Mais qu’est-ce qu’elles veulent ?

samedi 16 juin 2012
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Mais qu’est ce qu’elles veulent ?

Jocelyne Fildard et Marie Josèphe Devillers [1]

En 40 ans, les revendications des lesbiennes ont-elles fondamentalement évolué ? Les militantes d’hier et celles d’aujourd’hui sont-elles motivées par les mêmes objectifs ? Quels moyens se donnaient-elles pour faire connaître et imposer leurs revendications ? Et finalement qu’est ce qui a changé pour nous lesbiennes en 40 ans ?

Comme militantes, nous aimerions vous faire part de notre plaisir à parcourir 40 ans de textes, de tracts, pour préparer cette intervention et de notre éblouissement à constater à quel point le mouvement lesbien fut prolifique dans ses écrits et dans ses actions. Merci à Claudie Lesselier, Paola Bachetta [2] à Martine Laroche et Marion Page [3] et à Brigitte Boucheron [4] pour avoir compilé des mètres cubes de documents, nous les rendant plus accessibles à travers les synthèses qu’elles en ont réalisées. Chapeau bas aux Archives lesbiennes [5] pour leur travail de conservation.

Pour faire simple et peut-être schématique, on peut dire que les « revendications » ou plutôt les positions exprimées par les lesbiennes sur ces 40 dernières années s’ordonnent autour de 4 axes : EXISTER, c’est bien là la base, CHANGER la société, et plus radicalement SUBVERTIR LA SOCIETE, STOPPER LES VIOLENCES. Ces trois axes étant essentiellement portés par la sphère non mixte, et enfin, BENEFICIER DE DROITS à part entière, le mouvement mixte se mobilisant davantage sur ce dernier sujet.

EXISTER

J’existe, tu existes, ah tiens ! Elle existe, et ensemble nous existons. C’est sur ce "nous existons" que naîtra la volonté de créer des espaces lesbiens autonomes de résistance.

"Dans nos histoires individuelles, nous nous sommes senties méprisées, disaient-elles dans les années 70, en nous regroupant, nous créons notre capacité de résister".

Et puis dans l’effervescence sociale et politique de l’époque, il faut trouver une place : "Notre place est à l’intersection des mouvements qui libéreront les femmes et les homosexuels. Le pouvoir que nous revendiquons est celui de nous réaliser." dit Anne-Marie Fauret, dans le n°12 de Tout journal du FHAR. 23 avril 1971.

Faute de pouvoir y exprimer une parole lesbienne, l’éviction "de fait" des lesbiennes de groupes où elles furent très actives, (le FAHR en 1972), (l’IGA en 1980) les conduit à inventer avec les féministes le concept de non mixité.

Dès lors tous les ingrédients sont rassemblés pour créer un "mouvement lesbien autonome". Et par autonomie, il faut entendre, indépendance, liberté, capacité à s’auto-organiser ; à forger sa propre pensée et à déployer ses propres stratégies.

Rêvé plus que construit dans les années 1970, ce mouvement s’exprimait alors par des échanges entre lesbiennes lors de rencontres et d’une première coordination lesbienne en 1978. Il se développera dans les années 1980 avec la création de lieu de vie alternative, de journaux, archives, éditions, pour connaître son apogée dans les années 90 sur tous les fronts : culturels, sociaux et politiques. Je salue au passage les intervenantes qui sont venues nous parler de ces expériences à la très forte longévité. Conjoncture aidant, ces espaces sont aujourd’hui moins nombreux, mais ils constituent toujours la source à partir de laquelle penser notre action, expérimenter et agir dans/et sur la société.

A noter l’un des aspects très fort du mouvement, l’autonomie financière. Alors que le gouvernement socialiste ouvrait au mouvement social de l’époque et donc aux féministes l’accès aux subventions, les organisations lesbiennes n’en bénéficièrent pas. Comme le relate Anne Beniguel, Cineffable a pris la décision de demander une subvention pour l’organisation du festival "Quand les lesbiennes se font du cinéma" en 2003 par souci de reconnaissance institutionnelle, mais en s’assurant que cette démarche ne remettrait pas en cause son indépendance financière.

ÊTRE VISIBLES

Dedans, dehors ou de la visibilité à l’intérieur du MLF à la visibilité dans le champ social et politique :

Exister.... Mais, pour exister, il faut pouvoir être visibles, dedans à l’intérieur du MLF, des mouvements féministes, dehors dans le champ social avec tout ce que cette notion peut englober et dans le champ politique.

