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vendredi 2 mars 2012
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DU VIOL DES FEMMES DANS L’EX-YOUGOSLAVIE

Lesbia, mars 1993

Lors de la rencontre internationale des femmes de Prague, du 16 au 19 octobre 1992, des femmes de Croatie, de Bosnie, du Kosovo, de Slovénie et de Serbie décidèrent de soutenir l’appel lancé en septembre 1992 par des organisations de femmes et des groupes féministes de Zagreb demandant que le viol, utilisé dans la guerre comme tactique militaire, soit reconnu comme crime de guerre par la Convention de Genève et qu’il soit jugé. Leur pétition (publiée dans Lesbia de décembre 1992) circule actuellement dans différents pays, des groupes de solidarité se sont créés et travaillent. Dans ce numéro de Lesbia, nous voulons tout particulièrement laisser la place à des réflexions sur le viol.

REFLEXIONS ET MOBILISATIONS

<u<Les toutes premières informations concernant les viols commis contre les femmes dans l’ex-Yougoslavie nous sont venues d’une part des Mouvements féministes allemand et autrichien qui étaient en contact avec des femmes réfugiées dont ils ont reçu les premiers témoignages, et d’autre part des mouvements de Solidarité avec les femmes victimes de Violence, tels que SOS Solidarité ou la CEF. Claudie Lesselier et Michèle Larrouy, engagées dans des actions de solidarité avec les femmes de l’ex-Yougoslavie, nous livrent leurs réflexions

Claudie : C’est à Zagreb, semble-t-il, qu’une association féministe a pu commencer à enquêter l’été dernier et au tout début de l’automne. Ensuite les journalistes, les institutions officielles, les organisations non gouvernementales (ONG) ont commencé à recueillir de façon plus systématique documents et témoignages. Simultanément, les gouvernements croate et bosniaque ont dénoncé ces viols dans la mesure où ils étaient commis contre les femmes croates et musulmanes, et afin d’occulter la politique serbe. Ils ont, ainsi, inscrit les viols dans leur combat politique. S’il est vrai que le viol est, pour les armées et les groupements para-militaires serbes, une arme employée délibérément pour semer la terreur parmi les populations et cautionner la politique de purification ethnique. Il ne faut pas oublier que des viols ont également été commis par des miliciens croates et musulmans à l’encontre de femmes serbes. Actuellement, d’après la presse, les grandes organisations comme la Croix-Rouge, le HCR (Haut commissariat aux réfugiés), l’UNICEF, Amnesty International, l’ONU font état dans des rapports de chiffres variant entre 20000 et 60000 femmes victimes de viols en Bosnie-Herzégovine, rapports que nous n’avons encore pu ni consulter ni nous procurer. L’information est encore loin d’être faite de façon complète sur les violeurs et les gouvernements qui les incitent à commettre ces crimes. Aujourd’hui, nous voulons savoir ce que sont devenues les femmes victimes de viols qui ont survécu aux atrocités qu’elles ont subies. Qu’en est-il de leurs possibilités d’avorter et, si elles ne le veulent pas ou si elles ne le peuvent pas, qu’en est-il du sort des enfants conçus dans ces viols ? Qu’en est-il réellement du bruit qui court selon lequel beaucoup de femmes seraient chassées de leurs communautés et de leurs familles comme si elles étaient coupable du viol qu’elles ont subi ? Que font exactement les associations féministes à Zagreb, à Belgrade où elles avaient des lignes téléphoniques et des structures d’accueil mises à la disposition des femmes victimes de viols. Que peuvent-elles faire et de quoi ont-elles besoin ? Il est capital d’aider au maximum les femmes de l’ex-Yougoslavie à continuer à prendre en charge leurs luttes et comme les informations nous manquent, il est urgent de prendre contact plus directement mais aussi plus fréquemment avec les différents groupes là où c’est possible.

