L’éclatante visibilité (contre) Pouvoir/plaisir/Partage

jeudi 10 octobre 2013
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Cultures lesbiennes : anticorps de l’acculturation main stream

Comment résister à une intoxication ? En connaissant son antidote. Voilà donc le travail de la pensée : concevoir puis identifier l’antidote à un poison (mental, sociétal). De son côté, le corps détient ses propres anticorps. Je ne vous apprendrai rien, le corps lesbien possède lui aussi ses anticorps. Puissants. Capable d’exprimer sa résistance souvent dès l’enfance, puis dès l’éveil des désirs. Et, faut-il le souligner : la pensée lesbienne procède de ce corps lesbien en tant qu’il est, de facto, premier facteur de résistance. Nos vies individuelles, quant à elles, ont toutes à raconter le processus plus ou moins précoce de l’identification du mal, la marche plus ou moins longue qui a été celle de notre échappée du carcan hétérosexuel, hétérofamilial, hétéropolitique, de notre soustraction au destin de la petite famille à l’identique. Individuellement donc, solitairement, il nous a fallu subir beaucoup d’images toxiques, lire beaucoup d’œuvres infectées avant de trouver celles qui indiqueraient un tant soi peu la marche à suivre.

Ou bien, ou bien… Nous avons cette chance de tomber dans la bonne période, la bonne ville, le bon groupe, et faire affaire avec une, ou mieux, beaucoup… voire un tas de désintoxiquées. S’agissant de notre histoire récente donc, de ce lent et long puis soudain et explosif coming out des années 70-80 : elle a d’extraordinaire qu’elle a permis à des pensées singulières de s’identifier et de créer cette faculté collective de résistance… Et alors, tout a fait image…

De l’alien en soi à la désaliénation

Quand on connaît un remède on aime à communiquer son mode d’emploi. C’est ce qu’ont fait les lesbiennes ex-intoxiquées, artisanes et/ou transfuges du mouvement féministe dit « de la 2e vague », et qui dès les années 70-80 (60 chez les Nord-américaines) se sont regroupées pour partager leur pharmacopée, échanger leurs bonnes adresses, se constituant elles-mêmes en « bonnes adresses ». Lesquelles adresses on savait pouvoir dénicher (en francophonie), dans les pages de Lesbia Magazine, par exemple. (Je n’oublie pas les Gouines rouges ni « Quand les femmes s’aiment » !) Le fait est que rapidement notre pharmacie de campagne s’est constituée en internationale aimantée d’anticorps partie combattre et expulser le grand corps – épais – de l’ennemi principal. Nous qui jusque alors avions été isolées (seule ou en couple), au mieux en lien avec quelques copines, ou ensuite noyées dans des associations hétéroféministes, nous, les identifiées lesbiennes avons alors identifié collectivement notre plaisir dans sa portée révolutionnaire, avons pensé ensemble ce qui jusque alors était un impensable. S’exclure volontairement de la norme qui avait empoisonné nos enfances-adolescences des années 50-60 (autant dire une préhistoire) avait déjà représenté un travail de force. Se retrouver soudain en groupes constitués, identifiés lesbiens, a donc été un enivrement.

Allégées du poids de devoir réfléchir et résister toute.s seule.s, on s’est connues, on s’est reconnues… Et cette identification, cette re-constitution plurielle, chorale d’un corpus lesbien, c’est cela qui s’appelle culture lesbienne.

J’ai donc appuyé sur deux points : le premier, douloureux, qui est le conditionnement, c’est-à-dire l’aliénation ; et le deuxième qui est heureux, le déconditionnement, mais qui ne va pas sans mal, avant de pouvoir faire du bien. Repousser la violence de l’hétérosociété installée dans nos têtes (neurones bouche yeux oreilles), qui se pavane sur tous les écrans, dans tous les micros et à longueur de pages ou de linéaires des galeries et des musées, demande déjà une résistance épuisante.

