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vendredi 2 mars 2012
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Du Viol des femmes dans l’ex-Yougoslavie - II QUESTIONNEMENTS ET PISTES

Danielle Charest, Lesbia, mars 1993

En temps de guerre, une femme « est la cible de chaque homme qui porte une arme, et la sexualité de cet homme n’est rien d’autre qu’une arme de plus ».

LE CONTENU des nombreux appels provenant de femmes et féministes de l’ex-Yougoslavie, et destiné aux femmes du monde entier, dénonce, en cours de conflit, ce qui sporadiquement -si peu souvent par rapport à la réalité- est reconnu après les faits : les politiques de viols des femmes, déjà courantes en temps de paix, et exacerbées en temps de guerre où une femme... « est la cible de chaque homme qui porte une arme, et la sexualité de cet homme n’est rien d’autre qu’une arme de plus » [1].

C’est à force d’être mis au pied du mur par le travail forcené d’information, de mobilisation et d’intervention accompli par des femmes, des féministes et des lesbiennes militantes que les médias, les organismes internationaux (comment pouvaient-ils prétendre ignorer la situation, eux qui travaillent sur le terrain) et les gouvernements de quelques pays, dont la France, durent rapporter, prendre en compte et prendre position. Les militantes venaient de remporter une première bataille, non seulement parce qu’elles avaient enfoncé le mur du silence en cours de conflit, mais aussi parce qu’elles en avaient fait une question capitale interpellant la communauté internationale.

La société dans son ensemble ne pouvait plus nier ni refuser de se prononcer. Quant à effacer et tordre la réalité, il fallait bien s’y attendre, elle s’y est employée -et fort habilement- à mesure de la bombe qui lui explosait au nez. Nous sommes, il ne faut jamais le perdre de vue, à Paris aussi bien qu’à Sarajevo, Zagreb, Montréal, Nairobi, Manille ou New York, dans un système international d’oppression des femmes par les hommes et, pour ces derniers, l’enjeu est de taille : il ne faut surtout pas que soit révélée l’ampleur de leur système d’oppression.

Dès les tout débuts, des stratégies permettant de gommer le sens de ces viols, à commencer par la tentative de diminution de leur nombre et la négation de l’existence de politiques systématiques, ont été déployées dans toutes les directions : « il ne faut pas voir là une politique systématique, mais la conséquence du fait qu’il y a beaucoup de fous et de psychopathes armés qui donnent libre cours à leurs pulsions, alors qu’il n’y a plus ni loi ni ordre », déclarait Ron Redmond, porte-parole du HCR (Haut commissariat aux réfugiés), lors d’une entrevue accordée au journal Libération le lundi 2 novembre 1992 (page 1,4).

Comme si ces viols (et tous les viols perpétrés en temps de guerre comme en temps de « paix ») ne sont pas majoritairement le fait de « bons pères de famille » parfaitement intégrés et « normaux », de voisins, d’amis comme en témoignent de nombreuses femmes violées en ex-Yougoslavie : « Milomir Batinic, les deux cousins Rode et Drago Durevic, leur chef, Milomir Krsmanovic, qui se faisait appeler Duke, assure Safija, mes voisins, des paysans du village avec lesquels je suis allée à l’école ». [2]

