Anthologie (troisième partie)

jeudi 15 mars 2012
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MOUVEMENTS DE LESBIENNES EN FRANCE 1970-2000

3ème partie : 1982-1990

Les années 1980 voient la concrétisation de nombreux projets lesbiens, qui témoignent de "la volonté de militer d’abord pour soi-même, la prise en compte d’une communauté extrêmement diverse avec des interrogations spécifiques", écrit Catherine Gonnard dans un essai de bilan publié en 1997 [1]. Certains de ces projets se sont avérés durables -le magazine Lesbia, qui parait depuis 1982, les Archives, Recherches et Cultures Lesbiennes, fondées en 1983, le MIEL (1981-1992), le Ciné-club lesbien "Quand les lesbiennes se font du cinéma", qui donne naissance au festival du même nom en 1988, la maison d’édition les Octaviennes, la revue La Grimoire (1986), des cafés (Bagdam Cafée à Toulouse ouvre ses portes en 1988), des lieux de vacances, de vie communautaire ou de convivialité. Beaucoup d’engagements sont consacrés aussi à la création, à la culture, aux pratiques diverses visant à se réapproprier son corps et à favoriser son autonomie : wendo, karaté, stages de mécanique, ateliers théâtre, groupes de randonnées, groupe de santé lesbienne article Texte C1 et à des lieux lesbiens ou de femmes (Marseille, Toulouse, Angers, Aix en Provence, Strasbourg…). D’autres initiatives ont tout autant mobilisé énergie et espoirs, même si elles ont été moins durables -la revue Vlasta (4 numéros de1983-1985) qui publie des textes théoriques et littéraires, et notamment un numéro spécial sur Monique Wittig, Saphonie (pour développer les créativités lesbiennes), La Mutinerie (avec notamment un espace d’activités sportives, judo, karaté, self-défense), les Goudous télématiques (réseau d’information par minitel)... La première édition de l’Annuaire des Archives, recherches et cultures lesbiennes, réalisée en 1990 témoigne de cette multiplicité [2]. Quasiment toutes ces activités sont bénévoles. Le tissu commercial ou les entreprises lesbiennes, les bars et discothèques, restent, à la différence avec le milieu gai masculin, extrêmement peu développés.

Pourtant à examiner ces multiples groupes on a le sentiment qu’ils sont surtout tournés vers eux mêmes et vers le milieu lesbien, malgré un souci de visibilisation et d’engagement sur l’ensemble du champ social et politique [3]. On trouve peu de traces d’actions publiques (revendiquées comme lesbiennes), ou de défense concrète des droits des lesbiennes, contre les discriminations et la violence, mais cela est en partie du à l’insuffisance des recherches, au manque de traces écrites et à la disparition de la mémoire. On a retenu dans cette anthologie la lutte d’une mère lesbienne à qui lors de son divorce la justice veut retirer la garde de ses enfants article Texte C2 ). Ou ce tract contre le viol, signé "des lesbiennes contre le viol", diffusé dans le métro article Texte C3 , contre le fait qu’une femme ait été violée sur un quai du RER, un groupe de lesbiennes a bloqué les rames et distribué des tracts aux passagers et sur les quais [4]. D’autres lesbiennes travaillent contre le viol par inceste [5].

Cependant beaucoup de lesbiennes sont en fait engagées, non "comme lesbiennes", mais comme féministes, comme militantes de syndicats ou de partis, comme antiracistes, sans que la dimension lesbienne apparaisse explicitement. La plupart des groupes lesbiens se veulent autonomes (ce qui ne veut pas dire séparatistes), mais des lesbiennes ou des groupes de lesbiennes continuent à interagir avec le mouvement féministe et/ou le mouvement homosexuel, et beaucoup de lesbiennes bien entendu participent à de multiples collectifs de femmes -la Maison des femmes de Paris (fondée en 1981), le Collectif féministe contre le racisme (1984-1986), le Collectif féministe contre le viol, des groupes de création artistique etc...

