Action IDAHO de la C.L.F. dans l’est de la France

mardi 4 septembre 2012
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Action IDAHO de la C.L.F. dans l’Est de la France

Hélène BOULANGER - Lesbiennées – Nancy.

Changer les mentalités n’est pas chose facile, et il n’y a sans doute pas de recette idéale pour parvenir à cette fin. Mais comme toutes les structures du même genre, l’association lesbienne et féministe de Nancy, LesBienNées, apporte sa petite pierre à l’édifice, espérant faciliter, accélérer le processus.

L’une des pistes sur lesquelles nous travaillons consiste à nous faire exister dans l’espace public. Exister, c’est obliger à la prise de position de celui qui constate l’existence. Or, dans la problématique militante lesbienne [1], le maintien dans l’ombre est le premier obstacle que nous avons à surmonter.

« Exister », c’est littéralement « être hors de so » [2]. En d’autres termes, c’est être visible. On comprendra alors que la mise en visibilité soit un instrument de militantisme privilégié pour une association comme la nôtre.

Mais les choses ne sont pas aussi simples. En effet, le terme de « Visibilité » englobe différents aspects :

  • Qui montre ?
  • Comment se montre-t-on et pour être vu de quelle façon ?
  • Qui voit et avec quelles idées préconçues ? Quel degré d’ignorance ou d’indifférence ? Quelle sensibilité ?

Ces différents aspects ressortent bien de l’opération que la CLF a initiée pour la journée Idaho en 2005 et 2006, opération relayée par LesBienNées. La première partie de cet exposé sera consacrée à une présentation rapide de l’opération en question. Dans une seconde partie seront évoqués les différents niveaux de visibilité impliqués pour terminer, dans un troisième temps, par l’exposé des résultats obtenus.

Présentation de l’opération 17 mai de la CLF en 2005 et 2006

A l’occasion des première et deuxième journées Idaho, en 2005 et 2006, la CLF a demandé à ses adhérentes d’envoyer un courrier à leurs maires [3], sur le thème "Grâce à vous, le 17 mai, tous les maires entendront parler de la lesbophobie". Le courrier attire l’attention sur la double problématique des lesbiennes (discriminées en tant que femmes et en tant qu’homosexuelles) et interpelle les maires sur les actions qu’ils peuvent initier en retour.

En effet, les maires ont un grand rôle à jouer dans cette marche vers l’égalité de tous les citoyens. Par une formation adaptée de leur personnel, y compris dans les écoles qui relèvent de leur responsabilité, par une information à l’égard des habitant-es, par un soutien aux associations mobilisées, les maires peuvent réaffirmer ces valeurs de la démocratie : la liberté du choix et la protection de la vie privée, l’égalité devant la loi, et la solidarité.

LesBienNées ont relayé cette opération en 2005, de même qu’en 2006. Pour des questions de moyens, nous avons dû nous contenter d’envois aux mairies des chefs-lieux de canton des départements de Meurthe-et-Moselle et des Vosges. Nous sommes même allées plus loin en 2006 en étendant l’opération aux différents élus de la République et en touchant d’autres collectivités territoriales, notamment les Conseils Généraux. En tout, nous avons envoyé environ 150 courriers répartis sur les deux ans qu’a duré l’opération.

Cependant, nous ne voulions pas seulement que les maires de Lorraine « entendent » parler de la lesbophobie. Nous voulions aussi qu’ils « rencontrent » des lesbiennes pour qu’elles puissent leur parler de la lesbophobie.

Lorsqu’un rendez-vous était obtenu, nous proposions plusieurs pistes pour une éventuelle collaboration avec la collectivité qui nous recevait :

  • réflexion sur la place des femmes dans la cité (travail sur la parité, les représentations),
  • propositions d’acquisitions pour les bibliothèques municipales, entre autres dans les secteurs jeunesse/adolescence,
  • participation de l’association aux différentes opérations de lutte contre les discriminations, y compris dans la formation du personnel des mairies.

Derrière ce bref descriptif de l’action menée, se cachent différents niveaux de lecture de la visibilité sur lesquels nous souhaitons nous arrêter quelques instants.

Les différents niveaux de visibilité

Le premier niveau de visibilité concerné est celui des adhérentes qui se sont impliquées dans cette action CLF-Idaho. Le courrier a été rédigé collectivement, sur la base du texte proposé par la CLF. Cette démarche de conception collective est très importante dans la vie de l’association.

