Utopies d’une lesbienne voyageuse

samedi 16 juin 2012
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Utopies d’une lesbienne voyageuse

Fiction de Chantal Melliès [1]

Nous étions le front du refus ; le lesbianisme, la non-mixité, le séparatisme, étaient un choix politique. Nous rêvions d’inventer notre monde pour changer le monde. Nous devions tout d’abord nous libérer de notre éducation, des rôles inculqués, nous décoloniser. Des terres de femmes, des maisons à la campagne, des lieux de rencontre ponctuels, nous ont rassemblées au Danemark, en Italie, en Grèce, en Espagne, en France, aux USA, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Le bouche à oreille, nos désirs, nos utopies, nous ont transportées et transformées. Nous avons appris à vivre et à travailler ensemble, à nous aimer, à trouver et partager l’argent. Nous avons su définir une éthique des relations entre femmes.

Ce récit est une fiction de l’utopie de la transformation et de la libération des années 1978 à 84. La réalité a été plus contrastée et complexe. Il relate un itinéraire d’une lesbienne voyageuse.

Itinéraire singulier

Cela a commencé pour moi à la Gavine, restaurant associatif féministe de Toulouse, où je travaillais depuis 1978. Elise, la Québécoise, est arrivée à Toulouse et a créé l’évènement (nous n’avions pas de contact avec les étrangères) ; c’est la première à nous parler des terres de femmes en Californie et du Festival de musique du Michignan. Puis Alice, qui fait partie du groupe de femmes qui gravite autour de la Gavine, achète "Les Laussiers Hauts", maison à retaper dans le Lauragais, occasion pour elle de découvrir Marik, qui fait du maraîchage à En Salvan, tout à côté. Ces deux lieux lesbiens s’ouvrent à qui veut donner un coup de main, discuter et prendre du bon temps. Puis je loue les "Bordes-hautes", petite maison perchée sur une colline, pas loin de mes voisines. Et je fais des allers-retours pour continuer à travailler à la Gavine, payée par les Assedic, que je touche suite à une formation en ébénisterie.

En septembre 1979, Elise m’informe qu’un groupe part faire les vendanges dans l’Aude, je me greffe dessus et tout commence ! Ce groupe sert de point de ralliement à celles qui rentrent de Grèce après avoir ramassé les amandes ou qui arrivent d’Ibiza après la récolte des olives. Je rencontre les Allemandes pour la première fois. A l’issue de ces vendanges, où nous avons partagé le travail et la préparation des repas, de façon à prendre du repos à tour de rôle, nous sommes payées en bouteilles de vin sous prétexte que ce n’était jamais les mêmes qui travaillaient !

Pas découragées, nous décidons de continuer à vivre ensemble à Bordes-Hautes, maison devenue une destination pour les lesbiennes voyageuses en quelques semaines. Des routardes isolées, venues d’Angleterre ou de Nouvelle-Zélande, arrivent au bout du chemin sans prévenir ; des Espagnoles font escale en route vers le Danemark. Le bouche à oreille et le courrier fonctionnent. La maison est surpeuplée mais cela n’émeut personne.

Dans une grande demeure vide louée au bord de la Garonne, des amies nous invitent à organiser une fête qui durera plusieurs jours ; des femmes arrivent jour et nuit, avec leurs instruments de musique et leur duvet. Nous sommes de plus en plus nombreuses à chercher la même chose. A plusieurs, nous nous sentons plus riches et plus fortes. Après la fête, chacune reprend sa route, je retourne à Borde-Hautes avec quelques-unes. Et je reprends mon engagement à la Gavine.

De là, on apprend qu’un grand groupe de lesbiennes radicales est arrivé de Berlin avec le projet d’acheter une terre dans la région ; elles organisent de grandes fêtes dans des châteaux des environs ; la légende raconte qu’elles font si peur dans les campagnes que les prix explosent sur leur passage. Elles sont peu nombreuses à s’installer. Quelques-unes participent à l’achat des "Bouichettes", terre de femmes sur les contreforts des Pyrénées ; des projets agricoles plus individuels voient le jour. A En Salvan, des Allemandes, puis des Italiennes y séjournent et apprennent le maraîchage.

L’arrivée des lesbiennes voyageuses a bousculé les relations entre les copines de Toulouse ; deux univers cohabitent mais se rencontrent peu.

Un beau jour, je laisse Bordes-Hautes à ses habitantes du moment, pour aller voir le printemps au Danemark, les fleurs sur la neige ! En avril 1980, je débarque à Kvindelandet, terre de femmes créée par des féministes danoises de l’Université des femmes, qui ne veulent plus dépendre des subventions de l’Etat. Ce lieu ouvert, en bordure de forêt, est très investi par les Allemandes. Les Danoises en ont créé l’esprit. Nous sommes en permanence une cinquantaine de femmes.

