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vendredi 2 mars 2012
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CUS : La Norme et Ses Impasses

Marie Jo Bonnet, Ex Aequo, Avril 1998

Le débat sur la légitimation du lien amoureux entre personnes du même sexe me semble aujourd’hui pris dans une double impasse : impasse patriarco-religieuse avec la revendication du mariage gay ; impasse juridico-capitaliste avec le CUS et tout dernièrement le Pacte d’Intérêt Commun issu de la mission Hauser.

Revendiquer le mariage pour les homosexuels procède d’une étrange inconscience politique. D’abord, le mariage n’a jamais été un droit. Il a été tout au mieux une contrainte sociale, une tyrannie disait la sublime Melle de Scudéry au XVIIème siècle par la bouche de Sapho [1] en tout cas une aliénation pour les femmes qui non seulement y perdaient tous leurs droits (je rappelle quand même que le Code Civil napoléonien a fait de la femme mariée une mineure à vie), mais devaient obéissance au mari en échange de quoi celui-ci lui accordait sa protection. Certes, nous n’en sommes plus là, mais il faut être complètement colonisé par un imaginaire hétérosexuel décadent pour s’imaginer que le mariage gay est un progrès, et pour croire que l’Église Catholique est prête à lâcher une institution matrimoniale qui est le fer de lance de son combat pour les bonnes mœurs et le contrôle des âmes.

L’autre proposition de légitimation du couple homosexuel procède d’une démarche toute aussi suicidaire à partir du moment où elle occulte le sujet même du projet : la protection juridique du lien amoureux entre personne du même sexe. On parle de "contrat... social", de "pacte d’intérêt commun", assimilant le couple homosexuel à une cellule de production capitaliste plus préoccupée de protéger "ses relations pécuniaires et patrimoniales » [2] que sa liberté d’aimer. L’horreur économique a-t-elle déjà étendu son empire sur notre vie privée pour que nous assimilions la reconnaissance du couple à la protection de nos biens.

Irène Thèry a raison de poser la question du CUS. sur le terrain symbolique. Mais au lieu de parler de "passion de désymbolisation" [3] parce les homosexuels veulent institutionnaliser le semblable et le "non-genre", je parlerai plutôt d’un retour à la norme et à la Loi du Père qui cache une réelle difficulté à assumer la dimension contestataire de l’homosexualité. Et je dirai d’ailleurs que c’est sur ce terrain de la norme juridique qu’apparaît le plus nettement la différence d’héritage historique et de stratégie politique entre les gays et les lesbiennes.

Passer du quantitatif au qualitatif

Pour les uns, l’institutionnalisation va de soi car la loi a toujours été du côté des hommes et en tant que telle, facteur d’intégration sociale. Pour les autres, en revanche, la loi a surtout été excluante et c’est en luttant contre elle, et contre les institutions patriarcales que les femmes ont une chance de trouver leur place dans la société. Mais cette différence en cache une autre bien plus difficile à aborder : c’est le passage du quantitatif au qualitatif. Il ne suffit pas, en effet, que la loi inscrive l’égalité entre les hommes et les femmes pour que celle-ci soit effectivement réalisée. Il faut aussi que cette égalité soit symbolisée dans le domaine culturel et spirituel, autrement dit qu’il y ait analogie entre le quantitatif (la loi est la même pour tous), et le qualitatif (l’amour lesbien a là même valeur que l’amour hétérosexuel, ou que l’amour gay). Nous n’en sommes pas là ; loin de là, et les 10% de femmes à l’Assemblée Nationale montrent bien que la question de l’égalité est d’abord un problème symbolique : celui de nos systèmes de représentation qui n’accordent pas la même valeur à la femme et à l’homme, à l’homosexuel et à l’hétérosexuel.