Mais une fois le courrier parti, il convient d’assurer ensuite les rendez-vous obtenus. Or, lorsqu’un maire fixe un rendez-vous, c’est rarement en fonction des convenances des unes et des autres. Il fallait des femmes disponibles pour assurer cette partie de l’action. Mais il fallait aussi des femmes que cela intéresse, qui se sentent à même de discuter avec un-e élu-e, un-e « notable », et qui ne craignent pas de "s’exposer" en tant que lesbienne.

Même pour celles-ci, le chemin n’a pas toujours été évident. Dans la vie de tous les jours, même en étant visible, on se promène avec plusieurs référents identitaires : profession, origine, filiation, engagement politique ou syndical, etc… Notre orientation sexuelle n’est qu’une partie du masque que nous donnons à voir.

Pour les rendez-vous de l’action CLF-Idaho, il fallait accepter de se présenter à un-e parfait-e inconnu-e avec comme seule carte de lecture identitaire : « je suis lesbienne », comme si cela seul suffisait à nous définir et alors que d’une façon générale nous avons plutôt tendance à ne le considérer que comme une partie de nous-même relevant essentiellement de notre intimité.

Il y a cependant de grandes satisfactions personnelles à franchir le mur séparant « invisibilité » et « visibilité », comme celles que l’on obtient à vaincre des peurs injustifiées mais néanmoins sclérosantes.

Le second niveau de visibilité était celui de l’association et de la CLF, pendant ces journées Idaho. Notre militantisme se fabrique aujourd’hui dans une approche calendaire des événements. A chaque début d’année, il nous revient de concevoir le programme des actions à venir et il faut bien avouer que, si réducteur et problématique que soient ces « journées de qqch », elles nous aident beaucoup à structurer notre action en nous imposant des dates butoirs qui ne nous laissent pas la liberté de repousser éternellement les échéances. Nous avons le 1er décembre, le 8 mars, le 17 mai désormais, et le mois de juin consacré aux marches des fiertés LGBT.

En terme de communication, ces journées récurrentes offrent aussi bien des opportunités que des freins à la transmission de nos messages.

Quelques mots sur les opportunités d’abord : il est plus facile d’aborder une question, quelle qu’elle soit, avec les médias, lorsque cette question est inscrite dans l’agenda de ces médias. Et même si l’association ne parvient pas à trouver directement une audience auprès des journalistes, elle bénéficie dans ses actions de terrain du bruit médiatique provoqué par la journée en tant que telle.

Car le premier inconvénient des journées récurrentes est la difficulté pour une association lesbienne et féministe telle que la nôtre d’arriver à se faire une place dans la multitude des événements et opérations que mènent les autres associations, structures publiques ou autres.

Nous souffrons cependant de la simplification (inévitable mais tellement décourageante parfois) des idées, discours, enjeux… L’exemple type de ce phénomène, c’est le 8 mars : de la « journée internationale du droit des femmes » on est passé à la « Journée des femmes », sorte de « fête des mères » de seconde zone.

Et c’est bien là qu’intervient le troisième niveau de visibilité : celui de la lesbophobie en tant que question sociale. Pour vous dire très simplement la façon dont nous avons abordé le sujet, je me permets de vous lire un autre extrait du courrier envoyé aux maires :

« Nous, lesbiennes, avons une parole spécifique à porter. Nous subissons deux types d’atteintes : celles qui nous menacent en tant que femmes et celles qui nous menacent en tant qu’homosexuelles. Nous payons parfois notre indépendance au prix fort. Des témoignages que nous avons reçus de la part de lesbiennes font état de viols, de harcèlement de voisinage, de mise à l’écart au travail, d’exclusion par une famille parfois capable de rejeter à la rue et de livrer à la précarité matérielle et psychologique des adolescentes, le tout dans un grand sentiment d’impunité.

Ce sentiment d’impunité, il convient d’en comprendre les racines. Il est vrai que les lois protectrices sont récentes. Mais surtout, les institutions n’ont pas pris toute leur part dans l’éducation à la citoyenneté nécessaire à tout progrès social. »

A aucun moment, au cours de cette opération, nous n’avons été confrontées à une contestation de la légitimité du concept de « lesbophobie ». Personne n’a utilisé devant nous des arguments tels que ceux que l’on peut trouver dans les débats qui entourent l’article de l’encyclopédie collaborative Wikipedia sur la « lesbophobie » [4]… Peut‑être était-ce en raison de la non-spécialisation de nos interlocuteurs – trices, mais sans doute aussi, même si ce propos peut apparaître bien pessimiste, était-ce une démonstration de l’invisibilité des lesbiennes, jusqu’aux maux dont elles peuvent souffrir : comment ou pourquoi contesterait-on une forme de discrimination qu’on persiste à tout simplement ignorer ?

