de groupes.

Il y a de multiples formes d’oppressions et je vais en choisir une qui existe dans le milieu lesbien français (utilisé dans ce sens le milieu lesbien est à distinguer des lesbiennes en général qui proviennent d’origines sociales diverses. Il concerne le milieu associatif, culturel et politique).

Définir les choses précisément n’implique pas que la réalité décrite est fixée (comme dans le cas du milieu lesbien). La réalité fluctue mais il est possible de la photographier à un moment donné. Ainsi, parler du milieu lesbien français est une réalité que je vais encore préciser mais qui est certainement perçu différemment par d’autres lesbiennes.

Alors, il est possible d’être lesbienne et d’être raciste. Cela ne fait pas de doute, mais cela n’est à priori pas logique.

Être victime de l’homophobie n’implique pas que l’on comprenne ce qu’est, être victime du racisme (et l’inverse d’ailleurs, mais je ne parlerai que de la première réalité).

Bien sûr, il y a des lesbiennes vraiment racistes. Celles qui n’hésitent pas à utiliser les insultes de base. Celles qui ont une mine de dégoût devant une femme qui n’est pas blanche.

On peut s’arrêter là et penser qu’il s’agit d’une possible contradiction de l’âme humaine. Moi je dis non. Je reprends mon idée du début et je conçois que la lesbienne ouvertement raciste exprime que l’opprimée peut être oppresseure et surtout qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les différentes formes d’oppression. Il n’y a pas de hiérarchie préalable. Seule la situation sociale qui varie définit momentanément les hiérarchies des oppressions Elle est la puissance de l’oppression, sa fluctuance. Et c’est cela, entre autre, qui doit être questionné.

Il y a aussi des lesbiennes qui ne sont pas racistes ouvertement c’est certain. Elles sont opposées ouvertement au racisme. Mais évidemment, les réalités sociales ne sont pas si tranchées. Ces lesbiennes, persuadées qu’elles ne sont pas racistes, le sont par omission, par exclusion subtile, par compassion, par intégration de stéréotypes et leurs non remises en question, par généralisation... La liste est longue, très longue et il faut la décortiquer cette liste. Mais en France, il faut d’abord la découvrir, la nommer, l’exhiber.

Il n’est pas possible d’être blanche et de ne pas être raciste dans le sens où il n’est pas possible d’avoir conscience de privilèges jamais dévoilés, de fonctionnements de pensée jamais questionnés.

Il est possible d’être noire et d’avoir intégré ce racisme.

Il est possible d’être lesbienne. Et raciste sans s’en rendre compte.

Le milieu lesbien français ne vit pas en dehors du temps. Il est empreint de la fausse réflexion ambiante sur les immigrés et les étrangers. L’assimilation, l’intégration, les stéréotypes, la non connaissance de la réalité sociale et journalière des immigrés et étrangers en France.

Le milieu lesbien français, je le conçois comme blanc, de classe moyenne féministe ou non. Et ce milieu est raciste parce qu’il n’octroie qu’une place « réservée », « particularisée », « déterminée » aux femmes qui ne sont pas blanches. Il est raciste non pas par conviction et c’est là, sa différence cruciale avec les racistes fières de l’être, mais par éviction d’une réelle réflexion.

Il est raciste parce que lorsque l’on est hors de ces catégories pré-déterminées, on est victime d’une agression qu’il est impossible de poser et de nommer ; car cette situation sociale n’est jamais analysée en terme de racisme. Si elle est questionnée, c’est en terme de personnalités, de caractères, d’individualités. Mais jamais en terme d’exclusion raciale.

Il est souvent avancé dans ce cas que le racisme est une explication simple, facile. Pourtant, je sais que le racisme n’est pas simple. Il s’insinue à plusieurs niveaux. Il est compliqué de part les multiples formes qu’il peut prendre. Il se déguise et le travail consiste à le démasquer.

