De l’urgence à créer son espace politique

samedi 16 juin 2012
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De l’urgence de créer son espace politique

Espace d’Expressions lesbiennes Of Color : Sabreen Bint loula-al’Rassace - Nawo Carole crawford [1]

Il y a urgence à créer un espace politique féministe lesbien of color qui puisse refléter d’une manière cohérente nos aspirations et notre vécu par rapport, notamment, au milieu féministe et lesbien français : l’invisibilité, prendre la parole et non pas attendre qu’on nous la donne, produire notre réflexion contre le racisme, les fondamentalismes et toutes formes d’oppressions et évoluer sereinement sont les maître-mots de l’Espace LOCs.

Préalable :

Ce texte a été écrit collectivement par les fondatrices de l’Espace LOCs (Nawo, Sabreen, Moruni, Francie et Lucy).

Nous utilisons "Of color", pour l’instant, sans pour autant s’en satisfaire car une de nos réflexions au sein de l’espace est de faire évoluer notre analyse sur un terme nous définissant mieux.

Nous entendons par Of color, l’ensemble des lesbiennes qui sont issues des anciennes colonies, descendantes de l’esclavage, migrantes qui subissent l’intersectionnalité des oppressions (racisme, sexisme, lesbophobie, classisme) et qui la questionnent. Par ce terme, il ne s’agit pas de nous réapproprier l’histoire des women of color des USA car notre histoire est différente. Elle est à analyser avec notre grille de lecture.

1 : Création de l’Espace Lesbiennes Of Color (LOCs) ou de l’urgence d’un espace à soi

L’espace d’expressions lesbiennes Of color s’est créé dans son aspect internet en janvier 2010.

La création de cet espace répond à l’urgence d’avoir un espace à soi, non mixte et relève d’un constat accablant d’être face à un vide à l’intérieur du milieu associatif féministe lesbien.

Urgence, car nous souhaitions exister à part entière en décolonisant le lesbianisme ; nous inspirant de Bell Hooks qui parlait, elle, de décoloniser le féminisme ; en bref, repenser la résistance au racisme intériorisé, la question de l’invisibilité des lesbiennes Of color et l’opposition à une référence unique d’un lesbianisme dominant. L’espace lesbien féministe français n’a jamais réellement pris conscience de ces enjeux, manifestant un désintérêt pour ces questions et ne tenant pas compte de la diversité lesbienne.

De fait, le groupe LOCs s’inscrit dans une démarche intellectuelle, politique et activiste de lesbiennes portant leurs connaissances individuelles et collectives au service d’une posture lesbienne Of color. Un espace serin, "safe" et "secure" sans conflit ni prise de tête, exister à part entière. Ainsi, nous évitons l’expérience contradictoire d’inclusion-d’exclusion que nous rencontrons dans le milieu lesbien français.

Pour nous, la notion d’urgence et la sensation de vide créent un besoin de s’exprimer en articulant plusieurs analyses et luttes. Ainsi les notions d’espace et d’expression se trouvent au cœur de notre projet pour en faire un lieu d’échanges, de réflexions, de créations, de diffusions, de publications et d’actions.

Notre espace se veut féministe, politique, lesbien et souhaite ouvrir des débats et se poser des questions sur l’accueil, la solidarité, la diversité, l’exil, l’interculturalité, l’effet d’une histoire post coloniale, les effets de la montée des fondamentalismes dans nos pays d’origine et les pays d’arrivée, quand bien-même nous sommes pour l’instant en France. Autrement dit un réel "chez-soi".

D’autre part, les luttes au sein des associations ou groupes lesbiens relèveraient d’une hiérarchie des luttes (homophobie/lesbophobie, droits des femmes) reléguant au second plan la question des lesbiennes Of color et les facteurs qui la sous-tendent : les rapports sociaux de race, de classe et d’invisibilisation dans la société en général.

Nous pensons que les objectifs communs de revendications, s’ils sont énoncés d’une manière assez large pour rejoindre la majorité des femmes, laissent presque systématiquement de côté la problématique de celles issues des groupes minoritaires. Le milieu lesbien perçu comme "blanc" avec ses privilèges sociaux refuse de prendre sa responsabilité et d’accepter de se remettre en cause faisant partie d’un groupe dominant participant de l’oppression raciste et classiste.

Pour autant, nous pensons possible et nécessaire d’initier ou de rejoindre des luttes collectives avec les lesbiennes françaises. Nous, LOCs, avions initié avec les Buldozergirls plusieurs points fixes sur les cortèges de mobilisation. Nous nous sommes retrouvées contre la réforme des retraites avec des revendications relatives à une retraite équitable et juste pour les femmes surtout que leur statut n’est pas pris en compte ; contre les lois Besson, racistes et opprimantes ; lors de manifestation du six novembre 2010 relative au droit à l’avortement et face à la déshumanisation du système de santé qui fragilise plus les précaires et les femmes ; ou encore, à la Pride de juin 2010, LOCs pour marquer l’espace féministe politique durant le cortège. Ces actions, de l’avis de toutes, nous satisfaisaient car les lesbiennes étaient bien présentes, visibles et l’ambiance dynamique.