Mais un autre boulot à plein temps attendait (attend) l’identifiée lesbienne : à ce langage unique du colonialisme patriarcal, à cette épuisante scission dominante homme-femme, à ces images jamais contrariées par l’establishment médiatique mâle (aujourd’hui affichant d’être homophile mais toujours aussi crassement acculturé côté lesbien), elle donc, la lesbienne cultivée devra inlassablement opposer son propre bouillon de culture. Bien qu’on soit des centaines, des milliers, des millions selon que l’on considère nos villes, nos réseaux, nos continents, c’est une bataille quasi anonyme que livrent celles qui défendent et promeuvent la culture lesbienne. Beaucoup est encore à faire pour historiciser celle-ci, contextualiser les processus de création et de pensée, qui s’avèrent bien plus anciens que ceux qui ont émergé dans ces seules dernières trois ou quatre décennies.

Malgré l’ampleur des fois décourageante de ce travail, et la colère qui l’accompagne (ah les salauds de neveux qui ont mis les scellés aux archives de leur tante, ont brûlé sa correspondance amoureuse, et là je pense à Emily Dickinson…), bref, celles qui s’y adonnent, je parle du travail de fouille, trouvent TRÈS plaisant de le faire. Le défi, c’est qu’il faudra aussi qu’elle le rende plaisant et convaincant pour les lesbiennes elles-mêmes. (Je parle là d’un contexte ou une association en non mixité comme celle que je représente a pour vocation d’être un centre anti-poison – poisons de l’acculturation et de l’aliénation – en organisant, pour des lesbiennes, de grands rendez-vous de plaisir et de partage du butin. J’y reviendrai.)

Notons toutefois que, passée la pure volupté des premières années de notre coming out collectif où chaque ville en France, même moyenne, voyait se monter une association de lesbiennes, un café, une permanence… il a fallu se rendre à l’évidence que nos ennemis sont multiples, y compris en nous-mêmes. En effet, pour corser la complexité de la désintoxication, il a fallu traiter d’autres zones restées colonisées donc encore infectées. Et ce n’est pas le plus jouissif. Moi-même, susceptible d’être atteinte en tant que blanche nordiste, je parle en connaissance de cause. Exemples : faire craquer les bubons hégémoniques de blanches-classes-moyennes n’est pas super cool, contester les imaginaires univoques d’occidentales du Nord est déstabilisant, secouer les frilosités internes qui cloisonnent nos nationalités respectives, peu douées pour les langues en dépit du règne d’internet, est assez vexant (oui), analyser les phobies ou ignorances transversales des pluri-discriminations (outre la racisation : le handicap, la précarité, les transidentités…) bouscule notre modeste confort de modestes privilégiées verticales.

Enfin, autre tâche politique ingrate et pour l’instant assez peu couronnée de succès : bousculer chez certaines leurs illusions d’une alliance objective (< terminologie de 68) avec d’autres groupes mixtes gays et trans, certes historiquement discriminés eux aussi, mais qui en contrepartie n’ont justement que très peu ou pas d’objectif d’alliance solidaire avec les lesbiennes. La fusion avec ces groupes mixtes, dont la mixité se répartit grosso modo entre 1/5 pour les lezs – 4/5 pour les gays et trans, est considérée par des lesbiennes (généralement non issues du combat féministe ou le redécouvrant à peine) comme une union « naturelle » et souhaitable.

Lorsque ces groupes majoritairement gays donc mâles n’ont visiblement pas travaillé sur leur misogynie, voire l’affichent sans complexe, ignorant même la notion politique de domination, il va sans dire que les lesbiennes qui en font partie restent intoxiquées, ou le deviennent même parfois quasi volontairement.

Et voilà bien l’un des effets sidérants de l’aliénation, non seulement patriarcale mais que je tends aussi à nommer fratriarcale : un fratriarcat de dominants, lui-même émanation et corps établi de certaine gayitude misogyne et lesbophobe [1]

Éblouissant retour de bâton de cette loi des pères qui nous refile maintenant leurs fils, nos « frères ». Qui peut avaler ça !