Il faut des années de réflexion pour accéder à une identité noire. Et cela ne se termine jamais. Il y a des milliers d’années que la négritude est infériorisée. Alors, est-il possible de se dire non raciste aujourd’hui comme un postulat qui n’intègre souvent aucune pensée de lutte des noires elles-mêmes. J’en doute.

Questionner votre racisme, interroger vos réflexes d’exclusion et là vous pourrez peut-être vous dire un peu moins raciste. Il ne s’agit pas de culpabiliser, mais de mettre en oeuvre une réflexion urgente ensemble. La réflexion en est là en France, à la découverte des formes que peut prendre le racisme et le milieu lesbien n’échappe pas à cette constatation.

LE RACISME : C’EST TOUJOURS CELUI DES AUTRES* ? !

Magali Cecchet, une lesbienne métisse féministe. Lyon, septembre 1998 - recueil de textes préparé pour la rencontre de printemps de la Coordination lesbienne nationale – avril 1999

Dans le cadre des journées des cultures gaies et lesbiennes du Canada, un atelier sur « la violence et le racisme » avait lieu à la maison des femmes le samedi 27 juin 1998. Judith-Ann Grant, lesbienne canadienne noire, devait animer la partie du débat concernant le racisme. Le jour même de l’atelier nous avons appris son absence : Judith n’avait pu se déplacer en France pour des raisons économiques. Étrangement la raison de son absence n’a soulevé aucune interrogation. Pourtant cette absence même ne nous renvoyait-elle pas aux privilèges –ici économiques– dont les individu-e-s bénéficient selon leur couleur de peau ?

Le silence, les non-réactions sur l’absence de Judith-Ann Grant sont finalement, selon moi, à l’image du déroulement de cet atelier. Un atelier où les questions de fond sur l’oppression raciste et ce tant au niveau de la société, des groupes lesbiens, qu’au niveau personnel, sont évitées. Par contraste, les interventions des lesbiennes canadiennes montrent aux lesbiennes et aux féministes françaises l’extrême pauvreté de nos réflexions, de nos pratiques militantes sur le racisme. (Je ne parlerai pas ici ni des autres groupes ni des organisations politiques françaises, qui, elles aussi souffrent de la même cécité).

Des propos négateurs de l’oppression raciste

Rappelons ici quelques propos tenus au cours de cet atelier : « Le débat sur le racisme ne peut avoir lieu vue la quasi absence de femmes issues des minorités ». Autrement dit, le racisme serait avant tout le problème des lesbiennes « de couleur » ? Les lesbiennes blanches ne pourraient en débattre seules ?

« Ce genre de débat est systématiquement boycotté par les minorités elles-même ». Affirmer cela, n’est-ce pas dédouaner les lesbiennes blanches et reporter la responsabilité de l’oppression raciste sur les lesbiennes « de couleur » ? Ne conviendrait-il pas mieux de s’interroger sur l’absence, ou l’invisibilisation, des lesbiennes « de couleur » dans les espaces militants lesbiens et féministes français ?

La légitimité des espaces non-mixtes de réflexion sur le racisme- bien qu’inexistants à ma connaissance et à ce jour en France-a été contestée et assimilée à « un repli communautaire », à des « des réflexes claniques », du « séparatisme ».

Or, pour lutter contre les oppressions –que ces oppressions soient basées sur le sexe, l’identité sexuelle, la classe sociale, la « race »– la création d’espaces autonomes de réflexions et d’actions par et pour les opprimées est une nécessité. Dans nos sociétés lesbophobes et misogynes, quelle lesbienne présente lors de cet atelier irait remettre en question la légitimité de la non-mixité femme et de la non-mixité lesbienne ?

Une lesbienne canadienne blanche intervient pendant l’atelier pour souligner la nécessité, pour les lesbiennes blanches, de se remettre en cause personnellement, de faire un travail personnel sur leur propre racisme intériorisé.. Et ses propos donnent lieu à une véritable levée de boucliers du style : « Je ne vais pas me culpabiliser d’être blanche », ou encore « On ne va pas tomber dans la psychologie ».

