Texte 9

vendredi 2 mars 2012
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LE GLF : UN GHETTO REVENDIQUé

Bulletin du Groupe des lesbiennes féministes, n° 2, Juin 1976

Étymologiquement, selon le dictionnaire, "ghetto" est un mot italien, c’était un quartier de résidence forcée des juifs à Venise.

Au sens figuré le ghetto est un lieu où l’on est tenu en quarantaine.

Historiquement les exemples de ghettos sont fort nombreux (ghettos juifs, ghettos noirs etc.).

Actuellement le ghetto c’est aussi bien le quartier réservé d’une minorité opprimée par une majorité plus forte, qu’un endroit revendiqué par une minorité, le groupement voulu d’une minorité. Regroupement que l’on soupçonne du dehors, fermé sur lui‑même.

Le ghetto, aux yeux de la société, est donc lié au concept de fermeture, qu’il s’agisse d’un enfermement non‑désiré, ou au contraire d’un regroupement volontaire, d’un choix. Cette conception du ghetto comme fermeture est un concept fortement entaché de négatif. D’un ghetto, rien ne peut sortir de bon si ce n’est la pourriture, que ce soit un ghetto institutionnalisé ou qu’il soit revendiqué par une minorité. Tout est mis sur le même plan. Pourtant les nuances sont nécessaires. Parmi les ghettos revendiqués, il en est un qui a motivé au départ cet article, c’est le GLF. Pourquoi le GLF est‑il un ghetto revendiqué ? En quoi se différencie‑t‑il des autres ghettos existants ?

Le GLF se veut un regroupement de lesbiennes féministes, ce qui à la limite est une redondance puisque le lesbianisme porte en soi déjà l’essence même du féminisme ‑ de ce qu’il devrait être ‑ non pas seulement du réformisme, un aménagement de la société actuelle, mais avant tout une force révolutionnaire qui remettrait en question les corps individualistes sociaux, les rapports de force, de pouvoir de cette société patriarcale fondée sur la hiérarchie, le profit, l’inégalité. Le GLF est une minorité à la recherche de son identité, identité au sens le plus large. Si nous nous sommes regroupées c’est qu’au départ, selon nos histoires individuelles nous sommes senties en tant qu’individue et minorité comme fortement méprisée, rejetées de la société. Et si pour certaines c’est resté un problème (voir note), s’il existe des groupes œuvrant pour leur reconnaissance de la part de la société et pour une véritable intégration en son sein : véritable revendication d’un ghetto institutionnel ‑ le GLF devrait être un regroupement d’individus ayant assumé le rejet de la société, qu’il refuse à son tour ‑ non par une réaction de mimétisme mais parce que la société actuelle est inacceptable.

Qu’il y ait des différences de niveaux de conscience au GLF est une question importante, cela tendrait à prouver que le groupe n’est ni fermé aux homosexuelles vivant mal leur homosexualité, ni aux femmes hétérosexuelles qui se posent la question de la sexualité dans son entier, cette question si fondamentale du refoulé homosexuel.

Le GLF n’est pas pour autant un regroupement de femmes qui veulent nier l’existence des hommes. Ils existent dans la société que nous fréquentons toutes, nous savons qu’ils ont été eux aussi victimes de cette société que leurs pères ont érigée. C’est certain, leur oppression existe, mais leur libération ne nous concerne pas présentement. Lorsque nous nous retrouvons entre femmes, c’est pour être ensemble, vivre entre femmes. Le Lesbianisme ce n’est pas la haine de l’homme mais l’amour de la femme, de femmes entre elles. Ce qui porte le GLF c’est donc son dynamisme, ce que veut le GLF c’est une décolonisation de la femme.

Par conséquent le GLF n’est pas un ghetto au sens premier, c’est un ghetto revendiqué. C’est un groupe ouvert, un lieu de passage, un lieu où rester, enfin un groupe qui sera ce qu’on en fera selon les motivations personnelles, selon les prises de conscience, les prises en charge individuelles, selon sa propre prise en charge. Si nous avons une action sur l’extérieur (journal, affiches, chanteuses), une action justement sur le GHETTO des institutions en place, c’est parce qu’on a envie de s’exprimer, de s’exprimer non pas pour se faire reconnaître ou pour avoir un regard d’approbation mais seulement pour que les femmes intéressées (par ce mode de vie, cette permanente remise en question qu’est le Lesbianisme) soient informées, sachent que ça existe.

Le dernier point que nous aborderons ici et qui n’est qu’une ébauche est celui du caractère révolutionnaire du Lesbianisme.

EN QUOI CE GHETTO REVENDIQUE QU’EST LE LESBIANISME PEUT-IL ÊTRE RÉVOLUTIONNAIRE ?

Parce que c’est une remise en question de la sexualité, ce qui entraîne une remise en question de la société en ce qu’elle a de plus fondamentale : la famille, l’enfant, la reproduction et donc l’économie.

Ce qui a pour conséquence une remise en question plus large de la culture : culture phallocratique avec tous ses rouages, la politique et sa dialectique gauche‑droite, l’art, la religion.

A la limite, le Lesbianisme poussé à l’extrême, ayant envahi la planète, c’est l’asphyxie de la race, la fin du progrès perpétuel, cet énorme leurre, il est plus que révolutionnaire ‑c’est le miroir donné au monde pour contempler sa propre fin.

Notes  :
Pour l’homosexualité qui est vécue comme une tare (parce qu’on nous y a contraint, au nom de la normalité), le ghetto homosexuel est partout, il est dans ce rejet de la société, il est dans les boîtes qu’on lui réserve, boîtes à fric, boîtes où les homosexuelles ont officiellement le droit de se rencontrer, de s’amuser.
Et à l’intérieur de ce ghetto qu’est l’homosexualité vécue comme une malédiction, une différence mal digérée, une erreur de la nature, les mêmes schémas de l’exploitation et de l’aliénation de la société hétérosexuelle se reproduisent avec d’autant plus de force. On y retrouvera les mêmes rapports de force, la même absence de communication, la même part de névroses. C’est aussi et surtout la solitude implacable à l’intérieur de ce ghetto moral que la société a érigé pour se protéger et que chaque homosexuelle a plus ou moins connu au départ.

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