2 : l’espace LOCs ou de la notion d’espace et d’expression fondamentales

Nous revendiquons un espace, indépendant, incontournable, durable, autonome et cette autonomie doit contribuer à libérer la parole et l’analyse, à transmettre nos connaissances et compétences, à partager des points de vues sur les sujets qui animent la société en lien avec la situation des femmes et lesbiennes entre toutes les LOCs. Nous cherchons à construire notre propre espace et nous exprimer avec nos propres identités, références et moyens, en tant que lesbiennes exilées, immigrées, ou d’origine immigrée, discriminées et conscientisées et en tant que sujets à part entière.

Visibilité, échanges, analyses, création, actions, réactivité sont les maître-mots.

  • Réactivité lors de la LGBT Pride à Berlin en juin dernier quand Judith Butler avait refusé qu’on lui remette le prix du courage alors que la communauté LGBT of color berlinoise dénonçait une islamophobie sur fond de racisme au sein du milieu LGBT allemand. Réactivité aussi en soutien de lesbiennes demandeuses d’asile ; à l’instar de Nessma, lesbienne libyenne actuellement demandeuse d’asile. Un contact qui suppose des interactions entre les nouvelles ou primo arrivantes et nous qui sommes là avant elles (conseil en droit d’asile, conseil en orientation, échanges faciles grâce à la proximité de la langue, de la culture, soutien à l’appel de solidarité en signant la pétition en faveur de Nessma). Réactivité aussi quand des femmes, prônant le voile comme Sandrine Moulères (jeune femme française arrêtée à son volant pour conduite avec le voile intégral), écrivent un livre sur les bienfaits de la polygamie : Les Boucs émissaires de la République…). Réactivité aussi quand le parfumeur Jean Paul Guerlain a dit lors du journal télévisé du 15 octobre 2010 "Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin..."
  • Réactivité aussi quand on apprend une bonne nouvelle comme Fatou Kane Camara, juriste, féministe sénégalaise, qui demande la légalisation de l’homosexualité au Sénégal. Quand on sait qu’il y a une loi homophobe au Sénégal et une société peu encline à accueillir une acceptation d’une autre sexualité, une déclaration comme celle de Fatou est très salutaire.

Une réactivité ponctuelle mais qui s’inscrit dans un travail durable

  • L’espace LOCs tente de rendre accessibles d’autres féministes qui enrichissent le féminisme mondial et qui nous inspirent en contribuant à une approche déconstructiviste, sur des questions qui nous touchent de près : Awa Thiam, Nawal Saadawi, Vandana Shiva, Fatima Mernissi, Leila Ahmed, Asma Barlas ou les Saris Roses/ Gulabi (groupes de femmes indiennes contre les violences sexuelles), pour certaines peu connues ou pas connues. Toutefois, celles-ci développent une vision féministe fermement opposées à l’instrumentalisation patriarcale démontant une interprétation traditionnellement phallocentrique ou qui articulent féminisme et anticapitalisme avec rigueur et vigueur. C’est le but de la rubrique "Nos déesses". Concernant les Gulabi, nous préparons une interview de Sanpat Pal la leadeuse du groupe.

L’espace LOCs se veut ambitieux pour renforcer nos liens avec les locs en France, en Europe et dans le monde. D’ailleurs, nous sommes invitées par des féministes et lesbiennes Of color à présenter notre espace en Allemagne (le 23 octobre et les 5-6 décembre 2010).

Dans le cadre de l’espace LOCs, il s’agit pour nous de développer un espace d’expressions et de réalisations des potentialités et vécus des lesbiennes Of color. Nous mettons en pratique notre savoir.

3 : projets de l’Espace LOCs

  • Appel à contributions auprès des LOCs en France de texte de toutes formes et de réflexion ;
  • Participation aux rencontres Racisme et Mouvements féministes à Berlin (23 octobre. Et 4/5 décembre 2010) ;
  • Fête en janvier 2011 pour marquer le 1er anniversaire de l’espace LOCs.
  • Camp de rencontres LOCs pour concrètement construire le réseau LOCs et concrètement échanger nos expériences et idées.

Conclusion :

Nous souhaitons dédier notre présentation à nos prédécesseuses qui ont, dès les années 70, revendiqué que la question coloniale, la diversité ethnique fasse partie intégrante des groupes féministes et ou lesbiens.

Nous les citons :

Coordination des femmes noires en France, par Awa Thiam, Madivine, les N’Déesses et les Sehakkya, par des lesbiennes maghrébines entre la France et le Maghreb, le groupe du 6 Nov., par des lesbiennes politiques internationales et le groupe des LDR (Lesbiennes contre les discriminations et le racisme) fondé par une lesbienne africaine.

Car être lesbienne, féministe, politique Of color c’est avoir l’honnêteté de revendiquer cette mémoire en reconnaissant à ces groupes qui ont porté des analyses et des réflexions sur l’invisibilité des lesbiennes "Of color", qui ont questionné le racisme, qui ont pensé un espace à soi avant nous.

www.espace-locs.fr


[1Sabreen Bint Loula-Al’Rassace (activiste lesbienne djiboutienne) et Nawo Carole Crawford (activiste lesbienne africaine-américaine européenne) sont co-fondatrices avec d’autres lesbiennes de l’Espace d’Expressions lesbiennes Of Color. Les autres co-fondatrices de l’Espace LOCs sont Moruni Turlot (bengalie), Lucy . H (seychéloise), F. (guadeloupéenne).



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