Libération, lien, autonomie

Je l’ai rappelé en introduction, ce qui a caractérisé notre opération de renversement épistémologique du discours dominant, assimilable à une intoxication, a été notre conscience de détenir le contre-poison, puis de le partager partout où y a de la lesbienne – c’est-à-dire partout –, enfin de protéger cette transmission (de nos sources, de nos archives, en somme de nos productions).

Qu’ont donc fait concrètement les lesbiennes depuis qu’elles se reconnaissent comme corps lesbosocial ? Beaucoup de choses on s’en doute, car s’être libérées de la « la contrainte à l’hétérosexualité » (théorisée par Nicole-Claude Mathieu), et de la mixité obligatoire, NOUS avait, nous a donné des ailes. Nous verrons ensuite, en en débattant, ce qui en revanche peut nous mettre… du plomb dans l’aile.

Mais visitons d’abord ce travail politique de fond, jouissif, révolutionnaire, qu’est l’investissement et la diffusion de nos cultures. C’est avant tout un travail de sape : vu le bétonnage, il faut parfois y aller au marteau piqueur. Il s’agit de soulever des plaques entières d’ignorance et d’oubli, de déconsidération ou de minimisation, selon la même éternelle stratégie de territoire occupé. Nos modernes dominants, fratriarches masculinistes et post-féministes, sont à la manœuvre. Le champ d’exclusion des lesbiennes, par invisibilisation des mêmes, se déroule à l’infini et tous azimuts.

Les mots-clés de notre trousse d’urgence et de prophylaxie sont alors :

  • Comme j’ai dit, la circulation donc le partage de nos trouvailles et de nos recherches. Tout cela étant évidemment moteur de visibilité et, cela va sans dire, de fierté. Une fierté de camionneuses, chaque fois qu’on sait avoir touché des lesbiennes isolées – géographiquement et/ou conceptuellement.
  • la célébration (des savoirs, des arts, des expériences… bis), donc l’entraînement à l’admiration. Ni « béate » ni obséquieuse, mais active. Parfaitement – l’admiration étant elle aussi un vrai contrepoison du désamour de soi et de la misogynie intériorisée, si bien inculqués aux filles.
  • l’autonomie, dans cette volonté du faire ensemble, en non mixité – décidément, mot-clé s’il en est. Mais cette indépendance peut parfois se contrarier stratégiquement avec…
  • la diffusion de notre culture at large. Ici le bât blesse puisqu’on se heurte précisément à l’acculturation médiatique et sa misogynie indécrottable, sans parler de la lesbophobie dont ILS ne connaissent même pas le mot, ni donc la construction. C’est rageant, c’est humiliant, tant on a du mal à imposer notre existence hors de nos propres circuits autarciques. De cela aussi nous pourrions débattre. Ce plafond de verre de la notoriété lesbienne est certes un des effets de l’hétéro et de l’homoexpansionnisme mais il est aussi le fait de notre histoire, de nos pratiques, en particulier certain rejet gauchiste « des institutions », la méfiance d’ailleurs justifiée des médias audiovisuels, et paradoxalement le mépris d’une visibilité de premier plan (cf. bis, conséquence éventuelle de nos ambitions freinées par nos éducations de filles).

Et puis, et puis… l’adversaire a plus d’un tour dans son sac. Je fais allusion à L’Ennemi principal décrit avec maestria par Christine Delphy en 1970 (première parution) [2] . Nous savons désormais que le Système politique patriarcal droit dans ses bottes de pater familias héritier du capitalisme et des lois sur la famille du XIXe s. a muté, et tel un virus s’est diversifié en plusieurs souches. Voir le « plomb dans l’aile » annoncé plus haut et que je développerai plus bas.

