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vendredi 2 mars 2012
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Quelques réflexions sur le lesbianisme comme position révolutionnaire

in : FHAR, Rapport contre la normalité, Paris, Champ Libre, septembre 1971, pp. 83-88

Une position politique est révolutionnaire dans la mesure où elle est la négation des rapports sociaux constitutifs du capitalisme et/ou du patriarcat. Elle est libérale dans la mesure où elle récupère une poussée vers le changement à l’intérieur des rapports sociaux existants. Même des acquis libéraux peuvent servir le mouvement révolutionnaire, s’ils poussent vers l’éclatement les contradictions (d’abord assimilées) du système.

Considérons ce qu’il y a de révolutionnaire, de libéral et de réactionnaire dans les rapports homosexuels, bi‑sexuels et hétérosexuels. Essayons de voir ensuite comment la signification des rapports interindividuels peut être modifiés qualitativement par les facteurs " masse " et "conscience." L’homosexualité en général nie trois mythes implicites qui sous‑tendent les rapports sexuels constitutifs du patriarcat :

- Que le plaisir sexuel est lié à la reproduction de l’espèce ;

- que les rôles sexuels figés sont "naturels" ;

- que les seuls rapports amoureux possibles sont ceux hétérosexuels, monogamiques, orientés vers la famille.

Ainsi, l’homosexualité tend à ouvrir des voies nouvelles pour l’expression sociale de la libido ; celles‑ci constitueraient des rapports sociaux en conflit avec les rapports phallocratiques (donc ceux patriarcaux) et contribueraient à la destruction de la famille.
L’homosexualité féminine nie, en plus, certains rapports idéologiques et sociaux constitutifs du patriarcat.

1. Lesbiennes, nous nous définissons non pas en fonction des hommes mais en fonction des autres femmes.

2. Le "nous" créé dans l’amour fait partie de notre conscience collective de femmes, n’étant pas, comme le "nous" du couple hétéro, en contradiction avec notre devenir.

3. Refusant le mariage et recherchant nos rapports privilégiés entre femmes, nous nions l’isolement et la rivalité des femmes hétérosexuelles entre elles (les deux conditions qui nous empêchent de faire un mouvement de masse).

La bi‑sexualité, comme recherche de l’épanouissement de l’individu à l’intérieur du système, n’est pas en rupture avec le patriarcat. Plutôt que de le nier, elle en est récupérée. Car, comme la sous‑culture des hippies (eux‑mêmes souvent bi‑sexuels), elle peut exister parallèlement avec le système, sans menacer les rapports sociaux constitutifs de la sexualité dominante.

Toutefois, la bi‑sexualité est une position libérale oui tend à faire éclater des mythes du système. Elle témoigne que la monosexualité n’est pas "naturelle". Elle détruit le mythe que l’homosexualité est un pis‑aller pour ceux qui sont incapables de jouir dans des rapports hétérosexuels. Au niveau idéologique, elle change quantitativement le rapport de forces dans les rapports hétérosexuels, car le phallocrate sait qu’il n’est pas indispensable sexuellement à la femme bisexuelle. (Mais le rapport de forces serait changé qualitativement si elle pouvait se passer de lui sur les autres plans.) La bi‑sexualité tend, donc, à être révolutionnaire au niveau idéologique, tout en étant récupérée au niveau des rapports sociaux.

L’hétérosexualité fait partie intégrante des rapports de domination du système. Elle est, dans ce sens, réactionnaire. L’hétérosexuel participe objectivement à la répression exercée sur l’homosexuel. En ce qu’il acquiesce à la mutilation et l’aliénation de sa propre sexualité (ce n’est pas la nature, mais le premier tabou social qui nous rend monosexuels), il accroît le pouvoir social de la répression sexuelle. On pourrait objecter que l’ouvrier accroît le pouvoir du capitalisme par la plus‑value qu’il produit et que là ils sont tous les deux simplement contribuables à leur propre oppression. Mais ce serait négliger la distinction entre l’individu tout court, et l’individu en tant que membre d’un groupe opprimant.

