Un pari pour bâtir une mixité moderne à l’aune des valeurs de l’égalité

jeudi 10 octobre 2013
popularité : 15%

La mixité au risque du féminisme et le féminisme au risque de la mixité chez les LGBT

(Ce titre n’engage que ma réflexion, mon cheminement de pensée, mes contradictions et mes convictions.)

La non mixité est souvent interpellée, c’est bien légitime et je ne veux pas me soustraire à ce questionnement

Pour moi cette thématique exige en préalable une réflexion sur ce qui définit la mixité, sur le rapport qu’on lui prête avec l’égalité, , sur les espoirs ou craintes qu’elle suscite que ce soit dans les milieux LGBT ou non .

Quels sont les principes qui fondent les positionnements sur la mixité ou non mixité ?

Qu’en attend-on ? Qu’en redoute t-on ? Existe-t-il des particularités des enjeux de la mixité chez les LGBT ?

Au delà des jugement naïfs et caricaturaux sur les associations non mixtes, réfléchissons ensemble à la construction d’une mixité moderne à l’aune des valeurs de l’égalité.

« Quand un sujet prête à de nombreuses controverses, ce qui est le cas pour toute question qui d’une façon ou d’une autre a trait au sexe, on ne peut espérer dire la vérité, on doit se contenter de monter comment on est parvenu à l’opinion qu’on soutient (V Woolf) »

Quelle mixité ?

Comme le souligne entre autre C. Le Doaré la société étant mixte, la lutte pour obtenir garantir, développer droits et libertés ne peut que s’inscrire que dans la mixité. Il y a bien une transversalité d’une partie des revendications telles le droit au mariage, l’adoption, l’égalité des droits en matière fiscales etc..

Reconnaissons d’ailleurs que les luttes féministes et les luttes LGBT ont apporté à la Société, plus de modernité et plus de liberté même si du chemin reste à faire.

Mais on ne peut parler sérieusement de mixité sans poser le postulat de base qui est que la société dans laquelle nous vivons reste patriarcale. Elle s’est construite et organisée dans un système de domination masculine et même si nous constatons des évolutions on reste loin d’une égalité réelle entre femmes et hommes.

Ce système de domination masculine est souvent occulté et beaucoup vont nier l’existence et les enjeux de pouvoir entre les hommes et les femmes et aussi entre les lesbiennes et les gays. Pourtant nous sommes toutes et tous inscrits dans ce système, nous avons grandis, été éduqués dans nos familles, à l’école, au travail, dans des schémas sexistes, redoutablement efficaces nous assignant les uns et les unes à des comportements genrés que nous avons intégrés et dont souvent nous ne sommes plus conscient-e-s.

C’est vrai pour les hommes mais aussi pour les femmes gays, lesbiennes ou hétérosexuel-le-s.

Le sexisme est un outil du système de domination masculine : il engendre homophobie, lesbophobie et transphobie. Si nous ne comprenons pas les mécanismes de cette articulation, nous reproduirons les mêmes préjugés, nous serons incapables d’initier un mouvement de déconstruction de ce système.

Si elle n’est pas pensée la mixité pourtant incontournable, ne sera qu’un alibi , qu’un instrument au service d’une politique de marketing, de faire valoir .

Au-delà du plaisir d’être ensemble, cette non mixité a pour moi un sens politique et ne concerne en aucun cas les relations individuelles ou collectives que l’on entretient pour la plupart d’entre nous avec des hommes homos ou hétéros . Chacun-e- a d’ailleurs pu constater que ni le sexe, ni l’orientation sexuelle n’intervenaient dans la qualité de ses relations amicales

Alors de grâce, écartons d’emblée les caricatures réductrices exprimées avec les thématiques récurrentes du rejet haineux des hommes, du malaise psychologique des lesbiennes etc…

L’ordre sexué

La non mixité (pour et choisie par les femmes) est pour moi l’expression de la dénonciation de l’ordre sexué porteur d’une dimension normative et hiérarchique. Cet ordre sexué est inscrit dans tous les champs de la société politiques, économique social mais aussi privé et ce dés la naissance et même avant. Déconstruire cet ordre sexué fondé une hiérarchie sexualisée c’est porter un projet d’égalité réelle. C’est vouloir une redéfinition du contrat social de genre, c’est vouloir bâtir un nouvel art de vivre ensemble..