Mais plutôt que de culpabiliser -ou de victimiser– ne s’agit-il pas de prendre ses responsabilités ? Comme le dit Audre Lorde : « Si la culpabilité mène au changement alors elle peut être utile, dès lors ce n’est plus de la culpabilité mais le début de la connaissance. Cependant trop souvent, la culpabilité est l’autre nom de la faiblesse, l’autre nom pour toute réaction de défense destructrice ; elle devient stratagème abritant l’ignorance et perpétuant les choses telles qu’elles sont, elle devient le rempart ultime contre tout changement ».

Des débats à ouvrir, des questions à poser …

C’est une chose que de combattre le racisme dans la société, le racisme des autres –celui du F.N, de la droite. C’en est une autre que de combattre le racisme en soi- le racisme intériorisé.

Et dire cela, ce n’est absolument pas affirmer que le racisme serait un problème psychologique, personnel et donc en dehors des rapports sociaux. Affirmer la nécessité de combattre le racisme en soi, c’est rappeler que les rapports sociaux de « race » structurent nos façons d’être, d’agir, de penser. Et que par conséquent la lutte contre le racisme concerne tout autant l’espace public que l’espace du « personnel » : « le privé est politique » n’est-ce pas ?

Je ne vois pas en quoi la participation aux luttes collectives antiracistes –par exemple celle des sans papiers, sans cesse invoquée- serait suffisante pour déconstruire le racisme intériorisé des lesbiennes et des femmes blanches qui participent à ces luttes ?

Lutter contre le racisme sans questionner la « suprématie » blanche c’est à dire sans interroger la position sociale dominante des personnes blanches –entre autre leurs privilèges économiques, politiques, culturels–-, n’est-ce pas une autre manière de perpétuer cette même domination ?

Se remettre en cause, prendre ses responsabilités. Pour les lesbiennes blanches, ce serait au minimum reconnaître qu’elles font partie d’un groupe dominant doté de privilèges dont elles bénéficient. Un point de départ qui permettrait d’analyser ce qu’elles génèrent, d’interroger leur position sociale, leur participation à l’oppression raciste et les moyens d’y faire face.

Parler pour l’ensemble des femmes, pour l’ensemble des lesbiennes, en « oubliant » la dimension fondamentalement raciste de nos sociétés, n’est-ce pas nier les existences et les conditions de vies bien différentes de nombreuses autres lesbiennes, de nombreuses autres femmes ? Invisibilisées les lesbiennes et les femmes noires, celles d’origine maghrébine… toutes celles « qui passent »… pour des personnes blanches (par exemple les métisses au teint si clair)…

A l’heure où les pensées et les comportements racistes ont pignon sur rue, il me semble urgent, au sein des groupes lesbiens et des groupes féministes français d’ouvrir bien des débats et de se poser bien des questions :

• Face au racisme quels questionnements, quelles analyses chez les lesbiennes et les féministes ?

• Comment le racisme, l’hégémonie « blanche » sont-ils perpétués dans les espaces militants lesbiens, féministes ?

• Quel travail personnel entreprendre face au racisme intériorisé ?

• Quels sont les interconnexions entre racisme, sexisme et classe sociale dans nos sociétés ?

• Comment se décline la solidarité politique entre femmes, entre lesbiennes de différents horizons ?

• Comment penser et articuler luttes féministes, luttes lesbiennes et les luttes contre le racisme ?

*Et n’oublions pas … « une lesbienne qui ne réinvente pas le monde est une lesbienne en voie de disparition » !

DES RÉFLEXIONS SUR L’EXCLUSION, LE RACISME ET LA RESPONSABILITÉ PERSONNELLE

Jennifer Gay - recueil de textes préparé pour la rencontre de printemps de la Coordination lesbienne nationale – avril 1999

Par le biais d’un texte –simple, direct– j’aimerais arriver à un point de départ pour parler de l’exclusion qui existe parmi nous, lesbiennes de la Coordination. Je vais tâcher de rester dans le concret, et je vous demande de me suivre jusqu’à la fin. Au mois de mai on peut en parler ensemble.