Dedans :

"Nous voulons sortir du ghetto et des lieux où nous nous cachons, nous voulons avoir la possibilité de vivre l’amour au grand jour" déclarent les gouines rouges au début des années 1970. C’est le début d’une visibilité revendiquée d’ailleurs les gouines rouges feront actes de "visibilité collective", en mai 1972, dénonçant dans un tract le vécu difficile des lesbiennes qui se réfugient dans la clandestinité.

D’autant plus que nombreuses dans le MLF, les lesbiennes n’y seront pas toujours bien accueillies : contraintes au silence, invisibilisées, comme parfois encore aujourd’hui, car il ne fallait pas, il ne faut pas effrayer la masse des femmes. Mais, à l’époque, elles n’étaient pas encore suffisamment armées pour revendiquer une visibilité à l’extérieur du mouvement féministe.

Dehors :

Viennent les années 1980/90, on s’oriente vers une visibilité externe : c’est le temps d’apparaître visiblement lesbiennes dans les manifestations sociales, politiques, féministes, puisque les lesbiennes s’impliquent toujours dans le mouvement féministe, tout en lançant des actions vers le milieu lesbien, là où s’engage une réflexion sur le coming-out, au sein du MIEL par exemple (MIEL mouvement d’information et d’expression des lesbiennes).

Ainsi, vous le voyez, les bases des actions, des réflexions concernant la visibilité lesbienne, sont posées !

Ce mouvement se poursuit dans les années qui suivent, en 1995 par exemple, les lesbiennes apparaissent en tant que lesbiennes dans la manifestation du 25 novembre organisée par la CADAC, à laquelle se joignent syndicats et partis politiques de gauche, c’est le début du CNDF (Collectif National pour les Droits des Femmes).

Enfin héritière de toutes ces décennies, en 1997, se constitue la Coordination Lesbienne en France : CLF (à l’époque nommée Coordination Lesbienne Nationale). L’une de ses revendications premières c’est d’œuvrer pour la visibilité lesbienne. Paradoxalement, dans le début des années 2000, c’est par le biais des violences et des discriminations faites aux lesbiennes, que la CLF contribue à faire avancer la reconnaissance et la visibilité des lesbiennes.

Toutefois, la visibilité lesbienne n’est pas encore totalement effective : les lesbiennes sont encore occultées par des pans de la société, ou menacées de représailles, certaines d’entre-nous, sont contraintes à se cacher, d’autres ont intériorisé une sorte de honte, de déni d’elles-mêmes, qui les poussent à s’ « invisibiliser », c’est ce qu’on appelait dans les décennies précédente le lesbianisme honteux et à la CLF la lesbophobie intériorisée, mais reconnaissons tout de même qu’en matière de visibilité lesbienne, nous avons fait dans ces 40 années un sacré pas en avant, veillons à ne pas faire trois pas en arrière !

CHANGER LA SOCIETE, SUBVERTIR LA SOCIETE

La terrible révélation du système hétérosexuel, richement analysé dans les années 70 et 80, change la donne. Une phrase tombe : "Être lesbienne n’est pas une condition, c’est une position" (14 nov. 1981, rencontre des Lesbiennes Radicales). Être lesbienne ne se réduit pas à une orientation sexuelle (d’ailleurs hétéro, lesbienne, homo, toutes et tous ont une orientation sexuelle). Être lesbienne, c’est une position politique pour créer d’autres modes de fonctionnement, et c’est aussi une culture.

Fortes de cette affirmation, des lesbiennes se retrouveront dans tous les combats, elles l’étaient déjà sous la bannière de partis politiques, de groupes d’actions, de comité de soutien, elles le seront dorénavant en leur propre nom.

Dans le contexte des années 80, elles s’exprimeront sur la résistance à l’extrême droite et contre le racisme, puis se manifesteront contre la guerre et pour le droit d’asile, sur le chômage et déjà sur le système des retraites, elles interrogeront le racisme intériorisé chez les lesbiennes et contribueront au changement des mentalités par leurs prises de position publiques. La liste est longue des sujets abordés et reste parfaitement d’actualité.

Pour illustrer cette capacité à s’affronter que nous donne notre conscience de lesbienne, je citerai notre propre expérience à la Coordination Lesbienne en France, lors de l’affaire de lesbophobie de Epinay sous Sénart [6]. La CLF a su, à contre courant, dénoncer l’utilisation de ce cas, par nombre d’organisations, pour stigmatiser des populations. Elle a pu ainsi en affirmer que "la répression n’est pas la solution" et a proposé des mesures concrètes pour s’inscrire dans la lutte contre l’idéologie sécuritaire du pouvoir.

Si aujourd’hui, les lesbiennes sont présentes, visibles, actives dans les manifestations contre les retraites c’est aussi parce qu’elles partagent cette idée que, "être lesbienne est une position et pas une condition".

