Cineffable : laboratoire d’autogestion, école d’affirmation

samedi 16 juin 2012
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Cineffable : laboratoire d’autogestion, école d’affirmation

Anne Beniguel [1]

En novembre 2010 se tiendra la 22e édition du festival du film lesbien et féministe de Paris, Quand les lesbiennes se font du cinéma, organisé aujourd’hui par Cineffable. Difficile de compter les organisatrices qui se sont succédées au sein d’une équipe renouvelée chaque année depuis l’origine. Ce qui est sûr, c’est que le flambeau se transmet et que les générations s’y côtoient en conservant l’esprit originel : ouverture à l’expression de toutes les lesbiennes, décisions collectives, bénévolat général et autonomie. Quelles sont les clés de cette longévité qui force l’admiration du réseau des festivals LGBT ? Comment une organisation peut elle fonctionner sur la durée sans hiérarchie, tout en restant ouverte ? Cette ouverture n’en constitue-t-elle pas justement un point crucial ?

Je commencerai par quelques précisions liminaires pour cadrer mon propos. Tout d’abord je ne suis pas sûre qu’il colle tout à fait avec le titre que je lui ai donné, un peu rapidement, pour répondre aux contraintes de bouclage des documents de communication. Ensuite, cette intervention ne sera pas un historique du festival. Le film réalisé par les VidéObstinées pour la 20e édition le fait admirablement. Elle ne sera pas un historique de Cineffable. Petit rappel préalable parce que ce n’est pas connu de toutes : "l’organisme Cineffable" qui fait vivre aujourd’hui "l’événement festival" ne l’a pas créé. Les fondatrices de Cineffable ont vécu le festival avec son équipe antérieure -Saphonie- et l’ont suffisamment apprécié pour prendre le relais lorsque le premier groupe s’est arrêté (c’est sans doute une vision quelque peu raccourcie des événements mais nous ne sommes pas ici pour en débattre). Aujourd’hui, plus aucune des créatrices du festival ni de Cineffable n’est encore dans l’équipe.

Ensuite, je ne parle pas pour Cineffable. J’apporte mon témoignage. Mon propos est d’ouvrir des pistes sur un fonctionnement qui, à mon sens, explique la longévité du festival, d’en pointer les facteurs clés, et de mettre en évidence ce que cette implication m’a apporté. D’autres membres de l’équipe n’auraient sans doute pas le même point de vue. En bref, il y a autant de "Cineffables" que de "Cineffabuleuses".

Cineffable, donc, une organisation qui fonctionne sur les mêmes principes depuis 19 ans, pour porter et recréer chaque année un événement majeur et incontournable de notre culture lesbienne -j’espère que l’assemblée ne verra pas dans cette affirmation une quelconque prétention de ma part.

Savez-vous combien de femmes se sont impliquées dans cette aventure depuis l’origine ? (…)
Moi non plus. Mais en parcourant les listes de l’équipe au fil des catalogues depuis 1989, j’arrive à… 299 ! Et c’est un minimum, n’oublions pas celles qui, pour des raisons diverses et variées, n’ont pas souhaité que leur nom soit publié. A ce chiffre, il faudrait encore ajouter celles qui renforcent l’équipe pendant l’événement, que nous appelons entre nous les bénévoles, comme si nous ne l’étions pas nous aussi ! Voilà qui concourt à la vigueur et à la longévité du festival : de nouvelles forces y entrent chaque année, plus ou moins nombreuses, pour y rester plus ou moins longtemps. Concrètement c’est simple : lors de la rencontre-bilan du mois de janvier, à laquelle toutes les adhérentes sont conviées, on remet tout à plat et on ouvre l’équipe aux volontaires en leur présentant le fonctionnement et l’organisation en commissions. Seuls critères : être une femme, être motivée et avoir au moins été spectatrice à un festival (sur ce dernier point, on n’est pas trop regardantes –j’ai quelques exemples en tête). Toutes ne restent pas, et c’est normal, elles prennent la mesure de l’implication nécessaire, de leur disponibilité, elles trouvent leur place ou non dans l’organisation. Ce n’est pas évident pour certaines qui ont besoin d’un cadre plus directif – gageons qu’elles pourront revenir lorsqu’elles seront prêtes. Au final, le renouvellement est important, d’année en année. Pourtant, depuis 16 ans que j’y suis, revient la question récurrente de notre « capacité à accueillir les nouvelles » avec ce fonctionnement exigeant et les difficultés qu’il génère :

  • la nécessaire implication en commission(s) et en plénière ;
  • des réunions plus ou moins fréquentes selon les commissions et les périodes ;
  • d’éternels problèmes de communication interne ;
  • des discussions apparaissant cryptées sur des sujets obscurs pour les non initiées…

Message personnel aux membres de l’équipe ici présentes : c’est pareil au boulot et on n’est pas si mauvaises, les filles ! Mon constat statistique basique sur les listes du catalogue indique que, ces dix dernières années, nous avons intégré entre 7 et 28 nouvelles par an.