Il y a des évidences pour moi. D’abord, le monde est injuste. Chaque personne gère et vit avec –et éventuellement lutte contre– cette injustice comme elle peut. Celles qui en souffrent plus (par pauvreté, couleur de peau, handicap, sexe…) passent plus de temps à la gérer. Celles qui en souffrent moins (classe sociale, accès à l’éducation, privilège de peau…) sont moins obligées.

Quand je regarde le milieu lesbien politisé en France, je suis frappée par certains faits. Que cela soit clair, je n’accuse pas, je ne prêche pas. Je souligne simplement ce que je vois, et je pose des questions. La majorité écrasante de lesbiennes ouvertement impliquées dans nos structures sont blanches. La plupart ont plus de 40 ans. Une grande majorité est de milieu aisé (honnêteté ici aussi : un milieu aisé ne veut pas dire la noblesse ni la grande bourgeoisie. Je parle des femmes qui ont pu faire des études et/ou qui ont accédé à des postes bien rémunérés et de ce fait vivent confortablement dans notre société. Et celles qui vivent confortablement grâce aux moyens dont dispose/ont disposé leur famille.).

Quant aux lesbiennes de couleur, handicapées, pauvres, de classe sociale défavorisée, grosses, très vieilles, très jeunes…

On dit souvent « nous sommes partout » ou bien « 1 femme sur 10 est lesbienne » (pour ma part je ne suis convaincue ni de l’un, ni de l’autre, mais bon, c’est pour argumenter…). Mais si 1 femme noire sur 10 est lesbienne, pourquoi ne les voit-on pas à la Coordination ? Si nous sommes partout, pourquoi n’y a-t-il pas de lesbiennes handicapées à la Coordination ?

Quand la discussion vient sur le racisme, on dépasse rarement le stade où on déclare qu’on est contre, peut-être même qu’on est engagée pour le changer. On ne regarde pas à quel point nos structures ressemblent à celles de la société (mise à part que nous sommes 100% femmes). On ne regarde pas nos propres comportements qui génèrent l’exclusion.

A Marseille au mois de novembre lors d’un forum contre l’exclusion, qui a parlé ? A quelques exceptions près, des hommes blancs de plus de cinquante ans. Les lesbiennes présentes en sont révoltées. Quand on arrive à la Coordination et on ne voit, à quelques exceptions près, que des femmes blanches de plus de quarante ans, presque personne ne l’est. Pourquoi ?

« Oui, mais… » J’aimerais interdire ces mots !

Pour moi il s’agit d’analyser honnêtement sa propre situation, et de prendre des engagements et des responsabilités en fonction. Je vous donne mon exemple.

Je suis femme.
Je suis blanche.
Je suis de classe moyenne.
Je suis d’un pays riche.
Je suis lesbienne.
Je suis bien portante et dans les normes physiques (bien que certains me voient grosse).
J’ai fait des études universitaires.
J’exerce un métier bien rémunéré.
Ma famille dispose de moyens pour m’aider si je suis dans le besoin.

A part le fait que la plupart de l’humanité ne vit pas comme ça, il n’y a rien de choquant, au moins chez nous.

Ces faits donnent quoi ? D’abord, je ne vis pas dans la précarité économique, même si je choisis de vivre de façon dite marginale. Deuxièmement, ma peau blanche et mon corps ‘normal’ me permettent de circuler dans notre société, et surtout dans ses lieux publics et de pouvoir, sans me faire remarquer. Personne au pouvoir –ni instit, ni prof, ni propriétaire, ni employeur/e, ni commerçant/e, ni juge, ni docteur– n’a de préjugés contre moi à cause de la couleur de ma peau. Jamais. Quoi que je fasse, c’est une donnée. Un privilège. Troisièmement, j’ai acquis, par ma classe et mon éducation, le langage (j’en ai même deux maintenant) nécessaire pour me faire entendre par les structures de pouvoir, et pour ne pas être intimidée quand d’autres utilisent le même. Quand j’ouvre ma bouche pour m’exprimer, on ne présume pas que je suis stupide, ou que je ne sais pas penser, ou que je n’ai simplement rien à dire. Quatrièmement, quand je voyage, je le fais avec un passeport qui me garantit des droits – de ne pas me faire expulser sans recours juridique, d’obtenir un visa sans autre justification que mon simple désir de voyager quelque part. Je pourrais continuer.