C’est ici que le sujet de notre débat jouxte à nouveau celui de la non mixité et bien sûr de la visibilité et de la fierté. Il va sans dire qu’à Toulouse, depuis la création de Bagdam en 1989, notre rapport d’adresse est lesbien. Obsessionnellement lesbien. Et que pour obtenir ça il nous a fallu élever un rempart de légitimité forcenée. Impavides, sourdes aux sirènes de l’entrisme des bons-gays, des gentils-copains, des sympas-frangins on a maintenu ce périmètre de sécurité NON mixte pendant des années : à Bagdam Cafée de 89 à 99, puis dans les grands événements qui ont suivi au fil des années, comme les six grands colloques internationaux d’études lesbiennes, entre 2000 et 2009, accompagnés de l’édition de leurs actes, mais aussi dans d’autres manifestations des Printemps lesbiens de Toulouse, le 16e ayant eu lieu en 2013.

Ici statistiques en attente

Découvrir le sens caché des existences qui nous ont précédées (que ce soit il y a deux décennies ou 2 000 ans), défricher ce qui a été recouvert par les couches d’ignorance malveillante, inventorier les traces, les signes, les témoignages, désarchiver « la-lesbienne-inconnue » pour réarchiver nos découvertes en les protégeant, célébrer les chercheuses qui font ce travail inédit de décryptage conceptuel, linguistique, politique, chacune avec sa passion, sa spécialité, son talent et son ambition : voilà le travail.

Et précisément, valoriser l’ambition, puisque ce sentiment nous a été dérobé. Cette mise en valeur, éminemment politique pour les organisatrices d’événements lesbiens, cette célébration des talents invités s’opère parfois en dépit de l’inertie du groupe ou du public, parfois encore trop peu habitués à ce festoiement de nos valeurs, le confondant parfois avec du copinage subjectif, une exagération lyrique de l’une ou l’autre d’entre nous…

Il n’empêche que depuis la constitution du groupe, nous avons eu la conviction qu’en donnant à voir et entendre les lesbiennes de notre histoire et celles de notre temps (artistes, poètes, penseuses et activistes dans d’autres contextes, d’autres contrées) nous combattions activement les stéréotypes lesbophobiques, la misogynie et l’antiféminisme, y compris chez les lesbiennes elles-mêmes et leurs amies femmes, trans, queers…

Freins et contre-freins

J’y suis arrivée au plomb dans l’aile, et c’est le passage le plus difficile de mon exposé. Depuis 20 ans mais de façon ascendante et exponentielle, est à l’œuvre une entreprise de sabotage et de déconsidération des objectifs de lutte du féminisme et du lesbianisme radical. Sous l’appellation aussi arrogante que vague de postféminisme, un « nouveau » discours laisse entendre que l’ennemi principal n’est plus le système politico-économique fondé sur la domination masculine, mais le féminisme même ; et par-delà le féminisme, ringardisé et ostracisé, qualifié d’essentialiste même quand il ne l’est pas, on s’attaque à l’existence même d’un sujet femme – et ne parlons pas d’un sujet lesbienne ! Tout cela au nom de la « déconstruction » des genres, de la défense des minorités ethniques et des « nouvelles » identités sexuelles.

Le discours postféministe se compose largement d’un cocktail flatteur où se retrouvent au même niveau les revendications des femmes racisées, celles des prostituées et celles des gays, des transgenres et des intersexes. En associant sur le même plan ces luttes, on inocule l’idée que les femmes « de couleur » n’ont pas tant à voir avec le féminisme qu’avec l’histoire du colonialisme et que les intersexes et transgenres sont avant tout les victimes de l’impérialisme hétéro qui scinde les genres (ce qui au demeurant n’est pas faux… mais vous parlez d’un scoop !). Du coup, la lutte contre le patriarcat et la domination masculine est remplacée par un combat de mode contre l’hétérosexualité, non seulement contre le mâle blanc hétéronormé mais contre les féministes considérées comme monolithiques et largement complices de l’oppression coloniale. Et qu’importe si dans les pays écrasés par l’oppression masculine la plus démente et par les persécutions religieuses les plus criminelles, ce sont les femmes et les lesbiennes qui sont à la pointe des luttes de libération. Ces luttes définissent un combat féministe. Et ces femmes qui sont nos amies se battent contre un ordre établi : ordre politique, social, religieux qui définit les femmes comme dominées et les lesbiennes comme massacrables. Ces luttes ne sont pas, que je sache, un combat d’arrière-garde.