La mise en relation du pair hétérosexuel/homosexuel par cette société, loin d’être complémentaire, est celle de domination. Le silence de l’hétérosexuel, face à la répression anti‑homosexuelle, signifie son approbation tacite. Face à l’énonciation publique des expressions péjoratives, "sale pédé, tapette, sale gouine" face aux ironies et plaisanteries aux dépens de l’homosexuel. Face aux discussions sérieuses de la sexualité qui font comme si l’hétérosexualité était la seule qui existe. Vivant dans une situation sociale de répression journalière, on "est" forcément dans un camp ou dans l’autre. Si l’hétéro veut refuser son rôle d’hétéro‑flic sans changer sa pratique sexuelle, il faut qu’il prenne position contre le statu quo. Qu’il réponde "flic" chaque fois qu’il témoigne de la répression antihomosexuelle dans le discours de l’autre. Qu’il s’oppose activement à la discrimination antihomosexuelle dans le logement et dans l’emploi, et à la répression "légale". Il faut en plus que chaque fois que les homosexuels sont remis en question ‑comme des malades, des malheureux, des accidentés ‑ que lui, il remette en question l’hétérosexualité. Car elle est malade, malheureuse, accidentée ; elle est mutilée par le génito‑centrisme, aliénée par la domination phallocratique, exploitée par la publicité et l’idéologie dominante, réifiée par sa subordination à la reproduction, orientée vers la famille, la propriété et l’État.

Si donc, nos rapports homo‑sexuels sont par définition la négation de certains rapports sociaux constitutifs du patriarcat et du capitalisme, pourquoi n’avons‑nous pas toujours été une force révolutionnaire ? Premièrement, il a fallu que soit découvert notre ennemi idéologique ‑la phallocratie‑ engendrée par les rapports sociaux patriarcaux. Ce n’est que depuis les premières analyses du " Women’s Libération " que le mouvement révolutionnaire commence à reconnaître que le patriarcat, comme le capitalisme, opprime, et à essayer de comprendre l’articulation entre les deux systèmes de domination. Ce n’est que depuis Mao que ce mouvement redécouvre que la superstructure peut agir sur l’infrastructure. Ce n’est que depuis les luttes de Reich et Éros et Civilisation de Marcuse qu’il entrevoit l’importance de la répression de la libido pour la répression générale.
Deuxièmement, jusqu’à cette année, nous étions isolées l’une de l’autre en tant que lesbiennes. Si les hommes homosexuels avaient leurs ghettos, il n’en allait pas de même pour nous. Les boîtes commerciales masculines sont nombreuses et limitées aux hommes homosexuels. Les boîtes commerciales féminines sont plus rares, et même là, les couples hétéros viennent en touriste pour nous réduire une fois de plus en objets sexuels. Arcadie, le seul club homosexuel en France, existe pour les hommes depuis dix‑sept ans, pour les femmes nominalement depuis trois ans. Il compte 11500 hommes et seulement 350 femmes. Que les hommes homosexuels se regroupent ne signifie pas automatiquement qu’ils seront révolutionnaires. Car l’homme homosexuel a un conflit d’intérêt par rapport au patriarcat. S’il en est opprimé en tant qu’homosexuel, il en profite en tant qu’homme : s’il n’en profite pas au niveau personnel (le phallocratisme n’est pas constitutif de sa personnalité), ni au niveau de la famille (l’homosexuel qui ne se cache pas derrière la façade familiale ne profite pas du travail servile de femme à la maison), il en profite tout de même dans les rapports patriarcaux surdéterminés par le capitalisme. Comme homme, il a droit de cité. Il aura le poste plus important, la lesbienne le poste subalterne. Il sera payé 33 % de plus à travail égal. Il faudra, si les hommes homosexuels veulent lutter sérieusement, qu’ils se mettent sur nos positions. Nous n’avons qu’à prendre conscience de nos intérêts pour y être. Un homme homosexuel politisé est en rupture avec les hommes hétéros, qui, tous, participent au phallocratisme. Il n’y a pas, par contre, de rupture entre les femmes homosexuelles et hétérosexuelles. Car si l’homosexuel singe parfois le phallocratisme, c’est contre son intérêt d’homosexuel. Si la femme singe des attitudes d’hétéro‑flic (qui relèvent du phallocratisme) c’est contre son intérêt de femme. Notre ennemi commun est le phallocratisme. Enfin !