Première série de clés : ouverture, pluralité et régénération permanente.

68 noms cette année sur la liste, mais comment ça marche ? C’est une organisation résolument tournée vers l’action. Chaque commission a son champ et dispose d’une véritable autonomie dans ce cadre. Cette organisation en commissions, fondées chacune pour exercer une fonction concrète au sein du festival ou mener un projet défini, élimine les risques de fonctionnement de type "clanique". Chacune a ainsi une place reconnue au sein de l’association, comme vis-à-vis de l’extérieur (par opposition au système pyramidal bureau/CA/ membres de base, qui régit de nombreuses associations fonctionnant sur le principe de la démocratie de représentation). La réunion plénière mensuelle et les multiples échanges par e-mail permettent la mise en commun indispensable à la coordination générale des tâches et à la prise de décision sur tout ce qui engage collectivement l’association. Bien sûr, il y a des frictions, des discussions parfois vives, des tensions entre les commissions (Ah, le "dossier bleu" ! Qui s’en souvient aujourd’hui…) ou à l’intérieur de celles-ci. Avec une seule règle : chacune peut s’exprimer et toutes les voix comptent. Personne n’est "chef" et toutes les commissions ont la même importance. La présidente est là pour signer les demandes administratives, la trésorière pour signer les chèques et la secrétaire, … parce qu’on a écrit un jour qu’il en fallait une dans les statuts. A ce propos, Marie-Josèphe m’a rappelé aussi qu’à une époque, la trésorière n’était même pas dans la commission finances, c’est dire le niveau de confiance. Du coup, il n’y a pas d’enjeu de pouvoir mais un objectif partagé à 100 % : réussir le festival (et les autres événements bonus – en plus petit comité mais avec le soutien général du collectif). Il va de soi que plus on est nombreuses, plus ça se complique (ne serait-ce que pour trouver LA date qui convienne au plus grand nombre et LE lieu suffisamment dimensionné et accessible pour se réunir…). Évidemment, les plus impliquées sont plus écoutées, les plus anciennes disposent d’arguments tirés de leur expérience, mais c’est toujours par la discussion qu’on décide – sans censure dans l’expression des idées, des avis et des propositions – et si l’on vote (fait rarissime) chaque voix compte à égalité, et les absentes, si elles n’ont pas donné préalablement leur avis par e-mail, acceptent la décision prise et, au-delà, la soutiennent vis-à-vis de l’extérieur.

Deuxième série de clés : prise de décision collective, but commun, égalité, non hiérarchie.

Et on en tire quoi ? Tout d’abord, pas de bénéfice immédiat : bénévolat général et absence d’exploitation personnelle de ce qui est produit (traductions, écrits, visuels…) constituent une règle aujourd’hui bien ancrée. La récompense suprême c’est que le festival existe, qu’il soit réussi et que les festivalières soient satisfaites (enfin sauf celles qui râlent mais si elles râlent c’est parce qu’elles l’aiment trop, leur festival…). Bon c’est un peu angélique tout ça, parce que si on reste c’est aussi pour ce qu’on en tire. C’est un espace d’initiative et d’innovation collective, un lieu de mise en commun de compétences et de qualification mutuelle. Par l’action, dans l’action, on se perfectionne et on s’approprie des savoir-faire, des techniques et des outils en perpétuelle évolution. Des exemples en vrac :

  • le procédé de sous-titrage,
  • le serveur minitel puis le site Internet et l’outil interne Cinefforum,
  • la PAO,
  • la TGTL et son projet vidéo,
  • les techniques de montage numérique et le trailer,
  • l’adaptation du sous-titrage au public sourd et malentendant,
  • l’incrustation de sous-titres sur DVD

mais aussi les recettes du sandwich concombre chèvre ou de la tarte poire bleu et bien d’autres que j’oublie ou que j’ignore…

Le corollaire de tout cela c’est que nous comptons d’abord et avant tout sur nous-mêmes, entendu au sens large de l’équipe et des festivalières. Longtemps notre action est restée strictement autofinancée et si nous avons finalement décidé de demander une subvention -pas à l’unanimité, je précise- c’est dans un objectif de reconnaissance institutionnelle et en veillant à ce que son emploi soit identifié de sorte qu’une non reconduction ne mette pas en péril l’avenir du festival.

Troisième série de clés : bénévolat, partage des savoirs, apprentissage dans l’action, autonomie financière.