Coexistence d’un courant subversif et d’un courant "intégrationniste" :

Pour changer la société il faut être subversive :

A bas "la normalité sociale qui voue les femmes aux mâles, aux marmots, aux machines, aux marmites".

A bas "l’ordre bourgeois, l’ordre patriarcal, l’ordre hétéro, l’ordre capitalo" scandent les Gouines rouges, tandis qu’à l’intérieur du FAHR, les lesbiennes nient la cellule familiale, appellent à vivre en communauté loin des rapports possessifs.

Vous l’avez compris, les lesbiennes des années 1970 se veulent révolutionnaires et subversives. Une subversion qui génère des actions tournées vers la culture, le quotidien, l’affectif.

En ce début des années 1980, surtout pour les lesbiennes radicales, le lesbianisme doit être un outil de résistance à l’"hétéroppression". C’est une position, un choix politique, qui doit permettre de cdréer d’autres modes de fonctionnement, contre le pouvoir, pour l’égalité et qui doit analyser la société en termes d’exploitation de la classe des femmes par la classe des hommes.

Vers un désir d’intégration :

Ce courant subversif des années 1970 perdure mais dès le début des années 1980, émerge, parallèlement, un courant que je dirai "intégrationniste" qui va vers des revendications de droits inscrites dans la loi.

En effet, en ce début des années 1980, surtout pour les lesbiennes radicales, le lesbianisme doit être un outil de résistance à « l’hétéroppression ».C’est une position, un choix politique, qui doit permettre de créer d’autres modes de fonctionnement, contre le pouvoir, pour l’égalité et qui doit analyser la société en termes d’exploitation de la classe des femmes par la classe des hommes.

Parallèlement, Le CUHAR appelle en 1981 à une manifestation "pour les droits, et les libertés des homosexuels et des lesbiennes".

1981, C’est aussi le début de l’épidémie du SIDA, on s’achemine vers la revendication des droits des couples homosexuels, ce qui génère la revendication d’un contrat de conjugalité. En 1992 apparaît la première proposition de loi concernant les couples homosexuels le CUC, suivie en 1997 du CUS pour aboutir en 1999 au vote du PACS.

Toutefois, pour les lesbiennes féministes et subversives, je cite ici Marie-Jo Bonnet : "revendiquer le mariage, (il faut entendre un contrat de conjugalité) procède de l’inconscience politique... le mariage n’a jamais été un droit mais une contrainte sociale".

Puis, en 2000, de la dénonciation des insuffisances du PACS on s’achemine vers la revendication du mariage et de l’homoparentalité, revendications portées par le mouvement LGBT.

Bien évidemment, l’on peut y entendre le désir d’égalité des droits mais n’y a t il pas en filigrane l’expression d’un désir d’intégration dans la norme hétérosociale ?

Enfin toutes les lesbiennes ne s’inscrivent pas dans la revendication du mariage. Les lesbiennes féministes, politiques, subversives, au nom de l’autonomie des personnes militent pour l’obtention de droits propres ou droits individuels !

Stopper les violences

De la dénonciation des violences faites aux lesbiennes : la lesbophobie, à la volonté de leur prise en compte dans l’ensemble des violences faites aux femmes :

Dans la décennie 1970, viols et violences faites aux femmes sont dénoncées comme armes contre les femmes. Quant au viol d’une lesbienne, c’est le témoignage que la répression contre l’homosexualité touche l’ensemble des femmes, le viol fait partie des arsenaux répressifs de la société patriarcale.

Une série de crimes va ébranler le monde lesbien : 1979, viol de Marie-André Marion ; les violeurs seront acquittés en 1981. Dans cette même année 81 : tir à bout portant sur une lesbienne lors d’une fête non mixte. Puis s’ajoute le massacre à l’école polytechnique au Québec, qui a un fort retentissement sur les féministes et les lesbiennes françaises.

Dans les années 1990, lesbiennes et féministes dénoncent le viol massif des femmes en Ex-Yougoslavie, dans l’ensemble de ces femmes violées, il y a probablement des lesbiennes. Le viol est alors vu comme une pratique et politique de guerre contre les femmes.

Toutefois, durant ces années 1990, les lesbiennes, fort occupées à la construction de leurs propres espaces, s’impliquent un peu moins dans les actions contre les violences.

Arrivent les années 2000, la lutte contre la lesbophobie reprend vigueur.

A la Coordination Lesbienne, pour prendre un exemple, on se mobilise sur la dénonciation des violences et discriminations faites aux lesbiennes : pour leur donner une existence sociale, on les nomme : lesbophobie, c’est le fait d’un des groupes de la Coordination lesbienne, "Femmes entre elles" (d’ailleurs, il y a eu un précédent, nous avons retrouvé dans un document des années 1981 le terme de lesbianophobie).