Dans le grand tas des oppressions et des exclusions, deux s’appliquent à moi : femme, lesbienne.

Dans la société de tous les jours je suis identifiée comme femme, et comme lesbienne si je décide de l’annoncer (certaines lesbiennes passent moins inaperçues que moi, d’autres plus). Après, je bénéficie de tous les privilèges communément accordés aux blanc/hes, aux middle class, aux non-exclu/es économiques, aux occidentales/ux.

Quand je suis dans des groupes non-mixtes, l’oppression femme est suspendue le temps de la rencontre. Quand il s’agit d’une rencontre non-mixte de lesbiennes, je ne subis plus aucune oppression de groupe. Rien. Je suis sur le dessus. Moi et pleins d’autres, mais moi aussi. Je dois être d’autant plus consciente des oppressions car je suis bien placée pour opprimer maintenant. S’il y a exclusion, maintenant c’est moi qui en porte la responsabilité.

Étant donné la réalité actuelle de la Coordination, nous retrouver en non-mixité lesbienne n’enlève que les oppressions femme et lesbienne. Les oppressions couleur de peau, milieu social, situation économique, différence physique sont toujours là. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez écouter quand les lesbiennes de couleur l’expriment. Ou les lesbiennes sourdes. Ou les lesbiennes grosses. Ou les lesbiennes ouvrières. Ou les lesbiennes pauvres. Elles l’expriment. Et dans la mesure ou les mots « oui, mais » sont interdits (dans ce texte, c’est moi qui décide), on est obligées d’écouter.

Un des tous premiers problèmes est que nous –celles qui occupent momentanément le haut de la hiérarchie– sommes tellement dans notre besoin de nous faire entendre en tant que femmes, en tant que lesbiennes, que nous ne laissons pas de place pour que d’autres parlent. Difficile d’écouter et de parler en même temps. Et on prend toute la place si on ne fait pas intentionnellement autrement, parce que nous sommes blanches, nous avons le langage, nous sommes physiquement dans les normes, etc., etc.

Comment peut-on faire autrement ? D’abord, il faut écouter et prendre en compte les critiques et les suggestions qui viennent des lesbiennes actuellement exclues. Ensuite il faut appliquer à nous-mêmes les critiques que l’on fait aux autres –et ceci tant au niveau personnel qu’en tant que groupe. Et peut-être au fond, il faut être consciente/s à quel point notre non-diversité nuit à nos capacités de comprendre et de changer le monde dans lequel nous vivons.

Imaginons que la Coordination soit paritaire. Que les femmes qui assistent, qui participent, qui sont membres, qui représentent la Coordination reflètent la composition de la population de la France. On demande la parité politique pour les femmes (blanches ??) auprès des hommes (blancs…). Et si on s’exigeait une parité de représentation en notre propre sein ?

J’aurais pu citer des références. Je ne dis rien de neuf. Je n’invente rien. J’écris ici seulement parce que la Coordination actuelle ne représente pas les lesbiennes de la France, et cela ne changera pas s’il n’y a pas de volonté, si nous refusons de regarder la situation honnêtement. Admettons les faits : la Coordination est blanche. Elle est middle class. Elle est normative. Comme telle, elle ne me convient pas, et je sais que je ne suis pas la seule. Alors, j’aimerais parler et agir avec d’autres pour la changer.

LA VIOLENCE C’EST TOUJOURS CELLE DES AUTRES

Quelques réflexions sur la précarité, le racisme, la violence, la rencontre de printemps 99 de la Coordination Lesbienne, et bien d’autres choses...