Il reste que la nature même de l’opération initiée par la CLF est révélatrice de la difficulté de faire entendre massivement la voix des lesbiennes. Pour tout un ensemble de raisons (je ne citerai ici que la faiblesse actuelle de l’engagement militant et l’aspect trop peu spectaculaire des effets de la lesbophobie), il aurait été bien difficile de concevoir et assumer une opération de communication qui aurait cherché à placer la lesbophobie sous les feux de l’actualité.

L’opération Idaho de la CLF est véritablement une opération de lobbying [5]. C’est à dire qu’elle tente d’intervenir auprès des pouvoirs publics pour agir, de manière indirecte, sur les informations et représentations véhiculées au sein de la société… A partir des résultats obtenus dans l’Est de La France par l’association LesBienNées, nous allons essayer de voir si l’on peut considérer ce mode opératoire comme pertinent.

Le résultats de l’opération menée par LesBienNées

Nous l’avons dit plus tôt : 150 courriers ont été envoyés à différents élus des principales subdivisions administratives des départements de Meurthe-et-Moselle et des Vosges [6]. Faute des moyens humains suffisants, nous n’avons pas effectué de relances téléphoniques : nous nous sommes contentées de répondre aux propositions de rendez-vous qui nous ont été faites en retour du courrier envoyé.

Sur les deux années de l’opération, nous avons obtenu 8 rendez-vous (une municipalité communiste, deux municipalités UMP et quatre municipalités ainsi qu’un Conseil Général socialistes). Les villes ayant répondu sont de taille variable (de la ville moyenne au petit village) [7].

En tout, sept rendez-vous, c’est peu. Mais comparé aux forces vives de l’association en mesure de répondre aux sollicitations, c’est déjà beaucoup.

Pour vous en présenter les résultats, nous avons organisé ces entretiens en 2 catégories :

  • les entretiens de courtoisie curieux ou inquiets
  • les entretiens productifs.

Commençons pas les entretiens de courtoisie : certains maires nous ont reçues uniquement pour nous assurer qu’ils n’étaient pas lesbophobes (encore qu’aucun d’eux n’ait jamais utilisé le terme) : « nous sommes très ouverts », « nous avons toujours été favorables à.. », « vous comprenez, nous sommes dans une situation politique délicate… Nous aimerions, mais nous ne pouvons pas », « au juste, combien de vos adhérentes résident dans la commune… Parce qu’on veut bien faire quelque chose, mais il faut que nos administrés soient concernés ! », « j’ai toujours rêvé de débaptiser la rue « Thiers » et de la rebaptiser en rue « Louise Michel »… Mais c’est compliqué… ». Nous vous rassurons tout de suite : cette dernière déclaration a été enregistrée par l’association en 2005 et le « Boucher de la Commune » est toujours honoré de la même façon dans cette bonne ville… Ce dernier exemple témoigne bien de l’absence de résultat obtenu à l’occasion de ces rendez-vous de courtoisie. Beaucoup de démissions, des discours parfois pesants, quelques promesses (ex : un article sur la lesbophobie dans le magazine municipal), mais aucune suite… Parfois même le sentiment d’être prises pour alibi lorsqu’on nous fait poser devant le photographe officiel pour illustrer le magazine municipal…

Heureusement, avec d’autres interlocuteurs, nous avons eu plus de chance. A Toul, on nous a proposé de nous intégrer dans les programmes de sensibilisation aux discriminations à destination des jeunes. On nous a aussi facilité la rencontre avec des conservateurs de bibliothèque. On nous a offert de mettre des locaux à notre disposition pour les activités de l’association. Et quelques autres choses…

Mais deux constats s’imposent en priorité :

  • Devant l’envie d’agir de certains de nos interlocuteurs, nous n’avions que peu de moyens associatifs à engager dans l’affaire. Nous n’avons par exemple pas pu répondre aux propositions de la mairie de Toul, faute de temps, de volonté et de forces suffisantes.
  • Les meilleurs résultats ont été obtenus avec des collectivités où la relation était déjà pré-établie, où la crédibilité de l’association était déjà installée. Le 17 mai n’était qu’un signal dont elles se sont saisies pour provoquer une action : par exemple, le Conseil Général de Meurthe-et-Moselle a fait appel à la juriste locale de l’association pour accompagner la réflexion des élus en matière d’homoparentalité par un discours d’expertise.