Eh bien figurez-vous que dans ce discours où le mâle blanc hétéro est stigmatisé comme un pitoyable beauf ringard et où les féministes sont accusées d’être sexuellement racistes, les hétéromâles de l’establishment mainstream de la culture médiatique ont manifesté récemment qu’ils s’y retrouvent. Je veux dire : opinent du bonnet, répercutent, pérorent, ouvrent leurs antennes et font débat sur les ondes avec des mines gourmandes, dans une espèce de stupéfiant masochisme, à la fois autopunitif et quasi autoproclamé, en guise d’exutoire évidemment transactionnel – du style Grand Pardon.

Mais allons donc ! Non-non, pas si masos qu’ils nous le laisseraient croire, ces hétéros métrosexuels (sic) branchés… Je vais traduire en langue vulgaire leur message énoncé en subliminal : « OK OK nous les mâles blancs hétéros on est des merdes, mais vous les queers on vous aime et vous nous intéressez, vous qui n’aimez pas les femmes, alors aimez-nous, nous qui n’aimons pas les femmes, et même qui-ne-pouvons-pas-les-ENCADRER » ! (cf. salopes de féministes et de gouines mal baisées – classique inusable). Dont acte. Car l’important à faire passer sur le canal de ce grand fratriarcat, tout frétillant de nouvelles solidarités (inter)sexuelles, c’est que des femmes, que LES femmes, hétéros ou lesbiennes soient elles-mêmes qualifiées de ringardes, que les féministes soient en dernier recours mise au ban telles des has been par le discours queer globalisant.

Donc oui-oui, les hétéromasculinistes, blancs de chez blanc ou pas, « s’y retrouvent » au grand bal des gynophobes ! Et le débat sur le mariage « gay » n’a fait qu’amplifier cet écrabouillage subtil de toute lutte véritable anti-domination masculine. Marie-Jo Bonnet l’a fort bien exprimé récemment en se demandant si le « mariage gay » ne s’inscrit pas dans une stratégie de prise de pouvoir (< mâle, note de JJ), plutôt que dans un processus de reconnaissance des singularités amoureuses. Peut-être faut-il admettre, ajoute-t-elle, que le désir gay est orienté vers son institutionnalisation, à la différence du désir lesbien ou plus globalement de celui des femmes rebelles, qui aspire à la transformation de nos sociétés.

Voici donc les nouveaux écueils (mais aucunement nouveaux en fait), auxquels on se heurte et heurtera au sein même de nos mouvances. Vous le savez ô combien, chères organisatrices de cette Lesbopride : notre initiative de visibilité 100 % lesbienne a été violemment attaquée. Elle le sera encore. Car dans notre activisme de lesbiennes-cultivées, dans nos événements politiques en non mixité, destinés « à donner force et légitimité aux lesbiennes », comme on ne cesse de le marteler depuis plus de 20 ans, ce n’est plus le gentil-gay qui veut rentrer dans la salle que nous avons à repousser (même gentiment), ce n’est plus le bon-copain de la copine (quoique des fois le bon-copain s’avère plus que lourdingue), ce ne sont plus les gentils-frangins qui nous barrent la route (bien que Brigitte ait eu certaine anecdote savoureuse à raconter à ce sujet –> voir notre débat sur la non mixité). Non, ce qui nous bouche la vue c’est ceux qui bâillonnent nos bouches. Puisque ce « nous » des lesbiennes est qualifié de naturalisant, il est remisé dans le grand sac poubelle de l’histoire du féminisme « historique » (synonyme de dépassé). Et cela au prétexte que ce nous des sujets lesbiennes serait une valorisation réactionnaire monogenrée, naturalisante, au détriment d’autres sujets discriminés, tels les trans.

Voilà donc la politique du queer, entendez du pire. C’est une fable paranoïaque. Les lesbiennes n’ont pas attendu la queeritude pour dé-naturaliser LA femme et s’y dés-identifier. Il reste que partout où des femmes, gouines ou pas, sont en danger de mort, elles accourent et se mobilisent. Et pas que sur le plan… symbolique.