Le MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes), association parisienne fondée en 1981, se définit comme lesbienne-féministe, se réunit à la Maison des femmes, où il anime une cafétéria, l’Hydromel, et un répondeur téléphonique, Canal MIEL, et s’implique aussi dans le mouvement homosexuel mixte, notamment dans le CUARH [6] et son journal Homophonies jusqu’en 1985. Le MIEL est présent dans les marches de la "Gay pride" article Texte C4 et article Texte C5 , dans les manifestations politiques diverses, dans les manifestations féministes. Les lesbiennes du MIEL travaillent sur la visibilité, le "coming-out", les modes de vie, le travail, c’est un lieu de parole où tente de s’articuler expérience vécue et analyse politique article Texte C6 et réalisent la première enquête sur les lesbiennes en France auto-publiée sous le titre "Être lesbienne en France aujourd’hui" en 1985.

Les Archives lesbiennes, fondées en 1983 dans la mouvance lesbienne radicale, mais rapidement capables d’une ouverture à la diversité des expériences de vie et des engagements politiques, résolument tournées sur l’international, favorisant lectures, débats, initiatives, faisant connaître auteurs, plasticiennes, chercheuses, réalisent dans des conditions matérielles et financières difficiles, un important travail de documentation et d’information et publient un bulletin article Texte C7  [7]. A relire aujourd’hui les numéros du bulletin de ces années 83-90, on redécouvre des idées, des livres, et de la colère, et même de l’humour (oui !), et quelques trésors oubliés, tel que la diffusion du calendrier "samizdat" des lesbiennes de Berlin-Est pour l’année 1985.

Depuis 1982 le journal Lesbia, devenu Lesbia Magazine, dont le professionnalisme se confirme année après année (publié par une association jusqu’en 2009 (désormais par Les Aqueduchesses Associées). C’est un travail militant non rémunéré), est vendu en kiosque et assure lui aussi un rôle important d’information, de rencontres, parfois de débat.

Des lesbiennes sont certainement aussi présentes (mais il leur est très difficile d’y être visibles) dans les groupes de femmes étrangères, exilées, immigrées ou d’origine immigrée. Ces groupes se structurent à la fois dans leur propre dynamique [8] et dans le contexte des années 80 : renouveau du mouvement antiraciste, face à un racisme lui-même renouvelé, luttes pour les droits des étrangers et contre les lois xénophobes [9], mouvement des jeunes "issus de l’immigration" et des "beurs", selon la formule de l’époque [10] article Texte C8 et article Texte C9 ). Un premier groupe homosexuel mixte maghrébin (mais il y a très peu de lesbiennes), Larzhem, existe dans la première moitié des années 80. Des lesbiennes juives s’affirment elles aussi, et revendiquent une double visibilité, juive dans le milieu lesbien, lesbienne dans la communauté juive article Texte C10  [11]. Parmi elles, mais bien entendu aussi au delà des milieux juifs, le renouveau de l’antisémitisme et le négationnisme suscitent de profondes interrogations, questionnant aussi une certaine vision féministe de l’histoire amalgamant et donc banalisant toutes les oppressions [12].

C’est le temps aussi où débutent, malgré de grandes difficultés, des recherches lesbiennes, hors université (les Archives lesbiennes animent durant deux ans un séminaire de recherches lesbiennes) et dans l’université, en histoire, sociologie, littérature [13]. La littérature, la photo, le cinéma de fiction ou expérimental, suscitent un grand intérêt [14], de même que les recherches théoriques [15]

1981, nous l’avons dit précédemment, voit l’arrivée au pouvoir d’un président de la République (F. Mitterrand, pour deux septennats, jusqu’en 1995) et d’un gouvernement de gauche. Sans négliger les réformes accomplies durant la première année du nouveau pouvoir, l’aide que des subventions publiques ont pu apporter à des associations de femmes, ou quelques facilités pour développer les études féministes, il est bien certain que cette embellie est peu durable, et qu’un des effets du pouvoir de la gauche a été une démobilisation et une institutionnalisation, mais qui se ressent beaucoup moins parmi le mouvement lesbien (qui ne reçoit aucun support institutionnel !) que dans le mouvement des femmes ou le mouvement gai [16] ou encore le mouvement des travailleurs.