En effet la mixité est loin d’être l’égalité et la parité n’est qu’un habit de l’égalité. Les femmes et les hommes bien au delà d’une simple collection d’individus distincts forment des groupes sociaux engagés dans des rapports sociaux de sexe.

L’enjeu n’est pas de porter une société d’amazones mais de porter une société d’indifférenciation et d’égalité. Cette idée de porter une société d’amazones effraie tout le monde parce que on est dans un impensé de différences dans l’égalité. On n’arrive pas à faire la distinction entre ontologique et politique. On se dit que les femmes qui veulent cette égalité veulent être comme les hommes, singer les hommes, prendre la place des hommes. La peur c’est qu’il y ait un renversement de domination. La domination est soit d’un coté soit de l’autre. Il ne peut pas y avoir 2 sociétés ou les différents porteraient ensemble une indifférenciation.

Nos stéréotypes ne s’appliquent pas qu’aux femmes mais comme il y a la valence différentielle des sexes, c’est plus confortable chez les hommes que chez les femmes. Quand on interroge les femmes et les hommes sur ce qu’est être un homme ou être une femme on se rend bien compte que l’ordre sexué est porté aussi bien par les femmes que par les hommes.

Déconstruire l’ordre sexué c’est déconstruire la dichotomie masculin et féminin

On ne remettra pas en cause cette asymétrie si on ne la pense pas dans la relation et aussi dans une socialisation mutuelle

Sexisme et lesbophobie dans les associations LGBT

Les associations LGBT mixtes ne font pas exception et le sexisme et la lesbophobie y sont bien présents. Les associations féministes non mixtes sont mal perçues et font souvent l’objet d’incompréhension mais aussi de propos hostiles insultants, méprisants.. Prenons l’exemple du CEL ; Alors que les adhérentes participent aux luttes LGBT, qu’elles collaborent avec les autres associations, on leur reproche toujours et avant tout la non mixité porteuse de sectarisme, manque d’ouvertures etc….Leur combat pour la visibilité des lesbiennes n’est pas entendu, leur tentative de définir elles-mêmes un contenu à leurs luttes en tant que lesbiennes est critiquée, leur exigence pour la prise en compte du féminin dans le langage ridiculisé , minimisé. Et pourtant la langue française a le pouvoir de rendre les femmes invisibles !

Alors quelques questions : pourquoi la non mixité masculine n’est pas sérieusement interrogée ? Pourquoi s’impose t-elle naturellement sans même avoir besoin de se déclarer ?

Pourquoi quand les effectifs féminins sont exceptionnellement supérieurs aux effectifs féminins dans les associations LGBT non mixtes, cela constitue un problème ?

Pourquoi le contraire est rarement vrai ?

Pourquoi les gays sont rarement présents dans les manifestations en faveur de la lutte des femmes pour l’égalité ?

Comment traite t-on les déséquilibres femmes/ hommes dans les associations mixtes ? Comme l’Autre Cercle en se demandant comment rendre l’Association plus « lesbien friendly » ?. La formulation même de la thématique n’est elle pas pour le moins questionnante !!!!! Quelle étrange posture !! En sommes nous encore à mendier une tolérance ou souhaitons nous l’égalité ?

Les associations LGBT qui revendiquent la parité au niveau de leurs instances dirigeantes fonctionnent –elles mieux ? Concrètement sur le terrain qui prend la parole, qui prend les décisions, qui est présent dans les média ?

Féminisme : un projet de déconstruction de l’ordre établi pour tendre vers l’égalité.

Peut –on penser la mixité dans un système qui déjà assigne les places et les rôles aux unes et aux uns ?

Pour moi l’axe central est le sexisme, la lesbophobie étant une de ses expressions singulières. La lesbophobie n’est pas soluble dans l’homophobie et il y a bien à mon sens des luttes spécifiques à mener. En effet comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire il convient de dissocier l’expérience des gays et des lesbiennes car en raison de la catégorie de sexe, l’expérience des gays et des lesbiennes est différente.

Les lesbiennes et les gays n’occupent pas les mêmes espaces sociaux, ils ont un mode de vie différent, une histoire différente Leur appartenance à une catégorie de sexe détermine prioritairement leurs conditions de vie. Les hommes grâce à leur statut de dominant sont définis en référence à leur groupe et non par leur rapport aux femmes. Quant aux femmes, elles ont tendance à n’être reconnues que dans leurs relations avec les hommes et selon la norme masculine de ce que devrait être une femme.

