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vendredi 2 mars 2012
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Lesbianisme : Quelle subversivité ?

Claudie Lesselier, Mai 1990, Intervention au colloque « Paroles d’amour » organisé par le MFPF, Grenoble mars 1990, publié dans Lesbia magazine, décembre 1990, pp.13-14.

« Femmes qui refusons les rôles d’épouse et de mère, l’heure est venue, du fond du silence, il nous faut parler. On nous a enfermées dans le silence de notre insignifiance... Nous sommes rejetées, cachées ou données en spectacle, insultées parce que nous sommes des femmes qui refusons de nous soumettre à la loi des hommes phallocrates et hétéroflics. lesbiennes nos sœurs, n’ayons plus honte de nous.. Nain sommes fondamentalement subversives... Nous sommes créatrices de jouissance en dehors de toutes les nonnes reconnues par la société patriarcale capitaliste. Nous construisons notre autonomie de femmes. Nous notre préparons notre libération. (Signé) un groupe de lesbiennes. » Ce tract des Gouines Rouges date de mai 1972 et constitue une des premières prises de paroles publique et collective de lesbiennes en France. A partir de cet exemple, je voudrais montrer quelle a été la démarche du mouvement lesbien depuis ce moment-là, puis, dans une seconde partie, évoquer quelques problèmes qu’il a rencontrés.

Se nommer, se visibiliser, se définir

Dans ce texte comme dans beaucoup d’autres, on remarque trois préoccupations : se nommer, se visibiliser, se définir.

Se nommer.

Des mots existent, mais tous apparaissent stigmatisants, réducteurs, marqués par leur histoire et leur usage dons les divers discours dominants. Le choix a été de se réapproprier en positif le terme de lesbienne et de s’affirmer comme sujet de cette désignation, comme le montre l’emploi systématique du pronom « nous » [1]. Au cours des années, le choix du terme « lesbienne » a été approfondi par opposition à « homosexuelle » [2] et pour certaines à « femme » . Tel est le point de vue des lesbiennes radicales, par exemple Monique Wittig [3] pour qui « femme » n’a de sens que dans le système d’oppression hétéropatriarcal tandis que « lesbienne » est un concept qui est « au-delà des catégories de sexe ».

Se visibiliser.

La répression du lesbianisme se fait en gronde partie par le silence, par sa négation, par sa réduction à l’insignifiance, et cela, dans tous les domaines, culture, politique, médias, vie quotidienne, sciences sociales.

Masculinocentrisme et hétérocentrisme se conjuguent dans cette répression qui manifeste ainsi les enjeux de l’existence et de l’affirmation des lesbiennes. D’où cette insistance des groupes de lesbiennes à dire, écrire « Nous sommes lesbiennes, nous sommes ici » (banderole dans la manifestation pour l’avortement libre d’octobre 1979 à Paris), « lesbiennes, démasquons-nous » , (affiche, Grenoble), « Regroupons-nous pour vivre enfin notre amour au grand jour, sortir de nos ghettos » (tract, 1971). Il s’agit à la fois d’être visibles les unes aux autres et d’être visibles dans l’espace public, pour y manifester une autre image des lesbiennes que les stéréotypes répandus par l’imaginaire patriarcal et y exprimer une autre vision du monde, un autre regard. [4]

Se définir autrement

Un nombre significatif de textes et de manifestes s’ouvre par le rappel et le rejet des définitions dominantes répressives, médicales ou pornographiques, des explications étiologiques de nature biologique ou psychologique et des pratiques auxquelles elles sont liées :

« Nous les lesbiennes, nous ne sommes pas des monstres, des anormales, des vicieuses » (tract, 1971). Marie-Jo Bonnet [5] énumère longuement les stéréotypes propagés par les médecins, les moralistes, les gauchistes, les Pères de l’Église, l’homme de la rue, etc. avant de proposer une autre définition, d’autres analyses.

Contrairement aux définitions traditionnelles, les définitions et analyses lesbiennes cherchent à interpréter le lesbianisme dans sa dimension à la fois individuelle et collective et en termes sociopolitiques, dans le cadre de la division des catégories de sexe et de genre et des rapports de pouvoir des hommes sur les femmes. [6] Et dans un même mouvement, elles sont aussi des analyses critiques du système nommé « hétéropatriarcal » : ce n’est pas seulement l’homosexualité qu’il faut discuter, mais l’hétérosexualité en récusant les explications de type naturalistes des rapports de sexe. [7].