Michèle : En effet, alors que beaucoup d’organisations savaient ce qui se passait là-bas, l’information a été bloquée, minimisée, elle n’a pas circulé. Les enquêtes vont être diffusées à la demande des députées européennes. Ceci a été possible grâce à la CEF (Coordination européenne des femmes - Bruxelles), mais également grâce à des organisations et à des collectifs, qui comme le nôtre -qui existe depuis début novembre- ont permis d’éviter que l’information ne reste confidentielle. A l’heure actuelle, malgré la difficulté de connaître tous les contacts possibles avec les féministes en ex–Yougoslavie notre collectif (collectif féministe de solidarité avec les femmes de l’ex-Yougoslavie) rassemble matériel et vêtements et appelle à une aide financière . Un convoi s’organise pour Zagreb où nous sommes en contact avec les femmes qui organisent une aide aux femmes victimes de violence.

Des féministes se mobilisent également en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Espagne.

Nous avons eu très tôt des contacts avec des féministes de Toulouse, Albi, Lille qui ont organisé en même temps que nous le 19 décembre un rassemblement de solidarité pour dénoncer les viols commis en ex-Yougoslavie, demander la création de commissions d’enquêtes et la reconnaissance du statut de réfugiées politiques à toutes les femmes victimes de violences sexuelles. Elles ont, comme nous, dénoncé le viol comme crime contre l’humanité. Des femmes de Villeurbanne présentes samedi 30 janvier à la soirée de soutien aux femmes de l’ex-Yougoslavie à la Maison des Femmes de Paris nous ont informées qu’elles essayaient de faire venir des femmes bosniaques, croates et serbes pour les faire témoigner en France de ce qu’elles ont vu et vécu. En Belgique, un 2ème convoi est prêt à partir. Des féministes se mobilisent également en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Nous attendons très prochainement des informations de féministes et de lesbiennes de Vienne.

Je voudrais dire également que d’autres questions se sont posées à un certain nombre d’entre nous, à savoir la question de la montée des nationalismes en Europe et la nécessité de reprendre une réflexion autour du viol et de la lutte contre le viol. C’est la première fois qu’officiellement le viol massif des femmes est clairement dénoncé -et pas simplement par des féministes et des lesbiennes- comme une arme de guerre. Depuis des millénaires, les femmes sont utilisées comme voleur marchande, objet d’asservissement, ventre à faire des enfants, objets d’humiliation suprême des hommes .Dans toutes les guerres pour démoraliser l’adversaire, les hommes violent les femmes, se les approprient. Nous devons reprendre nos analyses sur les hommes en cette fin de siècle, pour que les hommes reconnaissent l’inavouable : que le viol est une arme des hommes contre les femmes.

Claudie : Oui, il est important de rappeler sans pour autant minimiser la signification de ces crimes ni réduire la diversité des situations à une seule et simple explication, qu’il y a un lien entre les viols commis dans les conditions extrêmes de guerre en ex-Yougoslavie et les viols commis en« temps de paix ». Il faut pouvoir dire à la fois qu’il y a une horreur particulière dans ce qui se passe en ex-Yougoslavie et en même temps dire que si des viols peuvent être ainsi commis, c’est la société en général, la culture patriarcale qui légitime le viol. Car même sans les enjeux de type raciste et nationaliste en œuvre actuellement en ex-Yougoslavie, le viol est toujours un acte d’appropriation parla force d’une/de femme/s, la réduction d’un être humain au statut d’objet approprié. Il est bien question pour les hommes d’atteindre par-delà une/des femmes/s d’autres hommes à qui cette/ces femme/s est/sont sensée/s appartenir légalement. Dans le viol, il y a une compétition entre hommes pour exercer leur pouvoir sur les femmes : le viol est un acte de guerre, un acte d’appropriation même s’il se déroule en temps dit de paix. Il est fondamental de mettre en évidence que les pouvoirs masculins peuvent aisément se dédouaner de leurs crimes quotidiens en diabolisant un adversaire, en l’occurrence l’armée serbe, en focalisant le regard sur l’adversaire diabolisé et empêcher d’examiner le fonctionnement quotidien du patriarcat. C’est pour cela qu’il est important que le collectif féministe ait pris la parole sur ces notions. Mais le débat n’est pas clos.

