Après le mariage, les droits propres...

vendredi 18 janvier 2013
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Réflexion menée au sein de la CLF Coordination Lesbienne en France et présentée le 17 janvier 2013 au débat "mariage pour tous" ( et toutes ? perdues de vue ? ) » organisé par le CNDF.

La revendication du mariage nous a plongées dans un abîme de perplexité embarrassée car enfin, le mariage fut dénoncé comme le lieu de l’aliénation des femmes et de l’organisation de leur dépendance. Appuyer cette revendication aujourd’hui, n’est ce pas faire volte face ou bien le mariage est-il devenu à ce point honorable pour attirer ainsi les convoitises ?

Oui, dans une certaine mesure, le mariage civil d’aujourd’hui a changé essentiellement avec la disparition de la notion de chef de famille consécutive à la réforme du code civil de 1975 qui consacre désormais l’égalité entre époux. Eh oui, voilà bien l’une des retombées concrète mais paradoxale du combat du mouvement des femmes pour l’égalité.
N’oublions pas aussi que la revendication des formes successives d’union entre personnes de même sexe est née chez les gays, et moindrement chez les lesbiennes, avec les années sida dans une recherche de solidarité à deux : continuer à vivre dans l’appartement commun au décès de l’un des membres du couple, officialiser une relation pour ne plus être évincé par la famille à la porte de l’hôpital ou de la morgue.

Aujourd’hui, il semble que ce soit la volonté d’intégration dans la société qui sous-tende cet intérêt pour le mariage. L’intégration passe par la reproduction et la filiation dans le contexte d’un couple officialisé mais aussi par le bénéfice de tous les avantages jusque là concédés aux couples hétérosexuels. (transmission patrimoniale, protection sociale, même si les autres contrats de conjugalité assurent en partie ces droits.)

En arrière plan se profile aussi l’idée que s’intégrer dans la société et sa norme la plus prégnante : la famille est un moyen de faire reculer l’homophobie et la lesbophobie. Si gays et lesbiennes sont devenus des « monsieur et madame tout le monde », il n’y aura plus ni violence ni discrimination à leur égard pense-t-on.

Les lesbiennes sont dans leur ensemble moins motivées par cette revendication, mais sans vouloir généraliser, on trouve il me semble plusieurs positions.

L’intérgrationisme décrite plus haut est surtout présent chez les jeunes lesbiennes. On comprend leur volonté de se faire une place dans une société qu’elles ne contestent pas vraiment. Et leur homosexualité se résume souvent à une question d’orientation sexuelle et moins à un positionnement politique dans la société.

Autre position : soutenir le mariage sans enthousiasme mais avec l’espoir que gays et lesbiennes feront craquer l’institution du mariage de l’intérieur en dynamitant la répartition jusque là quasi immuable des rôles sexués.

Enfin la dernière position, avec laquelle je me sens davantage en accord est de considérer cette revendication comme une revendication qu’à une autre époque on aurait appelée réformiste. Elle rattrape une inégalité entre couple de même sexe et couples hétérosexuels, mas elle n’améliore ni ne transforme réellement la société. Nous ne sommes en rien contre cette revendication, mais, étant appuyée par tant et tant de groupes, nous avons toujours préféré nous positionner, non pas contre, mais au-delà de cette revendication. Nous ne doutons pas de son aboutissement. Les pays voisins y viennent les uns après les autres et les recommandations européennes vont toutes dans ce sens.

Que veut dire se positionner au-delà ?

Premier point, comme lesbiennes féministes politiques, nous motivons notre engagement non pas au nom d’une orientation sexuelle à intégrer au nombre des orientations sexuelle tolérées, mais au nom de l’égalité. Nous sommes pour une société égalitaire, solidaire et laîque et donc contre toutes les discriminations, ce qui conduit à en récuser les fondements patriarcaux et bien sûr capitalistes. .

Il faut dire aussi que la manière dont on positionne aujourd’hui la revendication du mariage comme une revendication d’égalité est abusive. Il s’agit tout au plus d’égalité entre couples hétéro et de même sexe et uniquement sur le plan des droits civils , c’est-à-dire d’une extension catégorielle des droits civils. Ce faisant la dissymétrie des droits entre couples et personnes vivant de façon autonome (on dit célibataire) se cristallise. On voit bien que l’égalité ne saurait, pour nous, s’arrêter à l’égalité des droits ? Mais nous restons aussi sur notre faim dans la revendication d’égalité entre homme et femme, pourquoi faut-il prendre pour référence la situation du dominant. Faut-il vraiment égaler le dominant ?

Il faut donc nous mettre tout de suite dans la perspective de l’égalité réelle pour tout individu-e-. Aussi nous impliquons nous dans la réflexion sur l’individualisation des droits (droits propres) . En effet, les droits civils, sociaux, fiscaux sont encore largement entachés de familialisme, considérant non pas l’individu, mais son statut familial, conjugal, de couple et rejetant les individu-es, mais surtout les femmes dans la dépendance. Revendiquer des droits propres, c’est-à-dire non liés à un statut c’est revendiquer des droit universels pour tout individuE.

Or, pour les femmes et les lesbiennes l’accès à l’autonomie est la meilleure garantie de leur liberté dans cette société. Indépendantes en partie économiquement des hommes, les lesbiennes ont cette culture de l’autonomie. Et pour aller plus loin, il nous faut aussi débusquer et contrer tout ce qui nous tire vers la dépendance.

Mais attention, en ce domaine, nous sommes prises en tenaille entre libéralisme, tentative de rétablir l’ordre moral, et néo patriarcat. La prudence s’impose. Le libéralisme est aussi un tenant de l’individualisation des droits, mais dans une logique très dépouillée : à chacun –e selon ses cotisations. C’est pourquoi une avancée vers des droits propres ne peut se faire que dans une logique de société solidaire... Les tenants de l’ordre moral bloquent les évolutions sociales et le néo-patriarcat réinvestit l’appropriation du corps de femmes avec la GPA et la banalisation du système prostitutionnel.

Marie Josèphe Devillers

Réflexion menée au sein de la CLF Coordination Lesbienne en France et présentée le 17 janvier 2013 au débat "mariage pour tous" ( et toutes ? perdues de vue ? ) » organisé par le CNDF.



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