Magali Cecchet Calise – ex-organisatrice de la rencontre de printemps 99 de la Coordination Lesbienne nationale – Lyon, le 04/08/1999 – Compte rendu de la rencontre de Die pp. 22-24

Les voix des lesbiennes minorisées -lesbiennes noires/maghrébines/grosses/précarisées économiquement/etc...- sont marginalisées dans nos sociétés, tout comme elles sont réprimées au silence et à l’invisibilité au sein même des espaces, des groupes et des associations lesbiennes, et ce depuis tant d’années.

  • Mais elles n’appellent pas cela de la violence.

Lorsqu’enfin des lesbiennes noires et magrhébines, inévitablement dans la colère, réussissent à briser le silence de la répression, on nous accuse alors d’être violentes, agressives, d’empêcher le débat et de diviser les lesbiennes entre elles.

  • Mais elles n’appellent pas cela de la violence.

Lors d’une soirée « commémoration » sur Audre Lorde organisée par les Archives lesbiennes, une lesbiennes blanche présente les texted d’Audre Lorde qu’elle a traduit. Pourtant elle a systématiquement « traduit » les mots « racism » par « sexisme », « black women » par « lesbiennes » et « white women » par « femmes hétérosexuelles », détournant complètement, sans le dire, le texte même de celle qu’elle dit admirer.

  • Mais elles n’appellent pas cela de la violence.

Les femmes, les lesbiennes sont les premières victimes du chômage et de la pmrécarité. Pourtant, depuis sa création en 1996, et jusqu’à la rencontre de Die en 1999, jamais la Coordination Lesbienne n’avait envisagé de rendre financièrement plus accessible les tarifs de sa rencontre annuelle.

  • Mais elles n’appellent pas cela de la violence.

Les organisatrices de la rencontre de printemps 1999 de la Coordination Lesbienne ont mis en place, pour cette même rencontre, des actions positives, constructives, ouvrant de nouveaux débats -racisme, grosseur, précarité économique, âgisme, sexe/sentiment, etc...- et allant dans le sens de plus de justice sociale -demi-taris sur les formules d’hébergement (Cf. les articles rédigés par l’équipe de Lesbia Magazine, p. 205, dans le numéro de juillet/août 1999).

Pourtant, tout au long de l’année que nous avons consacré à organiser cette rencontre, nous avons dû sans cesse faire face à l’hostilité d’une grande partie des membres du conseil d’administration de la Coordination Lesbienne.

Pourtant aujourd’hui, une lesbienne membre de ce même conseiol d’administration n’hésite pas à dire et à écrire publiquement que bnos actgions siont « destructrices », « agressives » et « visent » à déstabiliser notre toute jeune coordination ».

  • Mais elles n’appellent pas cela de la violence.

Les femmes, les lesbiennes sont les premières victimes de la pauvreté (70 % des pauvres de la planète sont des femmes). La Coordination s’est engagée dans la marche mondiale des femmes de l’an 2000 contre la pauvreté. Pourtant, au sein même du conseil d’administration de cette même Coordination, une majorité de lesbiennes sont opposées à l’idée d entériner la pratique des demi-tarifs que les organisatrices de la rencontre de Die ont mis en place avec succès.

  • Mais elles n’appellent pas cela de la violence.

Je pourrais énoncer encore bien des violences, des dénigrements, des hostilités encaissés tout au long de cette année consacrée, avec mes « sœurs », à organiser la rencontre de Die 1999. Je pourrais énoncer encore bien des violences diffuses, sournoises, quotidiennes, incessantes au sein des espaces, des groupes et des associations lesbiennes de notre chère contrée. Mais le problème est bien plus vaste.

Dans nos sociétés, c’est l’état de guerre qui prédomine, et cela depuis bien longtemps. C’est la guerre contre les femmes -les féministes le savent bien- c’est la guerre contre les lesbiennes -les membres de la Coordination Lesbienne le savent bien. Mais c’est aussi la guerre contre toutes les personnes « de couleur »/juives/précarisées économiquement/en dehors des normes de beauté/âgées »jeunes » comme « âgées vieilles »/grosses/handicapées physiquement, etc... Et beaucoup d’entre nous voudraient l’ignorer, le nier ?