« Le lesbianisme est politique » affirme la banderole du cortège lesbien lors de la manifestation de juin 1983 à Paris. Mais ce mot d’ordre « unitaire », « plus petit commun dénominateur » de points de vue très divers, contourne la difficulté qui est pourtant au centre des débats, quelle politique ? Existe-t-il « un » lesbianisme ? La plupart des textes de notre corpus manifestent une ambiguïté dans l’expression de la modalité : réel et potentiel, constat et souhait ne sont pas toujours distingués, on glisse de l’un à l’autre comme souvent aussi d’un énoncé qui se veut « objectif » à une énonciation subjective. Quelques textes cependant s’efforcent de préciser leur propos : ainsi, pour les auteures de l’article « Le lesbianisme comme position révolutionnaire » [8], le lesbianisme est « potentiellement » révolutionnaire et elles explicitent les conditions nécessaires pour qu’il le devienne « réellement ». Le Projet de Plate-forme pour un Front de Lesbiennes Radicales [9] distingue « l’homosexualité des femmes », « position objective, conscience ou non, de résistance à l’exploitation et à l’oppression par les hommes » du « lesbianisme » : « position politique » et consciente.

De quelques contradictions

Cette démarche, se nommer, se regrouper et s’affirmer, se redéfinir et analyser d’un autre point de vue la société, se déroule dans un contexte contraignant et notamment rencontre une tradition culturelle et politique bien établie dans ce pays qui impose aux groupes minoritaires soit l’assimilation, soit la marginalisation et l’exclusion -ce qui d’ailleurs revient au même, désamorcer les potentialités de remise en cause et de changement dont ils peuvent être porteurs à partir, précisément, de leur position de minoritaire [10]. On connaît les débats suscités aujourd’hui par les questions de la « différence », et de « l’identité » : les lesbiennes aussi rencontrent les contradictions qu’implique le fait de vouloir affirmer la spécificité d’une situation sociale sans pour autant s’enfermer dans un « ghetto » identitaire - de vouloir accéder à l’universel sans nier sa singularité, se rassembler sans s’exclure...

Ces contradictions se manifestent assez clairement dans l’histoire des groupes lesbiens. Leur création produit un effet libérateur dont toutes les participantes témoignent : joie de se retrouver, de rompre l’isolement, de parler sans devoir se justifier, possibilité de réfléchir ensemble, de prendre des forces... Mais tôt ou tard aussi, des sentiments plus ambivalents apparaissent : peur de l’enfermement, de l’étiquette réductrice, crainte d’être maintenue ou mise en marge, et ces contradictions peuvent conduire à la disparition du groupe [11]. Le rapport nécessaire et conflictuel entre le mouvement lesbien et le mouvement de libération des femmes dans son ensemble en est un autre exemple : les mouvements et les lieux de femmes assurent aux lesbiennes et aux groupes de lesbiennes une certaine protection, un ancrage social, alors même qu’ils peuvent être vivement contestés comme invisibilisant eux aussi le lesbianisme.

Le Mouvement d’Information et d’Expression des Lesbiennes, dans sa récente enquête, a demandé quelles devaient être les « principales préoccupations d’un groupe lesbien » [12]. La grande majorité souhaite que le groupe s’implique dans « les grands problèmes de la société », seul un petit nombre souhaite « un investissement centré uniquement sur les groupes lesbiens ». Ce désir d’une globalité, d’un lien entre l’engagement lesbien et d’autres engagements se heurte cependant à une double difficulté que les expériences d’intervention dans les luttes contre le racisme et l’extrême droite montrent bien : d’abord, le fait que les autres mouvements sociaux et politiques repoussent souvent le lesbianisme comme une question marginale sinon incongrue, ensuite l’incertitude des lesbiennes elles-mêmes quant à la légitimité ou à la possibilité de cette prise de position politique « en tant que lesbiennes », ou « d’ un point de vue lesbien ».

Ces contradictions ne sont pas seulement un effet de la répression et de son intériorisation, mais plus fondamentalement, selon moi, l’expression d’une contradiction interne à la construction socio-historique du lesbianisme : s’il est dans le système de sexe et de genre une pratique de résistance, d’opposition, il est aussi une catégorie du « dispositif de sexualité » élaboré par ce même système [13]. Cette grille d’analyse, trop rapidement évoquée ici, permet de penser que l’affirmation lesbienne, si elle s’élabore en position identitariste ou se restreint à une problématique de défense des droits (lutte certes nécessaire !) sans mettre en cause les structures sociales, court le risque de conforter cette construction des catégories de la sexualité. A l’opposé, le refus de s’affirmer, s’il révèle le caractère insatisfaisant de ces catégorisations, aboutit à une autonégation qui laisse intact le système de pouvoir.

