Epigraphe Wittig

samedi 16 juin 2012
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Épigraphe

Syn Guérin et Eugénie Kuffler

Il allait de soi pour nous que ce colloque s’ouvre par une évocation de Monique Wittig et de son œuvre, dont le souffle épique, poétique et théorique a nourri et inspiré les lesbiennes de sa génération et continue de nourrir et d’inspirer les lesbiennes d’ici et maintenant.

Nous avons choisi pour cette épigraphe un extrait d’une œuvre superbement inspirée par Le Corps lesbien de Wittig : J/e Lesbiamorphoses, de et par Syn Guérin et Eugénie Kuffler[J/E Lesbiamorphoses, radiophonie produite et diffusée par l’Atelier de création radiophonique de France Culture, 1983, groupe de réalisation : Madeleine Sola, Janine Antoine, Bernard Chapus.. Réalisée pour France Culture en 1983, cette radiophonie ne fut redonnée à entendre qu’en 2004 à Toulouse, lors du 4e colloque international d’études lesbiennes Fureur et Jubilation, organisé par Bagdam Espace lesbien. Cet ovni de la création lesbienne doit impérativement être accessible à toutes. Un projet de CD est en cours.

Les textes d’Eugénie Kuffler et Syn Guérin reproduits ci-après ont été écrits en 2004, pour les actes du colloque Fureur et Jubilation.

Eugénie Kuffler [1]

L’élaboration et l’enregistrement de J/E ont été pour moi des expériences limites tant je m’identifiais avec la violence du texte. Dans Le Corps lesbien, "je" s’écrit "J/E". La moitié de moi est à toi, la moitié de toi est à moi. Pour un artiste, un tel don de soi est injouable. Il faut être campé sur soi pour composer, ajuster, interpréter, résister. Ce n’est que juste avant l’assaut final des derniers enregistrements, dans les vastes studios de Radio France, que je me suis soustraite à ce méta-monde fusionnel sans lois. J’étais de nouveau seule, travaillant sur quelque chose avec d’autres personnes. Cette distanciation reste pour moi une référence quant aux limites de la création collective.

Mais la traversée de "cette géhenne dorée, adorée, noire", de cet enfer que Wittig offre dans le prologue du livre, a valu la peine, car le pouvoir d’une radiophonie est immense. Une intention, une phrase, une œuvre entière peut entrer au cœur d’un foyer, au fond d’une oreille sans défense. C’est grâce à l’audace d’Alain Trutat de l’Atelier de création radiophonique de France Culture et à la finesse technique de l’ingénieure du son Madeleine Sola que l’œuvre a abouti. Sola sait assigner aux sons des timbres qui soutiennent le sens des mots, et les mixer de sorte que chaque son garde son relief et occupe un espace. Ainsi Syn Guérin et moi avons pu rendre audible ces mondes fabuleux que fabrique Wittig. Nous avons pu aller au bout de nos limites, là où s’ouvre un monde lesbien en devenir.

Syn Guérin [2]

J’avais été touchée par L’Opoponax, éblouie par Les Guérillères. Le Corps lesbien fut un choc. Le texte ne laisse pas intacte. Il est limpide. Mystérieux. Évident. Il fascine, provoque. Il attire et repousse. Il est exigeant.

Je l’ai lu et relu et les pliures de la lecture me ramenaient au texte d’Orphée. Cette Orphée triomphante ne se retournait pas. Elle ramenait son Eurydice à la lumière. Elle la guidait, l’extirpait de l’enfer de la déliquescence, du bredouillement, de la solitude et du mensonge. Son amour était plus fort que la misère, que la plainte, que la légende. Cette Orphée-là détournait la partition que lui avaient attribuée l’histoire et la culture des hommes.

À dix-huit ans, je me croyais seule au monde à vivre un amour inouï, indicible, brûlant et secret, pour une femme. Seule à être sous le charme de femmes, en même temps tellement autres et si proches. Comment vivre dans ce désert sans reflet, sans écho ? Comment rester soi-même, sans compromission ? Au prix de la solitude et de l’obstination. Marche, chante, danse, ou crève.

Ça en valait la peine.

Le corps lesbien est autant physique que psychique ; il est intime et flamboyant. Exploration, implosion, destruction et reconstruction. Se dépouiller des apparences, pulvériser les références, les détourner et les faire siennes.

Chaque particule doit être nommée. Précisément. Pour être au monde, pour être mise au jour. Corps de chair et de sang, dans toute son humanité. Corps fantasmatique et poétique. Érotique et politique. Personnel et collectif. Unique et multiple.

Inscrire l’imaginaire dans le réel, lui donner son souffle vital, sa pulsation. C’est ainsi que j’ai compris le texte de Monique Wittig. Du coup il me comprenait. Mon cheminement dans l’œuvre, ma démarche, me donnait un corpus. Il me restait à me l’approprier tout en lui restant fidèle.

Retrouver l’essentiel, le point vélique, la colonne vertébrale, le flux vital. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Et laisser chanter le désir. Le désir dont l’incandescence éclaire et consume, qui irradie et réchauffe, transperce et enveloppe. Le désir amoral, cruel, tendre, joyeux, pubère et mature. C’est à toi que je parle, tu me fais être et je suis une part de toi. Je m’enivre pour devenir lucide.

J’ai assemblé les éléments du corps textuel comme on monte un film. Chaque texte scénarisé, cadré, éclairé, rythmé. Les pièces se sont articulées, imbriquées, se sont frottées l’une à l’autre, se sont fait écho. Cris et soupirs, parodies et clins d’œil, gravité et apesanteur.

Mon projet initial était visuel et théâtral. Eugénie m’a fait entendre un son libre de toute référence et portant la marque d’une grande maîtrise. Une musique libre et sans concession, sans académisme ni démagogie. Le texte trouvait dans une dimension sonore et musicale sa tension et son scintillement. Nous pouvions nous y engager corps et âme. La voix est plus intime qu’un corps dénudé.

Notre travail devait trouver son aboutissement dans un studio d’enregistrement. L’Atelier de création radiophonique de France Culture a pris le risque (le lesbianisme n’était pas tendance à cette époque) de produire et de diffuser notre œuvre collective. L’"ingénieuse" du son Madeleine Sola a mis son talent et sa qualité d’écoute au service du projet. Elle lui a donné son épaisseur et son grain.

Une modulation du Corps lesbien s’est fait entendre. Ondes propagatrices. Pas pour plaire ni divertir, mais pour que se reconnaissent, se répondent, et se délivrent, des messages qui pour être révélés n’en resteront pas moins secrets.

 [3]


[1Eugénie Kuffler, Woods Hole, Massachusetts, le 22 août 2004

[2Syn, octobre 2004

[3À paraître, inédit

Monique Wittig, Le Chantier littéraire

Dans cet essai composé en 1986, plusieurs fois remis en chantier en vue de sa publication, l’auteur des Guérillères, du Corps lesbien et de Virgile, non pense ce qui fut au centre de sa pratique et de son engagement : la littérature et la place de l’écrivain.

Les notes et l’appareil critique qui accompagnent le texte situent justement Monique Wittig à cette place, en insistant sur l’importance littéraire d’une œuvre fabriquée comme une machine de guerre avec le matériau du langage.

Édition critique annotée publiée conjointement par les Editions iXe et les Presses Universitaires de Lyon, avec une préface de Christine Planté.

En librairie début 2011 aux Éditions-ixe.fr

Réédition

Monique Wittig, Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes
À paraître aux éditions Grasset, au premier trimestre 2011, accompagnée d’une préface d’Anne Garreta.



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