Dans les mêmes années, la Coordination lesbienne est amenée à rédiger une proposition de loi pour punir les auteurs de lesbophobie. C’est une réponse à diverses propositions de loi contre l’homophobie qui émanent de collectifs d’associations, de partis politiques de gauche, rédigées à la suite d’une manifestation contre les homosexuel-le-s. Cependant dans l’exposé des motifs de ces documents, seules sont dénoncées les violences faites aux gays, c’est une occultation complète des violences faites aux lesbiennes.

Forte de ces outils : vocable lesbophobie, proposition de loi, la CLF engage un travail avec différents partenaires associatifs, politiques et avec les pouvoirs publics qui se poursuit encore aujourd’hui. Toutefois, si actuellement le mot lesbophobie pour nommer les violences faites aux lesbiennes gagne du terrain dans le langage commun, si des partis politiques ont élaboré de nouvelles propositions de loi prenant en compte la lesbophobie, si le Collectif Droits des femmes a intégré la lesbophobie dans sa proposition de loi cadre contre les violences faites aux femmes, rédigée en 2006, notre révolte est grande : la loi votée ces mois derniers, élaborée par la mission d’évaluation parlementaire présidée par Danielle Bousquet, a fait fi de la lesbophobie bien que la Coordination lesbienne ait été auditionnée dans ce cadre. Quand nos parlementaires comprendront-ils que les violences faites aux lesbiennes, autrement dit la lesbophobie, s’inscrivent dans l’ensemble des violences faites aux femmes ?

Enfin, en ces années 2000, l’association CQFD Fierté lesbienne a constitué un fond de solidarité pour aider, au nom de la Coordination Lesbienne en France, des lesbiennes victimes de faits lesbophobes qui vont ou iront en justice, en participant aux frais d’avocat-e-s ou en se portant partie civile !

Hélas, les nouvelles demandes d’aides financières que nous recevons aujourd’hui, témoignent que la lesbophobie est encore bien vivante et que beaucoup reste à faire dans ce domaine.

Conclusion :

Pour conclure, nous avons choisi de considérer ce bref retour sur notre Histoire, ce rapide survol de notre mémoire collective comme occasion propice à faire surgir une réflexion qui pourrait nous orienter vers de nouvelles pratiques, vers de nouvelles revendications.

Pour ce faire, nous mettons en débat quelques questions afin de réfléchir ensemble :

  • Les revendications du mariage et de l’homoparentalité font-elles exploser les normes ou au contraire cautionnent-elles et renforcent-elles le système hétérosocial qui aujourd’hui nous étouffe encore ?
  • On observe un appauvrissement des volontés militantes sur les terrains des droits des femmes et des droits des lesbiennes. Ceci est-il en raison d’un besoin de renouvellement des pratiques militantes, en raison d’un découragement, d’un manque de prise de conscience concernant les inégalités, d’un retour à l’individualisme ou d’autres raisons ?
  • Si l’on part du constat que l’autonomie (comme décrite dans notre intervention) a surtout été portée par le courant militant lesbien non-mixte, qu’en est-il aujourd’hui de cette autonomie dans le courant de la mixité (LGBT) et comment la penser dans ce courant mixte LGBT ?

[1Jocelyne Fildard et Marie Josèphe Devillers, toutes deux militantes lesbiennes et féministes sont co-présidentes de CQFD / Fierté Lesbienne, association qui assure, depuis 2007, la présidence de la Coordination Lesbienne en France (C.L.F.)

[2Anthologie : les textes fondamentaux compilés et synthétisés par Claudie Lesselier et Paola Bachetta prochainement accessibles sur http//www.coordinationlesbienne.org/

[3"Les textes fondamentaux des lesbiennes radicales", compilés et publiés par Martine Laroche et Marion Page, disponibles à la librairie Violette & co et aux Archives Lesbiennes.

[4"Introduction à une histoire du mouvement lesbien en France" sur : http://www.bagdam.org/articles/mvtlesbienbb.html "La visibilité lesbienne en France : it’s a long way…" sur http://www.bagdam.org/articles/texte%20bb.html

[5Les Archives Recherches Cultures Lesbiennes (ARCL) Maison des Femmes de Paris - 163 rue de Charenton 75012 Paris Mèl : archives.lesbiennes@gmail.com - Site : http://arcl.free.fr

[6Deux lesbiennes, victimes d’injures et violences lesbophobes en juillet 2009, ont eu le courage de porter plainte. La Coordination Lesbienne en France a soutenu leur action financièrement et en se portant partie civile. Elles ont finalement gagné leur procès en 2010.



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