Les interventions du GRIS en milieu scolaire ou comment rendre les lesbiennes et les gais visibles et humains aux yeux des citoyens de demain

mardi 4 septembre 2012
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Les interventions du GRIS en milieu scolaire ou comment rendre les lesbiennes et les gais visibles et humains aux yeux des citoyens de demain

Marie HOUZEAU [1] - Janik BASTIEN CHARLEBOIS. [2]

Ce qu’est le GRIS-Montréal

Le groupe de recherche et d’intervention sociale gaies et lesbiennes de Montréal (GRIS-Montréal) est une Association créée en 1994 dont la mission est de favoriser une meilleure connaissance des réalités homosexuelles et de faciliter l’intégration des lesbiennes et des gais dans la société. Comme pour la lutte contre le racisme, l’intégration d’une minorité dans la société ne peut se faire qu’en cherchant à éliminer l’ignorance et les préjugés. L’école étant un milieu où les valeurs des jeunes prennent forme et où l’ignorance cède la place à la connaissance, le GRIS-Montréal a choisi de s’adresser principalement aux jeunes et d’offrir en priorité ses services de démystification de l’homosexualité en milieu scolaire.

Réalisées majoritairement dans les écoles secondaires et les cégeps [3] de la grande région de Montréal, nos interventions sont données sous la forme de témoignages par des bénévoles spécialement formés pour répondre aux questions des jeunes de 12 ans et plus. Le but de cette méthode d’intervention est de permettre aux jeunes de mettre un visage sur une réalité qui les effraie encore en les laissant poser toutes les questions qui les préoccupent au sujet de l’homosexualité. En évitant les débats, les statistiques et les théories, nos intervenants s’engagent en retour à leur répondre le plus ouvertement possible en parlant de ce qu’ils ont vécu et de ce qu’ils vivent encore aujourd’hui comme lesbiennes et gais [4].

Pendant plusieurs années, la progression de l’Association fut timide. Si nous prenons en compte la période d’incubation qu’elle a connue en tant que comité de démystification de l’homosexualité mis sur pied en 1988 au sein de l’organisme Jeunesse Lambda [5], seule une moyenne annuelle de trente rencontres en classes fut atteinte pour les dix années suivantes. Ces rencontres étaient par ailleurs principalement réalisées au cégep auprès d’étudiants d’âge majeur. Le nombre de bénévoles ne dépassait pas les vingt personnes et le budget annuel, quant à lui, restait limité à un modeste cinq cents dollars jusqu’en 1998. En fait, nous fûmes même très près, en 1997, de mettre fin à nos activités, tant les ressources humaines et matérielles nous manquaient.

À partir de l’année scolaire 1999-2000, toutefois, le GRIS-Montréal allait connaître une généreuse croissance globale. Une augmentation continue et substantielle du nombre d’interventions en classe s’amorça, culminant avec neuf cent onze interventions effectuées au cours de l’année scolaire qui vient de se terminer (2006-2007) – ceci dans la seule région de Montréal [6]. Les écoles secondaires nous accueillent désormais en plus grande proportion et nous visitons quelques groupes du troisième cycle du niveau primaire [7]. En matière de ressources humaines, l’Association comprend plus de deux cents bénévoles et plusieurs comités actifs (démystification, formation, financement, recherche, etc.). Finalement, non seulement est-elle maintenant reconnue par d’importants bailleurs de fonds gouvernementaux [8], mais elle organise également sa propre campagne annuelle médiatisée pour obtenir du financement privé. Aujourd’hui, elle dispose d’un budget annuel de 95 000 dollars lui permettant d’embaucher quelques employés permanents [9].

La recette du succès

À défaut d’avoir enquêté sur le sujet, nous ne pouvons émettre que des hypothèses au sujet des facteurs qui auraient contribué au succès du GRIS-Montréal. Et si certains seraient le fruit de notre propre labeur, nous avons fort possiblement bénéficié de conditions qui ne sont pas de notre ressort. Une chose est certaine, jamais nous n’aurions rêvé, il y a dix ans de cela, connaître l’essor que nous vivons aujourd’hui.