Une autre stratégie a consisté à pointer du doigt -par le biais de l’argument de la purification ethnique qui serait quasi exclusivement et systématiquement pratiquée par les hommes serbes contre les femmes musulmanes- une seule catégorie de violeurs (tous les groupes ethniques ne comptent alors pas de violeurs parmi leurs rangs) qui plus est, s’employant a violer une seule catégorie de femmes (toutes les femmes ne sont alors pas la cible des violeurs). Il n’est pas étonnant que cet argument se répande si facilement et nul doute qu’il ait contribué à ce que les médias, les organismes internationaux et les gouvernements admettent l’existence de viols systématiques. Tant et aussi longtemps qu’on arrive à faire croire que la pratique du viol se limite à certains types d’hommes, un danger est écarté, celui que les femmes réalisent que toutes les sortes de femmes sont les victimes potentielles de toutes les sortes d’hommes et que le viol est une arme à la portée de tous les hommes et dont beaucoup usent. L’argument des viols perpétrés à des fins exclusives de purification ethnique résiste mal à l’analyse. Comment prétendre que l’objectif des forces serbes est de violer les femmes de l’ennemi musulman dans le seul but de produire de nouveaux serbes quand on ignore le nombre de femmes tuées après le viol, lorsqu’il a été révélé (mais peu repris) que les femmes sont violées qu’elles soient ou non en âge de procréer, quand on possède si peu -ou aucune- information sur les viols commis contre toutes les femmes, serbes comprises, impliquées dans les conflit en Slovénie, en Croatie et en Bosnie-Herzégovine ? Que se passe-t-il lorsque les combattants musulmans ou croates contrôlent ou conquièrent un village, un hameau ou un quartier d’une ville comme Sarajevo ? Des femmes, quelles qu’elles soient, sont violées par les hommes de troupes, adverses ou non, tout aussi nationalistes les unes que les autres. De plus, dire que ces viols font partie de la politique de purification ethnique a pour conséquence de nier que le viol est un crime qui se pratique contre les femmes parce qu’elles sont femmes.

Comment l’ignorer lorsqu’on sait que la situation d’extrême et révoltante vulnérabilité des femmes aux attaques des hommes en temps de guerre provient de leur enfermement et de leur mise en diminution organisés et construits par les hommes -incluant ceux de leur propre « ethnie »- en temps de « paix » ? (mais n’y a-t-il jamais vraiment temps de paix pour les femmes ?) Les femmes ont si peu accès aux moyens de défense et d’attaque, possession et maniement des armes, les femmes ont si peu accès aux métiers techniques qui leur permettraient de conduire des chars, de bricoler des systèmes électriques, de faire fonctionner des presses, de contrôler les aspects concrets de la vie quotidienne.

Elles savent cuire un poulet mais n’ont pas appris a réparer une cuisinière, etc... Écartées de la vie publique et politique, elles ne peuvent dominer les outils de compréhension et d’intervention auprès et au sein de ces instances décisionnelles. Limitées dans leur déplacements -si ce n’est clouées dans leur maison ou leur abri- ne serait-ce qu’à cause de la responsabilité totale des enfants qui leur incombe par un décret qui n’a rien de divin ’ elles ne peuvent fuir. Des femmes ont clairement déclaré ne pas avoir résisté à leur violeur à cause de la présence de leurs enfants : « ... Je leur ai dit de faire ce qu’ils voulaient avec moi mais de ne pas emmener mon petit ; ils m’ont conduite au premier étage et m’ont violée ». [3]. Et que dire à propos de cette autre femme qui ne pouvait fuir de son logis situé en zone de combat parce avec deux enfants, personne ne l’hébergerait ?

Chacune des oppressions, qu’elle procède par l’interdiction ou l’obligation, n’atteint certes pas toutes les femmes, mais toutes les femmes en subissent une écrasante majorité. Et c’est là la force du système d’oppression : il est global. Il recoupe tous les domaines de l’activité humaine, aucun espace -même mental- n’y échappe et lorsque dans un pays ou à une époque donnée, la lutte des femmes aboutit à une percée sur un point précis (l’obtention du droit à l’avortement par exemple), un des nombreux leviers de l’oppression prendra la relève pour étouffer l’avancée. « On » répondra au droit à l’avortement par une poussée de la propagande pro-nataliste, arguments démographiques, moraux, familialistes à l’appui. On ne peut donc isoler un seul des termes de l’oppression des femmes, ils s’imbriquent les uns dans les autres et chacun remplit une fonction précise. En ce sens, il est impossible de comparer les viols commis contre les femmes à ceux commis contre les garçons et les hommes qui font partie de là classe des oppresseurs et à qui on n’applique pas une politique systématique et globale d’oppression.