On peut reconnaître dans les théories et les pratiques lesbiennes un projet d’articuler ces deux positions, de réfléchir cette tension, dans une perspective que j’appellerais « déconstructionniste » : l’affirmation lesbienne serait un moment dans un mouvement dialectique dont le projet serait de détruire les catégories de sexe et donc de sexualité. Dans cette perspective, l’universel est recherché en partant de la singularité. Telle est la démarche proposée par Monique Wittig qui appelle à « universaliser le point de vue minoritaire » [14]. En ce sens, la place sociale lesbienne serait un lieu d’où poser des questions et opposer des alternatives à l’ensemble de la culture et de la société ; « l’être-lesbienne » ne serait pas une identité statique ou naturelle, mais une dynamique par laquelle un sujet se construit. La littérature lesbienne est à cet égard significative : on n’y trouve guère l’image d’un espace lesbien qui serait une enclave territoriale, même s’il y a dans ces œuvres des lieux matériels, mais bien davantage la problématique du passage, du voyage, de la quête [15]. Il n’y a pas achèvement sur quelque chose qui pourrait ou devrait être définitivement acquis, collectivement ou individuellement, mais appel à la liberté, à l’invention. Citons Nicole Brossard : « une lesbienne qui ne réinvente pas le monde est une lesbienne en voie de disparition ». Et Monique Wittig, qui écrit : « le lesbianisme nous fournit actuellement la forme sociale où nous pouvons vivre libre » [16] est aussi celle qui précise ensuite, dans Virgile non : « il n’y a nulle part où aller, pas de Mississipi à franchir pour être libre » et : « il n’y a de liberté que précaire et son maintien est à ce prix » [17].

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[1Un certain nombre de tracts et manifestes lesbiens des années 1970-1980 ont été rassemblés dons le Bulletin des Archives lesbiennes (n* 6, décembre 1987)

[2Le Groupe des Lesbiennes Féministes explique, dans son bulletin, en 1977 : « Homosexualité, c’est un terme qui a été créé à l’origine pour un emploi médical, pour les deux sexes et le plus souvent pour les mecs, et homosexualité ça définit une pratique sexuelle et rien d’autre. Le lesbianisme est un terme qui nous est propre à nous femmes... C’est un mode de vie, une lutte, une recherche... »

[3« La pensée straight », Questions Féministes, n° 7, février 1980

[4Visibilité au double sens être vues et être capables de voir, comme le remarque Christiane Jouve, « Invisibilité et invisibilisation des lesbiennes », Colloque homosexualité et lesbianisme : mythes, mémoire, historiographie, décembre 1989

[5« Vivre et s’aimer entre femmes », Libération, mars 1976

[6Pour une confrontation des analyses existantes, voir Line Chamberland « Le lesbianisme : continuum féminin ou marronnage ? Réflexions féministes pour une théorisation nde l’expérioence lesbienne », Recherches féministes, 1989, vol. 2 n° 2 (Montréal)

[7Voir Sarah Franklin et Jackie Stacey, « Lesbian perspectives on women’s studies », Womens studies occasional papers, University of Kent, n° 11, 1986

[8Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, Rapport contre la normalité, Paris, Éditions Champ Libre, 1971

[9Front des Lesbiennes Radicales, Textes de la rencontre des 14 et 15 novembre 1981

[10Voir sur ce point Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris / La Haye, Mouton, 1972

[11Voir le bilan tiré par des participantes du groupe des Gouines Rouges, Masques, n° 9/10, été 1981. Selon l’étude réalisée par le CLEF, Chronique d’une passion, le mouvement de libération des femmes à Lyon, 1970-1980, Paris, L’Harmattan, 1989, l’expérience du groupe de lesbiennes du Centre des femmes de Lyon montre que son insertion dans un lieu féministe était vitale, puisqu’il s’est arrêté avec la fermeture de ce lieu

[12MIEL, Être lesbienne aujourd’hui, le MIEL enquête, Paris, 1988

[13Selon l’expression de Michel Foucault

[14Avant-note à la Passion, de Djuna Barnes, Paris, Flamarrion, 1982

[15Pour une analyse de la littérature lesbienne, voir Gaélle Deschamps, « La mémoire lesbienne ». in Mythologie et physiologie du féminin, sous la direction de Jean Ricottignies, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989. Une pièce de Monique Wittig s’intitule le voyage sans fin

[16« On ne naît pas femme », Questions Féministes, n° 8, mai 1980

[17Voir aussi sa communication « On the social Contract » in : Homosexuality », which homosexuality ?, London/Amsterdam, 1989



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