C’est d’abord par le bouche à oreille que les enseignant(e)s et les intervenant(e)s scolaires ont appris l’existence du GRIS et reçu des témoignages sur sa crédibilité. Ce processus de diffusion informelle a eu un effet cumulatif, surtout à partir du moment où le milieu scolaire fut saisi de la problématique de l’homophobie existant en son sein. La diffusion médiatique, en 2000, des résultats de l’étude « Mort ou Fif » sur le suicide chez les jeunes gais conjuguée à la mobilisation de plusieurs associations LGBT auprès du milieu scolaire ont eu des résultats positifs. Des colloques ont été réalisés, avec l’appui des principales centrales syndicales de l’enseignement et de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec. La Commission scolaire de Montréal a également été approchée pour mettre sur pied une table chargée de se pencher sur l’homophobie, se donnant ainsi en exemple à d’autres. En toile de fond, la société québécoise s’ouvrait rapidement –mais non complètement– aux gais et lesbiennes, accordant par son Parlement la reconnaissance des conjoints de fait en 1998, l’union civile en 2002 [10] et le mariage en 2004 [11].

À cette conjoncture sociétale à laquelle le GRIS a participé, mais dont elle n’a pas été responsable, des facteurs structuraux s’ajoutent. La culture du milieu scolaire québécois est différente de celle qui imprègne le milieu français. Elle n’est pas une chasse gardée d’une classe de professionnels de l’enseignement, elle est peu centralisée et plus ouverte aux apports du milieu associatif. L’esprit niveleur républicain où s’activent les peurs du « communautarisme » y est assez faible et s’exprime en outre par d’autres concepts. Cependant, cette même décentralisation empêche l’adoption de politiques globales exécutives, laissant aux associations la tâche de pénétrer individuellement chaque établissement.

Finalement, mais non le moindre, le dernier facteur d’importance qui nous vient à l’esprit est l’apport précieux de bénévoles possédant des expertises cruciales et diversifiées (communications, administration, finances, recherche, etc.). La construction d’une image associative dynamique et professionnelle (logo, dépliants, outils promotionnels, site internet) a incité un plus grand nombre de personnes à s’impliquer comme bénévoles, ajoutant à leur tour leur propre bassin de qualifications. Notre mission s’attirant un important capital de sympathie auprès des gais et des lesbiennes, il est devenu facile de recruter de nouveaux membres. Cependant, pour les garder au sein de l’association, il a été hautement important de valoriser leur apport, de les encourager à apporter leur propre contribution au sein de nos divers comités et de créer des espaces de partage et d’activités sociales. Bref, d’insuffler un sentiment d’appartenance et de camaraderie.

Les lesbiennes et le GRIS-Montréal

Les activités du GRIS-Montréal sont un formidable outil de visibilité lesbienne. Si les lesbiennes sont toujours moins nombreuses que les gais au sein de l’association, leur participation a cependant augmenté. D’environ dix pour cent des membres en 1998, elles sont passées à 35% en 2007. Nous nous efforçons malgré tout d’envoyer une lesbienne à chaque rencontre.

Depuis longtemps, les hommes du GRIS ont été sensibles à l’importance de la présence et de la contribution égales des lesbiennes dans l’association. Ils ont invité leurs amies lesbiennes à se joindre au groupe et ont encouragé les femmes à prendre part au conseil d’administration ainsi qu’aux différents comités. Les femmes du GRIS, quant à elles, ont tenté de convaincre leurs propres amies ou ont fait du "recrutement" actif de lesbiennes dans les bars, les associations et les événements les rassemblant. Ce recrutement, cependant, n’est pas toujours facile. Plus de lesbiennes que d’hommes gais semblent craindre de prendre la parole devant des jeunes pour parler de leur vécu.

Pour accroître la rétention des lesbiennes dans l’association, certaines ont eu l’idée de créer un groupe interne, le SAPPHO-GRIS. Ce groupe, qui rassemble les femmes pour diverses activités, offre un espace de socialisation, de partage et de solidarité. Si les lesbiennes du GRIS-Montréal ne ressentent pas toutes le besoin d’y participer, son existence est fortement appréciée par plusieurs.

Certains ajustements seraient à apporter pour faire en sorte que les lesbiennes se sentent pleinement incluses. Si les hommes du GRIS sont pour la plupart bien intentionnés, ils –de même que certaines femmes– ne sont pas tous conscient(e)s des difficultés persistantes que bon nombre de femmes éprouvent à prendre la parole et à parler avec assurance, à se sentir compétentes, puis à bénéficier de la même crédibilité dont jouissent les hommes en général.