Pourquoi ne sommes‑nous pas déjà une force révolutionnaire ? Parce que la force est collective, pas individuelle. Nous avons été dupés par l’idéologie dominante qui fait comme si "la vie publique" était gouvernée par d’autres principes que "la vie privée". Nous avons été repoussés par les hétéro‑flics à la tête des partis et groupes dits révolutionnaires qui se leurraient en proclamant que la politique est économique, et rien qu’économique. Maintenant nous comprenons que le personnel est politique. Mais il faut que le personnel soit social et socialisé. L’individu révolté qui vole toute sa vie n’abolit pas le vol du capitalisme. L’escroc ne fait pas dégringoler son système de crédit. Le pillage, par contre, serait révolutionnaire s’il faisait partie d’une stratégie révolutionnaire. Le lesbianisme en lui‑même nie certains rapports constitutifs du système. Il est potentiellement révolutionnaire. Il sera réellement révolutionnaire à condition :

- Qu’il soit le fait d’un groupe, non de quelques individus ;

- Que ce groupe prenne conscience qu’il est politique de par ses rapports sociaux (anti‑patriarcaux) ;

- Que cette collectivité politique se situe dans une stratégie révolutionnaire qui vise l’ensemble des fonctions de la famille bourgeoise et patriarcale.

1. Nions la cellule familiale en vivant en communauté.

2. Nions la notion idéologique que la femme est la propriété du mari, les enfants la propriété des parents, en établissant des rapports non possessifs, où chaque individu soit autonome, où la communauté soit responsable pour tous ses membres. Il faut que nous (des non‑parents) prenions en charge des enfants dans des crèches sauvages ou dans des communautés.

3. Nions la division du travail, et surtout dans sa forme primitive ‑celle entre les sexes.

4. Nions l’autoritarisme et l’individualisme en élevant les enfants sans répression et dans l’amour communautaire.

5. Que cette stratégie révolutionnaire soit liée aux luttes qui mèneraient à un changement qualitatif de la sexualité. (Nous luttons contre la répression sexuelle avec les jeunes, avec le front pour l’avortement et la contraception gratuits et libres, avec les pédérastes, avec les travestis, avec les refoulés. Nous luttons contre la récupération de la sexualité par le capitalisme au masque « sexy » surtout dans les « média » de masse.)

Dans la mesure où nous menaçons le système collectivement, il va essayer de nous récupérer par des moyens moins subtils, il va nous attaquer moins discrètement. Alors sera le moment pour discuter de l’opportunité d’une alliance avec d’autres groupes opprimés. Mais d’abord il faut lutter contre notre oppression spécifique et devenir une force révolutionnaire. Il faut créer des nouvelles formes de lutte.

Nous ne nous posons pas en modèle révolutionnaire (chose qui n’existe pas). Nous nous remettons en question. Mais non pas comme les hétéros nous remettent sans cesse en question : "Pourquoi ne peux‑tu pas te normaliser ?". C’est plutôt le contraire.

Pourquoi "l’homophilie" (l’homosexualité essayant de faire des compromissions avec le système) a‑t‑elle singé la sexualité dominante du système Car, si les aspects aliénants de l’hétérosexualité en sont constitutifs dans la mesure où elle a le statut de sexualité dominante, il n’en va pas de même pour nous. Dès que nous aurons bien compris que nous sommes en rupture avec le système, sa répression et sa cellule de base ‑la famille, nous commencerons à changer notre sexualité et par là même, la sexualité tout court. Mais loin d’être un rapprochement avec la sexualité dominante, ce changement sera dans le sens de ce qui nous différencie d’elle.

L’hétérosexualité fait partie intégrante d’une société basée sur le principe de rendement. L’homosexualité n’a pas d’autre raison d’être que le désir. Les homosexuels lutteront pour que demain, la société sans classe et sans pénurie soit basée sur le principe de plaisir !!!

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