Il faut souligner que des femmes de L’ex-Yougoslavie se sont exprimées à ce sujet dans des documents qui nous sont parvenus [1] et font la même analyse que nous. Elles sont notamment tout à fait sensibles sur la façon dont les gouvernements peuvent utiliser la dénonciation du viol pour leur propre légitimation politique. Dans un des documents, des féministes de Belgrade déclarent qu’elles se retrouvent dans une situation contradictoire : pour la première fois, le viol en temps de guerre est reconnu politiquement au plus haut niveau des instances internationales mais pour ceux qui amènent le sujet dans le champ politique, les motivations ne sont pas la protection des droits et du bien-être des femmes mais l’utilisation des femmes pour la propagande des guerres et l’intensification de la haine ethnique. « La souffrance des femmes est tournée en une excuse pour une éventuelle intervention militaire ». Il s’agit d’une déclaration de femmes serbes, opposantes au gouvernement de Milosevic, mais sensibles au fait qu’un certain nombre de courants politiques n’accusent dans cette guerre que les Serbes dans leur ensemble, alors qu’il existe des groupes pacifistes et anti-nationalistes serbes.

Des féministes serbes et croates ont publié des déclarations communes.

Il est choquant de voir des documents tels que celui du gouvernement autoproclamé serbe de Bosnie dans lequel la dénonciation des viols n’est faite que dans une perspective nationaliste. Dans cette lettre écrite par la présidence de cette République, il est dit : « il s’agit d’une phase de l’extermination planifiée de notre nation. Nos cités comme les vôtres sont pleines de magnifiques filles et femmes qui font la joie de leurs parents, qui motivent l’amour des jeunes hommes, qui font la beauté des rues, nos espoirs dans les écoles et les universités, la reproduction biologique de notre nation, et il est horrible que des crimes tels que ceux qui se passent nous suppriment cette catégorie de la population. Une dizaine de générations de nos plus belles filles et femmes sont devenues à moitié folles, infectées du sida, battues (…) nos femmes..., nos aimées, notre espoir et notre reproduction nationale » Il est clair, dans cette dénonciation faite par des nationalistes serbes contre les Musulmans, qu’il ne s’agit absolument pas du droit et de la liberté des femmes. Le viol est dénoncé comme une atteinte à l’intégrité nationale et non parce que c’est un crime contre les femmes. Malgré la division entretenue par les pouvoirs nationalistes entre les populations serbes, croates, musulmanes, des féministes tentent de continuer à travailler ensemble en dépit des difficultés. Des féministes serbes et croates ont, par exemple, à l’occasion de rencontres internationales, publié des déclarations communes. Il est donc important que nous apportions notre soutien à ces tentatives en servant de relais et en favorisant des rencontres par l’organisation de réunions internationales en terrain neutre pour maintenir des liens rendus impossibles car courrier et téléphone sont interrompus entre ces femmes de diverses nationalités.

Michèle : Des féministes et des lesbiennes européennes appellent à un rassemblement de différents mouvements de solidarité qui se fera très certainement en avril, en Hollande. A Paris, nous souhaitons nous rassembler régulièrement à l’Opéra Bastille comme les 19 décembre et 28 janvier derniers. J’aimerais également ajouter que le collectif se réunissant à la Maison des Femmes, dans le 11e, arrondissement, est composé d’un grand nombre de lesbiennes qui travaillent actuellement à recueillir les renseignements concernant la répression et le fichage des lesbiennes en ex-Yougoslavie.

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[1Documents réunis par le Collectif féministe de solidarité avec les femmes de l’ex-Yougoslavie dans une brochure disponible à la Maison des Femmes de Paris



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