On ne saura jamais par quels moyens la stratégie queer et son nomadisme sexuel imposeront le bonheur dans les relations sociales et amoureuses. Mais nous serons rassurées d’apprendre que l’affrontement direct n’est pas le problème de nos nouveaux-frères : nous n’avons aucune concurrence à craindre de ce côté-là, aucune remise en cause de l’organisation globale du monde masculiniste n’est à attendre d’un mouvement qui érige sa pensée autour d’un ordre symbolique, via la seule question sexuelle.

De la conception à la manutention. Et réciproquement.

Dans l’échange qui va suivre nous allons évoquer aussi les moyens concrets utilisés pour investir ces territoires du logos, de l’imaginaire et du symbolique – précisément – qui tous sont en voie d’être colonisés par ces nouveaux « ennemis principaux », eux-mêmes soutenus par les mannes médiatico-cultureuses pro-sexe.

Je ne vais citer ici que les énoncés car l’échange sera pluriel entre les intervenantes de ce débat et l’assistance.

  • Quel*s allié*s, quelles alliances ? Quels freins, quels retards ?
  • Quels soutiens institutionnels et quels réseaux dans le recueil des aides et financement ?
  • Quelles solidarités associatives et quelles sources d’autofinancement ?
  • Quelles ouvertures au « grand public » et quelles ruses pour combattre les silences radio de la médiatisation hétéronormée ? (voir plus haut ce que je viens d’évoquer concernant les médias hétéros philoqueers)
  • Quels médias lesbiens et quelle circulation de l’info : où en est l’occupation du web et des réseaux sociaux lesbiens ?
  • Quelle production et diffusion de nos propres produits de com : pin’s, badges, T-shirts, affiches, flyers, banderoles ; ou de création culturelle : édition (revues, collections…), audiovisuel (CD et DVD, films de fiction et documentaires, et leur trailer), arts plastiques (organisations d’expos, festivals, performance…) ?
  • Quelle participation à la recherche ? (visibilité de nos interviews dans des ouvrages ou thèses de sociologie, d’histoire contemporaine, etc.).
  • Quelles ambitions à l’international ? Mise en ligne, partage de nos réseaux et initiatives (festivals, voyages de représentation, échanges de visites, partage des sources et ressources, expos tournantes, solidarités financières, souscriptions…).

Ma conclusion tient dans cette énumération car elle énonce la somme de travail que représentent nos existences militantes. Un travail où manutention et concept vont de pair. Dans les statistiques établies vaillamment par Brigitte (qui m’a maudite « mais c’est pour la cause », a-t-elle ajouté, lucide !), il manque encore quelques données : les tonnes de matériel transportées pour nos fêtes, nos manifs, nos spectacles, les kilomètres parcourus d’un lieu à l’autre non seulement dans Toulouse mais dans nos tours de France lesbienne, et tout autour du monde, ou presque tout autour. Le nombre de banderoles et de tracts et d’affiches qui ont proclamé notre « fierté lesbienne ». Il manque le nombre de photos prises depuis nos premières assemblées… et enfin le nombre de pages écrites par nous, pour nous. Dont celles-ci, avec vous et pour vous, aujourd’hui 18 juillet 2013.

Il faut toujours dater ce qu’on fait. Ça fait des bons souvenirs.

Jacqueline Julien – Bagdam Espace lesbien, Toulouse


[1Tout cela sera ou a été évoqué autour du questionnement de la fameuse « non mixité » française, revendiquée par des associations comme Cineffable de Paris, le CEL de Marseille et Bagdam Espace lesbien de Toulouse, pour ne citer que ces trois vénérables, affinées par + ou – 25 ans d’âge.

[2L’ennemi principal (Tome 1) : économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998. (Réédité en 2009 par Syllepse) - L’ennemi principal (Tome 2) : penser le genre, Paris, Syllepse, Paris, 2001. (Réédité en 2009 par Syllepse).



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