Ce n’est alors pas la guerre en soi qui rend les femmes objets et cibles des hommes, mais les conditions préalables d’oppression et d’appropriation exercées contre les femmes, en tout temps, par la classe des hommes. Cet énoncé a son importance puisque c’est l’analyse qui commande le sens de l’action. L’intention farouche de maintenir l’oppression préalable dicte la conduite de la classe des hommes dans les pays où l’appel des femmes de Zagreb a été repris : non seulement le sens des viols a-t-il été détourné, mais les déclarations, revendications et actions des femmes, féministes et lesbiennes françaises sont partout tues ou, au mieux, n’en conserve-t-on que les franges les moins dérangeantes. Les stratégies des groupes féministes autonomes divergent, on s’en doute, de celles des instances aux mains des hommes et même d’autres groupes de femmes. Le groupe français « Solidarité féministe avec les femmes de l’ex-Yougoslavie » exige la reconnaissance du statut de réfugiées politiques à toutes les femmes victimes de violences sexuelles obligées de fuir leur pays et ajoute à la notion de « crimes de guerre » celle de « crimes contre humanité ».

Le premier concept recouvre la réalité des personnes victimes de guerre, le deuxième recouvre celle des personnes victimes de crimes commis ou non en temps de guerre contre elles du fait de leur appartenance à une catégorie de la population visée par ces crimes. La distinction est d’importance et la discussion est loin d’être terminée, ne serait-ce que parce que « crimes de guerre » n’exprime pas le concept de crime commis contre une catégorie de la population, en l’occurrence les femmes. Quant au terme « crimes contre l’humanité », il exprime ce concept et inclut les femmes dans le genre humain d’où dé-spécification, mais son choix risque d’occulter le fait que ces viols sont commis contre les femmes, réalité qui ne tarderait pas à être effacée par l’emploi d’un vocable neutre, de la même manière que les femmes disparaissent derrière la terminologie « Droits de l’homme » et même « Droits de la personne ». Et ça n’est là qu’un des nombreux aspects d’une question qui mérite d’être débattue puisqu’elle propose une prise de position officielle -assortie de sanctions- par la communauté internationale.

L’action des groupes de militantes en France et ailleurs porte aussi sur l’organisation de convois humanitaires destinés aux femmes d’ex-Yougoslavie et au financement des groupes de militantes qui travaillent sur Place, entre autres en Croatie, où la situation des femmes est en répression constante si l’on se fie à un document, que vous trouverez en annexe de l’article et qui a parcouru un itinéraire en dents le scie avant d’être finalement publié dans Paris Féministe du mois de janvier 1993. Ce document est un extrait du projet de loi établi par le gouvernement de Croatie. Il a été présenté par le ministre de la Famille et adopté par le gouvernement croate en mai 92. Il devait être présenté au Parlement en novembre ou décembre 92. On ignore pour le moment s’il a déjà été voté, amendé ou non.

Adopté ou non, ce projet qui dispose sans hésitation du corps, de l’esprit et de la vie des femmes comme d’autant d’outils pour parvenir à ses fins nationalistes, démontre bien jusqu’où peuvent aller les hommes dans leurs politiques d’appropriation des femmes. Que les femmes soient obligées à l’hétérosexualité, nous le savions dès qu’elles s’en échappent par le lesbianisme, relevait déjà de l’exploit. Mais c’est à une condamnation sans appel à l’hétérosexualité qu’« on » les accule ici. Ce document, véritable galerie d’horreurs, pourrait et devrait être analysé article par article. Il contient tous les ingrédients de la mise en place d’un fascisme implacable qui terrasse la classe des femmes. Tout est mis en place : sur le plan social, économique, juridique. Le filet se referme de toutes parts, tout est mis en place pour que nulle n’en échappe. Pas de logement pour une femme non mariée et sans enfants ; pas d’emploi pour une femme non mariée et sans enfants, mais pas d’emploi non plus pour une mère jusqu’à ce que son enfant soit âgé de deux ans et pas d’emploi de toutes façons dans les usines, et autres lieux de travail pénibles et non appropriés !