Et très vite le parti socialiste s’adapte aux exigences du capitalisme et de l’entreprise, la droite retrouve son dynamisme (elle l’emporte aux élections législatives de 1986, et suit une période "d’alternance", la gauche à nouveau au gouvernement de 1988 à 1993, la droite de 1993 à 1997), l’extrême droite se reconstitue après une longue traversée du désert. J.-M. Le Pen aux élections présidentielles de 1988 obtient 15 % des suffrages exprimés et le double dans certaines régions.

Enjeu toujours présent, mais dorénavant sous des formes en partie nouvelles, au cours de ces années 80, le racisme et la xénophobie. Le racisme "différentialiste" qui vise à enfermer et ségréguer les groupes minoritaires dans une "différence" incontournable, naturelle ou culturelle, est théorisé par la "Nouvelle droite" (différence, nature, essence... pour les féministes voilà qui n’est pas bien neuf) utilisant les ambiguïtés d’une valorisation de la "différence" à gauche ou dans certains courants des mouvements de femmes [17]. La xénophobie d’État suscite une législation sans cesse aggravée contre les droits des étrangers. Le racisme meurtrier se conjugue à la crise des "banlieues" et à toutes les discriminations inavouées.

L’homophobie (et l’antiféminisme) se politisent, avec Le Pen qui dénonce l’homosexualité comme une "anormalité biologique et sociale", stigmatise et propose d’enfermer les malades du Sida, le FN qui veut renvoyer les femmes françaises à la maternité et au foyer, l’Église catholique à l’offensive aussi sur ces terrains, ainsi que les catholiques traditionalistes des commandos anti-avortement (c’est en décembre 1990 qu’à lieu la première riposte féministe, dans la rue, à ces commandos). Les lesbiennes, en tant qu’individues ou de façon organisée prennent part à toutes ces résistances [18]. Ce sont aussi les ARCL qui organisent la première conférence féministe contre le fascisme : "Vivre et résister contre l’extrême droite", le 5 décembre 1987 à la Maison des Femmes, 8 cité Prost Paris 11e. [19], la Douce-Amère, lieu lesbien à Marseille, réagit contre des agressions en 1985 [20], le Miel produit des tracts condamnant "racisme, sexisme, homophobie" article Texte C11 . Mais la plupart de ces prises de positions sont très ambiguës, confondant sexisme et racisme sans en voir les différences, banalisant et rendant équivalentes des formes d’oppression bien différentes comme le montre le tract du très bref "Groupe lesbiennes contre le racisme l’antisémitisme et le fascisme" article Texte C12 , où la Shoah disparaît dans un amalgame de toutes les oppressions. Pour l’intégrisme musulman aussi les femmes sont un enjeu, posé par la première "affaire du voile à l’école" en 1989. Quelles perspectives ? Promouvoir l’égalité, le "mélange" et la pluralité des cultures ? Se replier sur les "communautés", les "identités" ? Et qu’en est-il des femmes et des lesbiennes dans ces "communautés" ? Et de la "communauté lesbienne", si tant est qu’elle existe ? Particulier et universel, affirmation de sa singularité (individuelle et collective) et aspirations à l’universel, c’est en débat parmi les lesbiennes comme parmi tous les groupes minoritaires article Texte C13 . Mais la voix des lesbiennes des groupes racisés est encore bien trop réduite au silence pour que le mouvement lesbien s’enrichisse de cette diversité et conduisent plus loin des débats qui se déroulent alors surtout dans des conférences internationales (ILIS... [21]) ou Nairobi (Manifeste des lesbiennes du tiers-monde et des lesbiennes de couleur en Occident) [22] ) ou à la lecture des textes états-uniens sur l’"identity politics" et émanant des féministes et lesbiennes noires ou minoritaires que les ARCL se procurent et s’efforcent de faire connaître. [23].