Enfin si on échange des idées, c’est dans le respect d’un principe fondateur auquel nous demeurons particulièrement attachées : pas de yaka/faukon ! De la confrontation des points de vue, des discussions internes, des débats avec les festivalières ou encore de la fréquentation d’autres événements naissent des idées pour enrichir le festival, améliorer l’organisation, créer de nouveaux projets en son sein ou à l’extérieur… Règle de base : tout projet n’est engagé que s’il est porté par une personne ou un groupe. À l’inverse, tout projet existant qui n’est plus porté n’est pas reconduit. C’est ainsi que, par exemple, le festival a connu des années avec fête et des années sans fête. Évidemment si, un jour, l’équipe se retrouvait sans personne à la programmation ou à la restauration on aurait un vrai problème, mais là on reste dans le cœur du festival, pas dans les projets satellites. Et l’on s’y rencontre, c’est une richesse extraordinaire parce que l’équipe rassemble des femmes d’origines, d’âges (en 2010 la communauté cineffabuleuse s’échelonne de 21 à 78 ans), de parcours, de milieux vraiment très divers. On s’entend mieux avec certaines qu’avec d’autres, on s’y fait des amies ou simplement des partenaires avec qui on a plaisir à œuvrer, on peut y trouver sa compagne ou l’y perdre, voire les deux. On apprend ainsi à collaborer avec des personnalités et des caractères variés -et c’est loin d’être facile tous les jours, d’autant plus que, contrairement au travail, on participe volontairement et sur notre temps théoriquement libre. On est sensées s’investir sans contrainte. Alors on apprend à travailler ensemble, à s’affirmer au sein du groupe, mais aussi vis-à-vis des interlocuteurs extérieurs grâce au poids et au retentissement du festival. Et, parce qu’on apprend à se connaître sur le savoir-être et le savoir-faire (et non sur le savoir-dire [2]), peut naître une vraie confiance, pas aveugle toutefois puisque chaque commission et chacune au sein des commissions rend compte de ses réalisations. Quatrième série de clés : portage des idées nouvelles par leur conceptrice ou abandon, pluralité des rencontres, affirmation, confiance.

Et, bien sûr, il reste une dernière clé que j’ai failli oublier tellement elle va de soi : tout ceci n’est possible que dans la non-mixité. Certes je n’ai pas d’expérience associative mixte, mais dans la vie professionnelle, j’ai pu me rendre compte que si les femmes ne sont pas dénuées d’ego, elles ne le placent pas au même endroit que ces messieurs.

Voilà donc les quelques pistes que je propose pour comprendre pourquoi les lesbiennes se feront encore du cinéma, pour la 22e fois, les 1er et 2 novembre prochains à l’Espace Reuilly.
Pour conclure, je dirais que Cineffable et le festival constituent le socle sur lequel s’est construite la confiance qui m’a permis d’en arriver où j’en suis professionnellement. Parce que prendre conscience de la qualité et de l’importance de l’événement ainsi créé et porté par nous-mêmes, m’a donné force et confiance. Une confiance sur laquelle je peux m’appuyer pour prendre des responsabilités et m’affirmer dans d’autres contextes. Ma présence à cette tribune aujourd’hui illustre mon propos. Qui me connaît depuis suffisamment longtemps pourra témoigner que, avant, jamais je n’aurais osé m’exprimer ainsi devant vous. Et, question reconnaissance, j’ai connu un grand moment quand, Barbara, toi qui étais dans l’équipe d’origine, tu m’as dit en revenant au festival en 2008, qu’on avait su garder l’esprit tout en évoluant.

Je tiens à remercier toutes celles qui ont fait le festival et Cineffable, et celles qui ont écrit les textes publiés au fil des années dans les catalogues et sur lesquels j’ai pu m’appuyer pour formaliser cette contribution.


[1Trop jeune pour avoir connu les luttes féministes des années 70 et trop timide et isolée dans sa province pour avoir été active dans le mouvement gay et lesbien des années 80, Anne Beniguel a commencé sa vie militante en découvrant le festival "Quand les lesbiennes se font du cinéma" qu’elle a rejoint en 1995. Habituée du travail associatif "en soute" ou en coulisse, elle se décide à monter à la tribune pour apporter son témoignage sur cette expérience.

[2Je veux dire par là qu’une personne qui ne serait que dans le discours sans s’impliquer dans l’action ne trouverait pas sa place à Cineffable. On rejoint ici l’exclusion des "Yaka-Faukon". Cela ne veut évidemment pas dire qu’on refuse celles qui sont capables de parler de leur action ou de théoriser les réalisations collectives. (note additive liée à la question d’une autre intervenante lors du colloque que nous n’avons finalement pas eu le temps de creuser).



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