Texte 6a

vendredi 2 mars 2012
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LA DIFFICILE FRONTIÈRE ENTRE HOMOSEXUALITÉ ET HÉTÉROSEXUALITÉ

Anne, Les Temps Modernes, n° 333-334, avril-mai 1974, “Les femmes s’entêtent”, pp. 2047-2049

La gêne ressentie par les "anciennes homosexuelles" devant le spectacle de l’homosexualité donné par les "nouvelles homosexuelles" nous a amenées à nous dire qu’il y avait une différence entre leurs formes d’homosexualités, différence qui peut s’exprimer de la façon suivante : il ne suffit pas de faire l’amour avec des femmes pour être homosexuelle. Pour les nouvelles homosexuelles, l’homosexualité est un jeu sexuel parmi d’autres, une nouvelle possibilité dans leur panoplie ; pour les anciennes homosexuelles, c’est une détermination irrépressible. D’ailleurs, les nouvelles homosexuelles ont dû vaincre la répression, se libérer dans le mouvement pour passer à l’acte, alors que les anciennes homosexuelles l’ont été malgré la répression qui n’a réussi qu’à les culpabiliser, à leur faire vivre dans la honte, de façon secrète, ce qu’elles ne pouvaient pas ne pas faire de toute façon.

Ainsi d’un côté il y a une spécialisation, plus poussée encore chez les homosexuels hommes dont certains aiment les Arabes, d’autres les jeunes garçons, etc., et de l’autre une sorte d’indifférence qui porte vers tous les possibles, aussi restreints soient‑ils (hétérosexualité tournée exclusivement vers le même milieu social par exemple).
On peut se demander s’il n’y a pas d’un côté une sexualité forte, autogène, qui pour donner le change se spécialise sur le premier point d’ancrage qu’il lui ait été donné de saisir. Rien ne déterminerait alors à être homosexuelle sauf les pulsions sexuelles ; le désir n’attendrait pas l’autre, dont la première figure venue du coup jouerait comme piège : "C’est une femme que tu rencontres, c’est donc une femme que tu désirais" le désir n’ayant pu se frayer un chemin contre la répression que dans une répétition intensive de sa première fixation.

La répression dont il s’agit c’est l’imposition sur le désir de la famille ; les anciennes homosexuelles ne sont pas enfermées dans le triangle papa‑maman‑moi, même s’il les blesse, même si elles en sont atteintes, même s’il leur reste à s’en dégager complètement.
Les nouvelles homosexuelles, au contraire, avaient accepté la famille, l’auto répression du désir par sa fixation sur des personnes qu’il devient interdit d’appréhender comme corps (alors que l’ancienne homosexuelle voudrait pouvoir appréhender sa mère comme corps, et comme mère, comme autre chose que l’image sociale). C’est de l’extérieur que vient ensuite ce qui va réveiller le désir endormi, sans aucune fixation a priori si c’est vraiment de désir qu’il s’agit, et non de la simple reproduction de la famille sur laquelle le désir réprimé s’était toujours fixé jusqu’au mouvement.

Les Vietnamiens, les Noirs, les Arabes, les Katangais sont vraiment ailleurs, hors de la famille, qui éclate. Les nouvelles homosexuelles sont d’anciennes militantes : c’est pas encore ça, disent‑elles dans une course en extension, en surface quand les anciennes homosexuelles disent c’était donc ça.

Alors que les anciennes homosexuelles s’enfoncent dans leur territorialité propre, les nouvelles homosexuelles la parcourent parmi d’autres, et n’ont effectivement rien d’homosexuelles au sens des autres.

D’où le problème d’une double stratégie qui s’articule au sein du mouvement des femmes, d’un côté la territorialisation exacerbée des homosexuelles, de l’autre la déterritorialisation croissante des ci‑devant hétérosexuelles. Les homosexuelles n’ont pas à revendiquer en tant que parentes pauvres d’un mouvement de femmes destiné à la libération des hétérosexuelles, mais à se constituer comme territoire auquel s’accroche provisoirement ou partiellement le désir nomade des hétérosexuelles pour qui les homosexuelles sont en fait aussi différentes sinon plus que des mecs, et différemment différentes. Le mouvement de femmes est le lieu de la libération de l’homosexualité féminine, sous sa double forme intensive ancienne et extensive nouvelle. Il y a peut‑être d’autres mouvements de femmes qui sont ‑les lieux de libération d’autres formes sexuelles : on est peut‑être en train de constituer un mouvement des femmes enceintes. Alors qu’il ne peut y avoir de mouvement des avortées, car il ne s’agirait que d’un groupe d’intérêt et non d’un mouvement désirant.

Le mouvement désirant n’est‑il donc pas toujours ainsi constitué de deux séries, fondamentalement décentré, alors que le groupement d’intérêt agrège sur le semblable, autour d’un phallus distributeur : ainsi dans le mouvement, le fonctionnement désirant de certaines féministes, anciennes et nouvelles homosexuelles (ou non) et les deux groupes d’intérêt des avortées et des psychanalysantes. Mais dans le groupe désirant, les deux séries ne sont pas en fait constituées par la date du baptême homosexuel comme on le laisse croire, et comme on le croit nous‑mêmes quand nous parlons d’anciennes et de nouvelles homosexuelles. C’est le mouvement du désir qui constitue les deux séries : les "nouvelles homosexuelles" ne désirent pas forcément être homosexuelles, celles désirent les homosexuelles ce qui est bien différent. Et on comprend la réaction de fuite des homosexuelles devant ce désir, même s’il prend dans sa réalisation l’apparence de l’homosexualité. Les homosexuelles sont assiégées par le mouvement qui veut foutre en l’air leur rempart, la frontière à l’intérieur de laquelle gît encore l’homosexualité.
La frontière est de plus en plus difficile (à défendre). Son effondrement n’annoncera pas le règne de la bisexualité généralisée comme ont pu le proclamer, certaines nouvelles homosexuelles triomphantes, mais l’homosexualité généralisée, non exclusive d’autre chose d’ailleurs.

Qu’est‑ce que cela veut dire exactement ? Difficile à dire. Mais est‑ce que cela n’a pas, à voir avec la peur d’éclatement du corps qu’ont éprouvé plusieurs anciennes hétérosexuelles avant le passage à l’homosexualité ?

Note :
Le mouvement des femmes est, par définition, un lieu où les motivations se déplacent. C’est pourquoi le groupe ici appelé "des avortées" trouve un équivalent à l’heure actuelle dans le groupe de la Ligue du droit des femmes, tandis que les "féministes" dont il est question se regroupent autour de la grève des femmes. L’analyse qui va suivre n’est pas modifiée par ce changement d’étiquette.

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