Voilà quelques notes positives pour conclure un exposé que nous n’avons pourtant pas souhaité si pessimiste…

Nous avons quand même gardé la palme du ridicule pour la fin… La CLF a publié sur son site la liste des destinataires du courrier du 17 mai, qu’ils aient répondu ou non. En 2005, nous avions écrit à la mairie de Xertigny, un petit bourg du sud Vosgien (3000 habitants). En 2006, madame la Maire s’est googlelisée elle-même. Que les mauvais esprits se calment tout de suite : nous n’avons pas dit « gogolisée ». Nous avons juste voulu dire que madame La Maire de Xertigny a saisi son nom comme requête dans le moteur de recherche Google. Parmi les 13 résultats qu’elle a obtenus figurait en 10ème position le site de la Coordination Lesbienne en France. Madame la Maire a déposé plainte contre la CLF pour « usurpation d’identité »… Le gendarme qui a enregistré la plainte n’a trouvé que cette qualification pour une démarche complètement ridicule. La plainte a bien sûr été classée sans suite.

Au final, en guise de bilan de cette opération, voici les principales conclusions auxquelles nous sommes parvenues :

  • Une opération de lobbying, pour être efficace, doit s’inscrire dans une relation à long terme.
  • Les associations sont censées porter la voix d’une militance lesbienne. Or, il semble bel et bien que le militantisme se fasse rare chez les femmes lesbiennes et les quelques femmes engagées dans les associations ne peuvent à elles seules assurer l’entretien des relations au long cours que nécessite ce type d’opération avec les collectivités territoriales et les pouvoirs publics. Sans doute faut-il aussi s’interroger sur les différentes formes que peut revêtir le militantisme, ce type d’action ne convenant pas non plus nécessairement à toutes au sein des associations.
  • Ceux qui, par leur vote, ont permis que Christine Boutin arrive au gouvernement sont là où nous ne sommes pas visibles. Ceux qui, par leur vote, ont permis que soit créé un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, sont là où nous ne sommes pas visibles.

Nous devons exister là nous ne sommes pas visibles.

Enfin et pour terminer sur une note optimiste, parmi ceux dont le vote a permis l’installation de Madame Boutin au gouvernement, il s’en trouve aussi qui au contraire estiment nous avoir trop vues, trop entendues, et qui veulent que cela cesse. Ceux-là pensent que trop de choses nous sont déjà accordées. En témoins inquiets de nos succès, ils refusent, sous couvert de moralité, l’arrivée de nouveaux changements et usent de leur propre lobbying pour défendre leurs privilèges. Cette résistance nous montre que nous sommes sur la bonne voie et nous encourage à poursuivre nos luttes.

Pour ceux-là que notre visibilité dérange, il nous faut plus que jamais être vigilantes, actives et visibles, de peur de voir les acquis si difficilement conquis disparaître, de peur que la voix des lesbiennes ne s’éteigne et pour que l’égalité des droits femmes-hommes, homos-hétéros advienne enfin.

AUPRÈS D’EUX NOUS DEVONS POURSUIVRE LES EFFORTS DÉJÀ ENGAGÉS ET ACCROÎTRE ENCORE NOTRE VISIBILITÉ.


[1Problématique qui consiste essentiellement à mener une lutte de front pour améliorer le statut social des femmes en général et des homosexuelles en particulier.

[2Selon le Trésor de la Langue Française, article « exister » : Empr. au lat. class. ex(s)istere sortir de, se manifester, se montre...

[3Le texte intégral du courrier est disponible sur le site de la CLF : http://www.coordinationlesbienne.org/spip.php?article204

[4Essentiellement : contestation de la validité du néologisme et négation de la spécificité de la double-discrimination qui nous est faite. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Discuter:Lesbophobie

[5"il y a lobbying dès qu’il y a initiative privée en vue de changer ce qui tient lieu collectivement de règle du jeu", in CLAMEN, Michel ; Le lobbying et ses secrets ; éditions Dunod, 3ème édition, 2000.

[6Nous avons écarté de ces envois la ville de Nancy, avec laquelle la collaboration était suffisamment avancée pour que ce courrier soit sans objet

[7Collectivités territoriales ayant réagi à l’opération CLF/Idaho : Lunéville, Toul, Malzéville, Maxéville, Bulgnéville, Longwy, Nancy, Conseil Général de Meurthe-et-Moselle



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samedi 20 mai 2017

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