Mais que feront et où iront les lesbiennes ? Pas d’emploi, pas de logement, pas de protection juridique ou, plus justement, la mise en place d’un arsenal juridique destiné à les combattre. L’en-tête de l’article 38.1 qui stipule en toutes lettres « Lutte contre la non-féminité », l’article 38.4 b renchérit : « La république doit, à l’aide de lois et d’interventions politiques, lutter contre tout ce qui va contre la famille et le mariage » et l’article 40c) vient couronner le tout : « La Croatie est libre, mais la société croate actuelle est socialement malade, parce que l’on trouve dans l’âme de la nation quantité de plaies provenant du temps des régimes passés : comportement asocial... » Asocial ! Et la mémoire revient... les camps de concentration nazis... les lesbiennes qui y étaient emprisonnées parce qu’asociales.

Dire que c’est entre autres en Croatie que s’organisent des centres d’accueils pour héberger les femmes et les lesbiennes (ne nous leurrons pas il y a forcément des lesbiennes parmi toutes ces victimes même si aucun organisme international et, encore pire, aucun groupe féministe n’acceptera d’en parler). Quel sort leur sera réservé dans un pays où le gouvernement nationaliste combat l’avortement ? Dans un pays où ce même gouvernement impose le mariage et réprime la non-féminité.

Et que dire de la Slovénie ? De la Serbie ? du Monténégro ? Du Kosovo ? De la Macédoine ? Et de la Bosnie-Herzégovine où les lesbiennes subissent elles aussi des viols et où les lesbiennes identifiées sont la cible des politiques nationalistes parce qu’elles échappent à l’hétérosexualité ? Des lesbiennes qui dès qu’identifiées risquent fort d’être mises à l’écart par les femmes et les féministes. Il suffit d’observer comment cela se passe dans nos pays « démocratiques » pour imaginer l’enfer vécu par les lesbiennes en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, etc. Pour citer un exemple, il suffit pour le comprendre, d’entendre à quel point les féministes françaises sont convaincues -à juste titre - qu’il est préférable de briser le silence au sujet des viols des femmes plutôt que se taire, et d’entendre ces mêmes féministes prétendre lorsqu’il s’agit des lesbiennes, qu’il est préférable de se taire, voire dangereux de briser le mur du silence. Nous possédons, par l’intermédiaire de l’ILGA, quelques informations portant majoritairement sur le traitement des homosexuels hommes dans les pays de l’Est, nous n’en possédons malheureusement plus depuis la guerre sur les lesbiennes d’ex-Yougoslavie.

La situation est claire, elle l’est depuis longtemps et elle le sera encore pendant longtemps : lorsqu’il s’agit d’intervenir à partir du lesbianisme et à propos du lesbianisme, il ne reste plus dans les rangs que des lesbiennes. Je ne vois pas d’autre alternative que celle de nous organiser entre nous et de continuer à interpeller le féminisme.

Danielle Charest, Membre du collectif d’Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, 9 février 1993

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[1« She is the torget for every man who carries weapon, and his sexuality is nothing but a weapon more » Extrait tiré du rapport du groupe « Tresnievka » de Zagreb, daté du 28 septembre 1992 page 1

[2Libération, lundi 21 décembre 1992, page 15. Je me réfère aussi aux témoignages du reportage sur les viols des femmes en ex‑Yougoslavie, lors de l’émission « Envoyé spécial » sur F2, le jeudi 4 février 1993.

[3Entre autres, lors de ce même reportage à l’émission « Envoyé spécial » du jeudi 4 février 1993



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