Le grondement de ces guerres de basse intensité, je ne veux pas l’oublier. Comment le pourrai-je d’ailleurs ? Trop de mes interactions individuelles et collectives me font entendre le bruit sourd de ces batailles. Des batailles dont je suis à la fois victime -parce que lesbienne, métisse...- et agent -parce que dans les normes de beauté... Car dans ces guerres multiples, il n’y a pas d’ennemi-e-s facilement identifiables. Ce genre d’ennemi-e-s qui me permettrait, qui nous permettrait de nous dire du côté des « gentilles ». Ce type d’ennemi-e-s, qui me permettrait, qui nous permettrait de nous « tenir au rang des justes » et ainsi de nous fabriquer une bonne conscience valorisante et valorisée.

Non. La guerre, nos ennemi-e-s sont aussi en nous, à l’intérieur de nous. Le racisme, la misogynie, la lesbophobie, la haine des pauvres, la haine des grosses... sont autant de puissantes machines de guerre à l’œuvre dans nos sociétés, dans nos espaces/groupes/associations lesbiennes, comme dans nos propres têtes, nos propres intimités -ces espaces « privés » qui sont autant de champs de batailles terrifiantes. Dans le lait de nos biberons, depuis notre « tendre » enfance, toutes et tous nous avons été préparées, éduquées, dressées pour ces guerres.

Refuser de questionner ces machines à exclure, c’est refuser d’analyser les complexités de nos vies. C’est aussi refuser la possibilité de s’engager dans des actions effectives. Des actions sans lesquelles toiute transformation personnelle, comme toute transformation de la réalité brutale qui nous environne, ne sont que façades. Refuser de se gager, de s’engager sur de telles problématiques, c’est continuer à perpétuer un ordre des choses insoutenable. C’est maintenir en place ces machines à exclure et à tuer qu(’on appelle racisme, pauvreté, sexisme, lesbophobie, classisme, obsession de la maigreur, âgisme...

A chacune de prendre ces responsabilités. J’essaie de prendre les miennes et c’est difficile. Je ne laisserai plus le champ libre ni aux hommes ni aux femmes ni aux lesbiennes qui n’aspirent qu’à se faire une place aux côtés des hommes blancs, hétéros, aisés. J’aspire à bien d’autres choses que cette fumeuse « intégration des lesbiennes » dans la société guerrière et mortifère qui est la nôtre. Et je ne suis pas la seule à aspirer et à essayer de construire, ici et maintenant, dans les fers du présent, ces autres possibles.

Mama Béa chante terriblement « sous les pavés y’a pas la plage ». Et bell hooks, féministe noire américaine écrit puissament :

« Il existe une harmonie parfaite entre la quête spirituelle vers la conscience, la lumière, la réalisation de soi -et la lutte des personnes opprimées, colonisées pour changer les choses résister... Nous devons concentrer notre attention sur l’importance de la domination et de l’oppression sous toutes leurs formes dans nos vies si nous voulons nous ressaisir. Résister à l’oppression signifie plus qu’uniquement réagir contre ses oppresseurs - cela signifie envisager de nouvelles manières d’être, des façons différentes de vivre dans le monde. Et je crois que la véritable résistance commence quand les personnes regardent la souffrance en face -que ce soit la leur ou celle des autres- et veulent faire quelque chose pour la transformer ».

LES OUBLIÉES DE L’ISLAM : LE DEVOILEMENT PROGRESSIF DES ALCÔVES SECRÈTES

Dalila k. Cheriet, Lesbia Magazine, juin 1999

Des têtes chercheuses de tous les horizons se fracassent sur les forteresses de silence qui murent l’innommable, l’intimité du célibat des femmes dans le monde musulman. Un tabou ou un secret jalousement gardé ? Un trésor inaccessible ? Mais à qui ? Et pourquoi ?