L’accueil des élèves aux interventions du GRIS

Lors de ses rencontres en classe, le GRIS distribue des questionnaires servant à mesurer ses impacts, déterminant du coup la pertinence de son action. Effectuant une comparaison avant/après, ce questionnaire établit le niveau de confort des élèves devant différentes situations impliquant une personne lesbienne ou gaie (par exemple, « Si j’apprenais que ma meilleure amie est lesbienne, je serais : très à l’aise, à l’aise, mal à l’aise ou très mal à l’aise »).

Bien que les jeunes ne modifient pas systématiquement leurs positions du tout au tout à la suite de l’intervention (nous ne les rencontrons en moyenne qu’une heure alors qu’ils ont été exposés à des préjugés depuis plus longtemps), nous observons globalement un transfert vers des attitudes positives et un degré de confort plus élevé.

Ce ne sera pas une surprise si nous soulignons que les garçons éprouvent en moyenne plus d’inconfort que les filles à l’endroit des gais et des lesbiennes. Par exemple, avant la rencontre avec le GRIS-Montréal, seulement 14,1% d’entre eux supposent qu’ils seraient très à l’aise s’ils apprenaient que leur meilleur ami est gai, tandis que 26,2% des filles le seraient à l’endroit de leur meilleure amie [12]. Mais si les filles sont plus confortables que les garçons, il ne faut toutefois pas en conclure qu’elles le sont pleinement. Le volet qualitatif du questionnaire, de même que notre expérience en classe, relève des craintes ponctuelles chez certaines d’entre elles d’être la cible d’avances sexuelles de la part de filles lesbiennes. Par ailleurs, seulement 21,3% des filles seraient très à l’aise devant des signes d’affection manifestés par deux femmes.

De la même façon, l’attitude « favorable » de certains garçons à l’endroit des lesbiennes masque en réalité une objectification de ces dernières. Elles seraient appréciables en tant qu’objets de désir, qu’on s’entête à considérer comme disponibles et favorablement disposées aux volontés sexuelles des hommes. Bien que le questionnaire ne permette pas de relever quelle proportion absolue de garçons entretiennent cette idée, nous savons qu’elle est présente en raison d’affirmations du genre : « Je déteste [les] pédés sauf les belles lesbiennes suceuses de bites ». Cette perception est également confirmée par d’autres sources (Bastien Charlebois, 2007 ; Tomsen et Mason, 2001) [13].

L’accueil des élèves nous est généralement favorable. Si certaines classes respirent les préjugés et sont réticentes à s’ouvrir, la politesse est de mise dans l’immense majorité des cas. À tout le moins, nous parvenons à toucher le cœur de certains d’entre eux. Indépendamment de leur position finale, ils sont nombreux à manifester leur appréciation de notre disposition à répondre à toutes leurs questions, et ce de façon honnête. Parfois, une classe d’abord timide se réchauffe à travers la convivialité de la rencontre, les élèves se rendant graduellement compte que l’expérience et l’expression visible de notre homosexualité n’est pas une opposition à leur existence et que nous partageons avec eux une commune humanité faite de joies et de peines, d’espérances et d’amours.

Sources :

  • Bastien Charlebois, Janik. (2002). « Les interventions du GRIS – Montréal en milieu scolaire : une approche humaine ». Actes du colloque L’homophobie à l’école : en parler et agir. Association canadienne pour la santé mentale.
  • Bastien Charlebois, Janik. (2007). Virilité en jeu : une analyse de la diversité des attitudes des garçons adolescents à l’endroit des hommes gais. Thèse de doctorat. Université du Québec à l’UQAM.
  • Tomsen, Stephen et Gail Mason. (2001). “Engendering Homophobia : Violence, Sexuality and Gender Conformity”. Journal of Sociology, 37 (3), pp. 257-273.

Site du Gris : www.gris.ca – Courriel info@gris.ca


[1Marie est directrice du GRIS Montréal. Belge d’origine, c’est pour une belle histoire qu’elle a émigré au Québec. Elle a toujours fait du bénévolat est impliquée dans la sphère communautaire depuis très, très longtemps. Que l’on parle de développement et d’aide internationale, d’organismes de charité, de regroupement pour les droits des femmes, Marie a toujours été là pour l’aspect organisationnel et la formation, ses deux spécialités. Puis, elle a entendu parler du GRIS. Elle s’y est intéressée, devenant rapidement bénévole. En 2005, le directeur général prend sa retraite et Marie est toute désignée pour le remplacer.