Nous allons nues, nous travaillons la terre avec les techniques bio, nous ramassons et scions le bois quotidien, nous soignons chevaux et vaches ; nous faisons beaucoup de musique et de cuisine ; nous construisons, décorons et réparons les cabanes et wagons ; nous faisons du yoga et de la relaxation ; nous échangeons des massages ; nous utilisons l’herboristerie et la diététique macro-bio ; nous apprenons à faire des rêves éveillés, à utiliser la suggestion positive que nous activons par auto-hypnose ou dans des transes plus profondes ; nous nous réunissons en cercles de parole [2].

Chacune apprend à distinguer ce qu’elle aime faire et ce qu’elle n’aime pas faire. Nous nous encourageons à explorer nos talents, en nous ouvrant des chemins les unes les autres. Nous nous permettons d’explorer sans complexe tous les arts.

Nous nous faisons plaisir tout en apprenant tout ce qui peut nous servir à nous libérer et à nous soigner de la violence masculine et familiale.

Je passe 4 mois décisifs à Kvindelandet, à une période d’abondance, avant de partir sans regarder une carte avec quelques amies au nord de la Norvège, sur les iles Lofoten, pour aider des Norvégiennes à trouver une terre à moutons. Fascinées par la nature, nous nous installons dans la montagne pour l’été. L’arrivée des aurores boréales nous alerte sur l’automne, qui est en train de nous surprendre. Nous trouvons facilement une petite maison toute équipée, en échange de travaux de peinture. Sur la côte sud, entre montagne et mer.
Encore en short, nous posons une petite annonce au supermarché du coin et nous récoltons suffisamment de vêtements d’hiver pour faire des matelas. Nous ouvrons chacune un compte en banque, seule condition exigée du service de l’immigration. Avec l’argent qu’on rassemble, on achète une réserve de carottes et de navets. Le voisin nous offre un champ de patates et nous approvisionne en lait tous les jours. Tout est trop facile, nous devons rester. Nos amies norvégiennes travaillent dans une usine de conditionnement de poisson(s), dans l’île d’à côté, pour ramasser de l’argent. L’hiver nous relègue à l’intérieur, à l’abri du froid et de l’obscurité ; Nous ne sommes reliées au monde que par les colis de céréales envoyés par les copines de Kvindelandet et la précieuse bibliothèque internationale par correspondance. C’est ce que nous recherchions, une expérience extrême avec la nature.

De retour à Kvindelandet 7 mois plus tard, anémiée par un régime sans lumière ni protéine, je retrouve Élise qui voyage avec Carmen ; je leur promets de les rejoindre en Équateur si elles y partent. Des Allemandes se préparent à descendre à cheval vers le sud de la France, près des Bouichettes dans l’Aude. J’habite dans un tipi quelques mois, puis je séjourne à Copenhague avant de redescendre en France.

A Toulouse, les lieux se multiplient, tous invitant. Au cours de l’été, je rencontre des copines qui vivent en squat(t), je séjourne à Persin-Bas repris par Frédérique qui essaye de faire vivre cette immense bâtisse au milieu des champs ; et j’entends parler pour la première fois du projet de "Douach", un autre lieu dans l’Ariège, qui vient d’être acheté par trois lesbiennes et où je séjournerai.

En fin de compte, en décembre 81, je pars en direction de Montréal, où Élise et Carmen ont décidé de s’installer au dernier moment. Ce n’est pas San Francisco, mais c’est tout comme. Je ne suis jamais allée aussi loin. Les lesbiennes ont investi le plateau Mont Royal ; les logements immenses coutent peu et se partagent. Beaucoup de copines utilisent le bien-être social, comme base financière pour se consacrer à leur passion : peinture, musique, photo, performance, vidéo, théâtre, écriture. Etre jeune n’est pas un handicap comme en Europe. J’assiste ébahie à l’exposition des œuvres des copines, qui côtoient au Musée d’Art Moderne "Le banquet" de Judith Chicago. Les féministes ont leur compagnie de théâtre, leur librairie, leur maison d’édition ; les lesbiennes, l’épicerie bio des sœurs Labrosse, le groupe de rock WonderBrass, deux bars l’un à côté de l’autre, le Labyris et le Lilith. Quand la librairie des femmes ferme, une autre s’ouvre. Il y a une énergie communicative, une effervescence culturelle. Les lesbiennes se rencontrent tous les jours, se produisent dans les bars (expo, musique, performance). C’est un mode de vie communautaire, très organisé et solidaire. Chacune fait, autant que possible, ce qu’elle aime le plus et se nourrit du travail des autres. Les lesbiennes radicales d’"Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui" animent le débat politique.

Dans les bois des Laurentides, il y a aussi des maisons, une terre collective sur laquelle chacune construit sa cabane. Peu y vivent à plein temps, l’hiver est trop long et rude.