Que cachent dons leurs corps ces « vierges » de tous âges, ces non-épouses, ces non-mères qui peuplent les cours des maisons dérobées au regard commun, qui traversent les rues telles des concepts non finis, qui s’enivrent de savoirs sur les bancs des universités, sésames des libertés fécondes, d’un destin multiforme ? Elles se traquent, se frôlent du regard, s’identifient sous le hijab ou le moulant du jean collant jusqu’à l’étouffement de la peau. Dans les villes musulmanes, les vraies filles de Sappho ne se touchent jamais, par peur d’un désir trouble qui viendrait à transparaître, rendant leurs déambulations dangereuses, au risque d’un lynchage public, d’une lapidation qui déchirerait leur corps frissonnant, auparavant rassasié des promesses de l’aimée.

Les fausses, les peut-être, les celles qui ne traverseront jamais ce miroir de l’altérité absolue au monde, marchent la main dans la main, se tiennent par la taille solidement serrées l’une contre l’autre, corps-remparts contre les yeux-poulpe de « l’homme de la rue ». En toute innocence ? Comment délimiter Ici barrière de l’infranchissable ? Cette ligne Maginot des corps des nonnes de l’Islam, est-ce l’hymen encore vivant à l’orée de la soixantaine ? Ces seins jamais caressés par des doigts graciles et enjôleurs ? Ou cette boucle pulpeuse qui couvre de baisers le cou, les bras, les pieds de l’amie mais jamais ne se colle à sa bouche, ne mélange les langues dans un accord grammatical si parfait que le fleuve suinte de tous les pores, s’élance en tourbillons furieux ou traverse des entrailles pour finir sa courbe en coulée de lave blonde, qui se déguste lentement, blanc velouté de Cassis qui orne ses lèvres douces de pétales liquides ? Dans les rues de l’Occident, ouvertes à tous les vents, les lesbiennes de l’islam s’embrassent à perdre haleine, glissent des paumes baladeuses dans les corsages entr’ouverts, se réchauffent leurs doigts gelés dans les poches arrières des jeans de l’amante, offrent l’arrogance rieuse de leurs amours aux matins du monde.

La nuit fut longue dans un corps à corps échevelé, sous les toits de Paris, entre deux escapades. Car elles n’ont que l’exil pour compagne de route. Dans les trains, les avions qui les portent sur les ailes du désir, elles ne rêvent que d’amours solaires dans les territoires de l’interdit, là où cheminait leur enfance : baisers baveux sous les oliviers de Kabylie, formes emmêlées pétries du sable saharien, halètements rougis dans les jardins d’Agra, parades amoureuses qui se cherchent dans les lamentations des pierres de la Jérusalem arabe,..

Les plus téméraires des prêtresses d’Ishtar sont restées, collées a l’odeur de leur terre, leurs amours cadenassées dans des coffres-forts. Elles sont invisibles a l’œil nu. L’analphabète d’amour ne peut déchiffrer leurs codes millénaires brodés dans l’ombre des alcôves secrètes. Princesses de l’Islam, elles tissent la toile qui voilera bientôt une nonne encore sans nom, choisie au gré des palpitations des sens. Cette jambe nue où ici main se posait nonchalamment, « en toute innocence » il y a si peu de temps, voilà qu’elle se charge d’une vibration inconnue jusqu’alors, d’un frémissement qui remonte vers le haut de la cuisse, d’un désir qui embrume les cellules...

À pas de louves déchaussées, les exilées quittent le palais des rêves. Elles referment la porte très doucement, dans le respect de l’intimité des amoureuses de l’Orient qui pianotent sur l’amante le froissement des draps. Elles repartent joyeuses vers la grisaille de Londres et sa grisante liberté. Le soleil est en elles . le soleil est en nous.

Elles ne dévoileront rien du sublime des nôtres, qui détiennent l’élixir de l’immortalité lesbienne dans les contrées des interdits :

E ser torab, le secret de l’extase. E ser houa tarâb, le secret est l’extase.

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lundi 2 mars 2020

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