[2Titulaire d’un doctorat de sociologie, d’une maîtrise d’anthropologie, d un baccalauréat en anthropologie, elle se partage entre deux fonctions : agente de recherche, elle a participé aux travaux du groupe « Homosexualité et environnement de travail » ; agente de projet, elle contribue au Programme de soutien aux communautés culturelles, ainsi qu’au programme famille et qualité de vie des gais et lesbiennes.

Elle a contribué aux ouvrages suivants :

  • Association canadienne pour la santé mentale, filiale de Montréal Bastien Charlebois, Janik (2008). « L’évolution des résistances à l’émergence du sujet homosexuel ». Bulletin d’histoire politique. (à paraître)
  • Bastien Charlebois, Janik et Gilbert Émond (2008). « Les attitudes des garçons adolescents à l’endroit des lesbiennes ». Ouvrage collectif. Équipe de recherche SVR. (à paraître).
  • Édmond, Gilbert et Janik Bastien Charlebois. (2008). « Tous les garçons et les filles de mon âge… ? Les perceptions d’homophobie par les adolescents des deux sexes dans les écoles ». Ouvrage collectif. Équipe de recherche SVR (à paraître)
  • Bastien Charlebois, Janik (2007). « L’idéal masculin des masculinistes et leur homophobie ». Ouvrage collectif sur le masculinisme. Éditions Remue-ménage (à paraître)
  • Bastien Charlebois, Janik (2006). La perception des lesbiennes chez les jeunes. Revue Treize, n. 62, Hiver 2006.
  • Bastien Charlebois, Janik (2006). Regard sur le processus d’ouverture et de transformation. Actes du colloque Sortir ses couleurs (Association canadienne pour la santé mentale, filiale de Montréal).
  • Bastien Charlebois, Janik (2004). Les interventions du GRIS-Montréal en milieu scolaire : une approche humaine. Actes du colloque L’homophobie à l’école : en parler et agir. (Association canadienne pour la santé mentale, filiale de Montréal)
  • Bastien Charlebois, Janik (2002). Attitudes des jeunes de niveau secondaire face à l’homosexualité. Actes du colloque Jeunes gais et lesbiennes : quels droits et libertés à l’école (Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec).

[3Les écoles secondaires accueillent des jeunes âgées entre 12 et 17 ans. Les cégeps, qui précèdent l’université, reçoivent quant à eux des jeunes de 18 à 21 ans.

[4Si les débats théoriques pourraient être considérés comme une avenue préférable en France, plusieurs raisons nous motivent à les éviter. Tout d’abord, peu de gens peuvent vraiment prétendre être des spécialistes et rapporter les faits avec toutes les nuances nécessaires. Ensuite, les théories ne sont pas forcément efficaces pour défaire les préjugés. Elles dérivent facilement vers la confrontation, confortant le processus de déshumanisation de l’interlocutrice lesbienne et de l’interlocuteur gai qui deviennent alors des « opposants ». Qui plus est, en évitant de s’intéresser à ce que les lesbiennes et les gais ressentent et vivent, on fait l’économie d’un travail d’empathie essentiel à la prise de conscience qu’hétérosexuels, homosexuels et bisexuels partagent une commune humanité.

[5Jeunesse Lambda est un organisme qui réunit des jeunes lesbiennes, gais et bisexuel(le)s âgés de 14 à 25 ans.

[6GRIS-Québec, de la ville de Québec, a également connu une croissance à partir de cette période.

[7Le niveau d’âge des élèves de ce troisième cycle est de 9 à 11 ans.

[8Principalement le Soutien aux organismes communautaires (SOC) du ministère québécois de la Santé et des Services Sociaux, le Programme de Soutien à la Participation Civique (PSPC) du ministère de l’Immigration et des communautés culturelles québécois et le Programme de Mobilisation des Collectivités (PMC) du comité conjoint de gestion Justice Canada et Sécurité publique Québec.

[9Cependant, la stabilité de ce revenu n’est jamais garantie. Il faut travailler d’arrache-pied chaque année pour obtenir cette somme.

[10L’union civile reconnaît l’homoparentalité. Le co-parent peut être immédiatement nommé sur l’acte de naissance de l’enfant.

[11Le mariage est de double juridiction fédérale et provinciale. La province de Québec a reconnu le mariage avant que l’État canadien le fasse.

[12Ces résultats sont tirés de questionnaires distribués durant l’année scolaire 2006-2007.

[13Il existe possiblement d’autres sources empiriques. Celles-ci ne sont que quelques-unes que nous avons recensées dans nos recherches préliminaires.



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