Pour autant je me distingue de la pensée de la pensée de Monique Wittig quand elle énonce « une lesbienne n’est pas une femme » . Pour moi une lesbienne est d’abord une femme et elle en supporte tous les aléas. Dans le milieu professionnel, les études le confirment ; les lesbiennes ressentent d’abord le sexisme avant la lesbophobie. Elles font l’objet de plus de discriminations que les gays., et sont encore moins visibles que ceux-ci.

Ce rejet se nourrit à la fois du sexisme et de la lesbophobie en particulier quand les lesbiennes ne correspondent pas aux codes attendus du genre. C’est la non-conformité au genre, garant de l’ordre sexué, qui souvent déclanche la violence. Le péché pour l’homme est d’ordre sexuel, pour la femme il est d’ordre social (MJo Bonnet à travers une étude historique sur la répression de l’homosexualité féminine relate que ce qui était réprimé pour une femme c’était le fait de s’habiller en homme, c’est-à-dire de transgresser les rôles sociaux. Pour ce délit, il y a autant de femmes qui ont été pendues que d’hommes brûlés pour péché de sodomie. (XVI) Ex Montaigne qui relate dans Voyage en Italie.)

En ce sens le lesbianisme a une dimension politique car il remet en cause les schémas hétéro normatifs en prenant une liberté sur l’obligation hétérosexuelle.

Mais le lesbianisme uniquement comme position politique m’interroge dans le sens où il élude la question du désir. Sans doute parce qu’elle ne peut pas être réduite à un choix politique, la question du désir a été contournée par le mouvement féministe.

Par ailleurs il me semble difficile de définir l’hétérosexualité comme une collaboration de classe. Enfin reconnaissons que les lesbiennes sont loin d’être toutes féministes et inversement les féministes ne sont pas toutes lesbiennes.

Le féminisme lutte prioritairement pour la reconnaissance des femmes en tant que sujets sociaux et politiques. Son axe de questionnement est la distinction femme/homme . Pour parvenir à une réelle égalité cela suppose non seulement de reconnaître la construction sociale du genre mais aussi d’envisager que le genre produit le sexe dans le sens ou seule la pratique sociale transforme en catégorie de pensée un fait physique en lui-même dépourvu de sens comme tous les faits physiques.

Bien entendu on ne peut déconstruire cet ordre sexué qu’entre femmes. Pour autant la conscientisation d’abord par les femmes de ce mécanisme de différenciation et hiérarchisation peut être facilité par une démarche de déconstruction qui est plus facilement accessible dans un champ non mixte encore aujourd’hui.

Les associations et les manifestations LGBT non mixtes peuvent et doivent jouer ce rôle. Elles permettent aux femmes, aux lesbiennes d’être plus libres dans leurs capacités d’expression, de découvrir d’autres modes relationnels, d’être plus visibles car dans le milieu LGBT, force est de constater que la problématique est déclinée très majoritairement au masculin. (Pour l’anecdote regarder un peu attentivement le traitement médiatique du mariage pour tous)

Si le féminisme doit être une aspiration commune des femmes et des hommes à déconstruire cet ordre sexué, j’ai la conviction forte qu’il devra et sera porté d’abord par les femmes. Les lesbiennes doivent s’en emparer car le danger est comme à chaque fois une recomposition insidieuse des mêmes rapports de pouvoir.

On ne peut faire l’économie des différences et des divergences. L’enjeu est d’apprendre à négocier les divergences dans la solidarité. C’est pour cela que je milite aussi dans une association mixte LGBT et suis adhérente dans une association féministe mixte. Et oui ça existe !!!

Le militantisme est porteur de contradictions et je suis loin d’être en accord avec toute la philosophie et les décisions prises par les associations auxquelles j’appartiens. Mais il est des priorités à respecter et des combats auxquels je crois encore : ceux de la lutte contre la lesbophobie, l’homophobie et le droit à l’égalité.

Bernadette Doleux



Navigation

Articles de la rubrique

Statistiques

Dernière mise à jour

samedi 2 septembre 2017

Publication

219 Articles
Aucun album photo
Aucune brève
Aucun site
2 Auteurs

Visites

15 aujourd'hui
57 hier
205256 depuis le début
3 visiteurs actuellement connectés