[1Catherine Gonnard, "L’amante de la veuve du Soldat inconnu".Politique la revue, 1997

[2L’Annuaire. Lieux, groupes et activités lesbiennes, féministes et homosexuelles, 1ère édition avril 1990, 74 p. ; Boucheron, Brigitte. 1999. "France, années 90 : la décennie lesbienne". Communication dans le cadre du séminaire Orientation et identités sexuelles, question de genres, à l’université de Toulouse. Les groupes cités ci dessus ne constituent pas une liste exhaustive.

[3Questions débattues dans les groupes : cf la rencontre parisienne du 20 septembre 1986 "Être lesbienne en 1986", Bulletin des ARCL, n° 5, février 1987- page 18

[4Le 22 août 1985, Bulletin des ARCL n°3, novembre 1985.

[5De la honte à la colère : viols par inceste : récit autobiographique et éléments de recherche pour une réflexion sur les viols et les violences contre les femmes et les petites filles / Viviane Clarac, Nicole Bonnin – Éditions Publications anonymes - 1985

[6Comité d’urgence anti-répression homosexuelle, groupe mixte actif au tournant des années 80

[7Archives Recherches Cultures Lesbiennes (ARCL) Maison des Femmes - 163 rue de Charenton - 75012 Paris

[8Dans les années 75-80 ont existé déjà un Groupe femmes algériennes, un Groupe femmes latino-américaines, une Coordination des femmes noires... dans les années 80 de nombreux groupes, dont Les Yeux ouverts (1984-85), les Nanas Beurs, fondées en 1986, l’Éveil, groupe de femmes iraniennes (après la révolution islamique de 1979), le réseau Femmes sous loi musulmanes (depuis 1986)

[9Notamment en 82-84 avec la lutte pour la régularisation des sans papiers (déjà !)

[10"Marche contre le racisme et pour l’égalité" dite "marche des Beurs" en 1983 et marche de "Convergence 84" l’année suivante

[11Voir : Rosenfeld Marthe. 1987. "Identités lesbiennes et juives : quelques remarques sur la situation en France". Bulletin des Archives, recherches et cultures lesbiennes, n° 5, février 1987. il existe aussi un groupe homosexuel mixte juif, le Beit Haverim, fondé en 1977

[12Liliane Kandel (colloque sur féminisme et nazisme) ; Claudie Lesselier, Fiammetta Venner (dir.) L’extrême droite et les femmes, enjeux et actualité – Villeurbanne – Golias – 1997

[13Marie-Jo Bonnet fut la première à soutenir une thèse d’histoire sur l’amour entre femmes en 1979, sous la direction de Michelle Perrot. Sa thèse, publiée une première fois en 1981, a été rééditée sous le titre Les Relations amoureuses entre les femmes du XVIe au Xxe siècle en 1995 – Odile Jacob.

[14Nombreuses études sur Monique Wittig, Mireille Best, Jocelyne François, Anne Garetta, Djuna Barnes

[15Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Colette Capitan notamment

[16Martel, Frédéric – Le rose ou le noir : les homosexuels en France depuis 1968 - octobre 2008

[17C. Lesselier, communication au colloque Luxembourg, 1992

[18Nombreux documents notamment le dossier "L’extrême droite et les femmes" : Archives Lesbiennes

[19les communications incluent une analyse de l’homosexualité fasciste article Texte C10b et il y a aussi quelques débats sur le SM article Texte C14

[20Tract de La douce-amère, à Marseille en 1985 par exemple article Texte C10c

[21voir Huitième conférence d’Ilis. Assemblée générale de clôture, 31 mars 1986, Bulletin des Archives, recherches et cultures lesbiennes, n° 4, juin 1986, pp.65-72. Archives personnelles et ARCL

[22Publié dans le Bulletin des ARCL n° 3, 1985 – page 38

[23documents consultables aux Archives lesbiennes -contre le racisme et l’antisémitisme, de et sur les lesbiennes et les femmes des groupes minoritaires et du tiers monde- bulletin des ARCL ; biblio dans le numéro 3, novembre 1985 – pp 31-34



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