C’est dans cet environnement que je vis trois ans, trouvant du boulot avec la carte des copines, qui ne peuvent me la prêter qu’un temps limité pour ne pas perdre leur droit au bien-être social. Je change de travail et d’identité régulièrement. Au bout de six mois, je suis en situation irrégulière face à l’immigration. En 1984, les fédéraux me repèrent, je préfère rentrer avec l’espoir de revenir, plutôt que de me faire expulser. Arrivée à Paris, je découvre, oh combien ! qu’avoir des papiers, conditionne la vie et détermine mon autonomie. Je choisis la facilité. Je retrouve les amies du voyage. Nous nous tenons les coudes pour reprendre nos études et apprendre un métier. C’est la fin du voyage sans date de retour.

Par ce récit, j’ai voulu vous restituer ce rêve que nous avions d’inventer notre monde entre femmes pour changer le monde et continuer la réflexion d’Adrienne Rich sur l’éthique des relations entre femmes.

De ce récit, j’en extrais trois évidences encore vivantes en moi :

Première évidence : nous avons besoin d’espace, de nous créer des territoires. L’esprit d’ouverture et de liberté qui règne dans ces lieux est essentiel. Chacune, quels que soient son milieu d’origine, son âge, sa sexualité, ses moyens financiers, doit être accueillie sans apriori et peut trouver sa place.
Nous avons faim de nous rencontrer, de nous parler, de penser nos vies et notre relation au monde, de nous aimer, d’avoir des projets ensemble. La non-mixité nous donne la force de sortir des sentiers battus. Nous explorons un nouvel érotisme ; la recherche du plaisir nous invite à expérimenter d’autres lois, à nous mesurer à nos utopies, à nous inventer au présent.

Seconde évidence : nous avons besoin de nous libérer de notre éducation hétéro-sexuelle et judéo-chrétienne. Nous pouvons nous débarrasser de nos oripeaux de filles occidentales "trop bien élevées". Nous voulons arrêter de nous infliger des blessures et de nous mentir à nous-mêmes. Le désir et la révolte nous guident. Nous pouvons prendre le pouvoir sur notre mental, nos émotions et notre corps, mettre en cause nos habitudes et nos certitudes. Nous nous regardons autrement.

Nous décryptons les rôles et les modèles que nous véhiculons. Nous nous méfions particulièrement du sacrifice et du maternage, du désir de fusion et de possession, de la plainte et de la dévalorisation de soi. Nous voulons être cohérentes dans nos actes. Entre nous, nous cultivons l’amour et le plaisir, nous portons un regard bienveillant, optimiste et stimulant les unes sur les autres. Nos différences sont notre richesse. Nous apprenons à prendre chez les autres ce dont nous avons besoin. Chacune est responsable d’elle-même, se sent libre et respecte la liberté de l’autre.

Troisième évidence : nous avons besoin d’acquérir notre indépendance économique et matérielle. Nous sommes féministes, écologistes et anti-capitalistes. Nous veillons à instaurer des rapports d’égalité entre nous et n’acceptons aucune hiérarchie, les décisions sont collégiales. Nous vivons avec un minimum d’argent. Nous consommons peu. Nous apprenons des unes des autres à faire le plus de choses possibles par nous-mêmes. Nous voyageons ; le monde lesbien est vaste et polyglotte. Rebelle. Nous pouvons y circuler librement. Les lesbiennes pensent et créer leur vie dans la marge. Nous y prenons notre droit et notre liberté.

Cette histoire des lesbiennes voyageuses et des communautés lesbiennes commence juste à se raconter. La création de lieux collectifs et/ou communautaires est encore aujourd’hui une nécessité pour inventer nos vies, expérimenter d’autres relations entre nous et penser notre action politique.

viragehorspiste@yahoo.fr


[1Militante féministe de base depuis l’âge de 15 ans, j’ai fait partie de nombreuses associations tant sociale, culturelle que politique, ces trois dimensions étant indissociables pour moi. Je n’ai pas ménagé mes efforts pour la liberté sexuelle, l’accès à la parole, à la pensée et à l’écriture, la solidarité concrète avec les femmes victimes des violences masculines et du racisme, la dénonciation de l’enferment des femmes dans les emplois familiaux, l’information sur les combats des femmes dans le monde, la solidarité politique avec les féministes algériennes en lutte contre l’intégrisme islamiste, la solidarité avec les prostituées sous le joug de la loi hypocrite contre le racolage passif.

[2Le bâton de la parole, utilisé par les chamanes amérindiens, garantit une écoute de qualité, ininterrompue et respectueuse, qui transforme la parole, lui donne du pouvoir. Chacune conclut par « j’ai parlé » et passe le bâton à qui veut



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