La tentation de la norme

Une autre question a été peu abordée dans les débats : c’est celle de la norme juridique. Croit-on vraiment que la normalisation du couple homosexuel nous protègera de la violence sociale homophobe ? A entendre les promoteurs des projets, on constate en tout cas que la loi est surinvestie de tous les pouvoirs. Or si d’un côté la loi protège, de l’autre elle normalise et je ne pense pas que c’est en s’assimilant à la norme commune que nous aurons le plus de chance de défendre notre singularité. Car tout le problème est là pour une minorité comme la nôtre, et l’on peut craindre que le repli vers la normalisation du couple qui affecte le mouvement gay au sortir des années sida, ne cache une réelle difficulté à protéger et défendre son être propre. C’est comme si on s’en remettait à la protection de la Loi du Père pour résoudre un problème qui dépasse largement la question de la légitimation du couple homosexuel. L’histoire récente pourtant devrait nous rendre plus méfiants. Le Sida est une atteinte du système immunitaire, c’est à dire de la capacité de se défendre contre les attaques extérieures et les pulsions de mort que génère une société à l’encontre de ses "déviants". Or le virus est arrivé quand les défenses sont tombées devant l’espoir de vivre enfin à découvert. Mais la société avait évolué bien moins vite. Les gays n’ont pas tenu compte de ses résistances, voire de sa violence homophobe, pensant que la dépénalisation de l’homosexualité ouvrait une nouvelle ère de liberté. De plus, ils se sont désolidarisés des femmes, lors de la lutte contre le viol et la pornographie notamment, ce qui entraîna un clivage entre gays et lesbiennes sur la question de la liberté sexuelle. Ils n’ont pas vu également que les lesbiennes étaient toujours occultées par la société. Est-ce cette occultation qui nous a évité, nous les femmes, de baisser la garde ? Il semble en tout cas que notre système de défense se soit renforcé avec le féminisme tandis que celui des gays s’affaiblissait, faute, il faut bien le dire, d’une réflexion éthique sur les enjeux de la libération sexuelle. Cette réflexion n’est toujours pas faite puisque la liberté sexuelle continue d’être le paradigme de la liberté individuelle. Le CUS s’inscrit-il dans cette stratégie d’évitement des problèmes de fond ?

Symboliser la liberté amoureuse

En attendant d’aborder ces questions, je pense que le concubinage est un bon moyen de protéger le couple sans le normaliser. Je suis pour la réappropriation de cette tradition issue des saint-simoniens, des ouvriers du XIXè siècle, des femmes et des hommes qui refusaient le mariage bourgeois pour vivre selon la belle expression d’alors en union libre. C’est dans la revendication de l’union libre et de la libre maternité qu’a émergé le courant d’émancipation sexuelle, sociale et culturelle dont nous sommes aujourd’hui les héritiers et les continuateurs. Nous devons obtenir la redéfinition légale du concubinage qui inclue les homosexuels et permette la reconnaissance symbolique de l’homosexualité, ce que ne préconise ni le CUS, ni le PIC. Ce n’est pas normal que d’un côté on nous propose le PIC et que de l’autre la jurisprudence refuse systématiquement d’étendre aux homosexuels le bénéfice du concubinage, lors des transferts de bail notamment [4]. Il y a là une contradiction qui n’augure rien de bon. Comment être sûr que le CUS n’est pas un miroir aux alouettes puisque le Cour Constitutionnelle peut très bien le déclarer anticonstitutionnel après qu’il ait été adopté par les deux chambres. Le concubinage est un droit élémentaire, facile à obtenir, qui ne porte pas atteinte à l’institution sacro-sainte du mariage et qui a l’avantage de polariser un contre courant émancipateur pour sortir du patriarcat (et du matriarcat). Si l’on ajoute la réforme du droit successoral à mener indépendamment du couple, le droit à l’adoption et le droit pour les lesbiennes à bénéficier de la P.M.A. (procréation médicalement assistée), nous aurons mis en place les éléments d’une véritable transformation de l’ordre symbolique existant, celui qui a généré le complexe d’œdipe, l’échange des femmes, et la hiérarchisation des sexes selon des modèles sexuels culturels féminin et viril aliénants pour les deux sexes.

La prétendue "passion de désymbolisation" dont parle Irène Théry est en réalité le début d’une transformation profonde de l’ordre symbolique qui régit nos sociétés. Les modèles sexuels qui ont servi à institutionnaliser la différence des sexes ne sont pas éternels. Cela fait d’ailleurs un certain temps qu’ils sont battus en brèche par des individu(e)s de notre espèce qui ont soif de liberté, de respect et de changement social. Mais si nous voulons vivre librement nos choix amoureux dans une société pluraliste, il nous incombe de donner du sens et de la valeur à nos singularités. L’intégration sociale n’est pas le dernier mot de l’aventure humaine et c’est peut-être a nous de le montrer.

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[1dans Arthamène ou le Grand Cyrus. Sapho est la porte parole de Melle de Scudéry.

[2voir Libération du 11 février 1998

[3"Le contrat d’Union sociale en question", Esprit, oct. 1997.

[4voir Le Monde du 24 février 1998, "Discriminations envers les concubins homosexuels"



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