Hétérosexisme et lesbophobie

mardi 4 septembre 2012
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Hétérosexisme et lesbophobie

Raymonde GERARD [1]

L’objet de mon intervention est une réflexion tirée de mon expérience de militante et nourrie de la lecture d’ouvrages cités en bibliographie.

Je rappellerai d’abord une évidence criante que l’on on a tendance à oublier, ou à nier, à savoir que la lesbophobie, comme l’homophobie en général, est une conséquence de la culture patriarcale. Et que l’absolutisme de cette culture hétérosexiste explique la difficulté d’une majorité de lesbiennes à exister au grand jour et à défendre leur cause face à l’opinion publique.

Partant de là, je défendrai l’idée que le meilleur moyen pour les lesbiennes de se reconnaître le droit d’exister dans la société et de sortir du placard est de passer par la critique féministe du modèle dominant et du silence qu’il nous impose.

Ma conclusion sera qu’il faut prendre le risque calculé de nous rendre visibles non seulement pour nous reconnaître entre nous et soutenir la culture lesbienne, mais pour nous constituer en force autonome de solidarité afin d’oser prendre la parole en public et participer aux actions de prévention contre l’homo/lesbophobie et de lutte pour l’égalité des droits.

« L’homosexualité est une chose extraordinairement répandue dans presque toutes les espèces vivantes… »

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il n’est pas superflu de citer les propos tenus dans une émission d’Arte du 23 Février dernier par Mr Tambourin chercheur et directeur général du Génopole d’Evry :

« L’homosexualité est une chose extraordinairement répandue dans presque toutes les espèces vivantes…Chez les singes Bonobos, très proches des humains en matière de sexualité, l’homosexualité est une pratique habituelle entre mâles et entre femelles, elle est très bien tolérée contrairement à nos sociétés ». Et il ajoute, à propos des humains : « Il y a des sociétés primitives où le complexe d’Œdipe n’existe pas, où les comportements sexuels, même homos, sont libres … ».

Que tirer de ces observations si ce n’est que l’homosexualité n’est pas une pratique « contre-nature » comme l’affirment les homophobes, qu’elle n’a pas mis en danger le devenir des espèces animales qui prolifèrent, et que l’aversion des hétéros envers les homos n’est pas aussi « naturelle » qu’on le croit. Cela renforce notre conviction que l’intolérance envers les gais et lesbiennes a bien été secrétée par la culture patriarcale qui nous impose impérativement le modèle hétérosexiste.

I - Hétérosexisme et lesbophobie

On appelle Hétérosexisme l’hégémonie du modèle hétérosexuel qui est fondé sur la hiérarchie des sexes et le clivage des genres féminin/masculin. C’est cette hégémonie qu’Adrienne Rich, sociologue américaine, désignait par l’expression « contrainte à l’hétérosexualité » « contrainte qui a pour fonction d’assurer le contrôle patriarcal du corps des femmes ».

En Europe, cette norme a été savamment construite au cours des siècles par les théologiens du christianisme, par la plupart des philosophes depuis la Grèce antique, mais également par la science médicale du XIXe siècle et par nombre de psychanalystes.

Un ouvrage parmi d’autres, cités en bibliographie, apporte des preuves indiscutables de cette patiente édification « Les femmes de Platon à Derrida » Fr. Collin. Ev. Ev. Pisier. El.Varikas.

Les idéologues du Patriarcat ont ainsi développé des arguments sexistes visant à culpabiliser et inférioriser les femmes, dont voici quelques aperçus :

  • Pour Aristote et ses disciples, « la femelle est un mâle avorté », un être de chair plus que d’esprit, passive, sans autorité.
  • Pour les Pères de l’Eglise et leurs émules, Eve a été créée à partir d’un os d’Adam pour être sa compagne : « L’homme n’a point été créé pour la femme mais la femme pour l’homme », « L’homme ne doit point se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu, au lieu que la femme est la gloire de l’homme » Paul Première Epître aux corinthiens. Qui pis est, Ève tenue pour seule responsable du péché originel et de la punition divine qui frappe l’humanité : « Ève est malheureuse et maudite dans tout son sexe ». Bossuet La Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte.
  • Pour nombre de philosophes, la femme est par nature moins douée de raison, portée à la passion, dangereuse par sa séduction et son influence. « … la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme. Si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amour même ». Jean- Jacques Rousseau Julie ou la Nouvelle Héloïse.
  • Pour le père de la psychanalyse, la femme est perçue comme castrée : « par la découverte du pénis, la femme est dévalorisée pour la petite fille comme pour le garçon, et peut-être aussi plus tard pour l’homme . Sigmund Freud La Féminité.

Cette argumentation misogyne a légitimé l’asservissement des femmes aux hommes au plan public et privé, et inspiré des statuts juridiques coercitifs comme le Code civil de Napoléon entre autres exemples.

Pour les filles et les femmes, cela s’est traduit par l’accès limité au savoir et à la parole, par le maintien dans un statut de mineure dans la vie privée avec un mariage conçu comme une aliénation de l’épouse au mari sans libre disposition de son corps, de son travail et de ses biens, l’obéissance au mari impliquant la soumission sexuelle et la mission impérative de procréer, ainsi que la sanction des coups en cas de rébellion. Et cette infériorisation conceptualisée a justifié l’exclusion des femmes de la sphère publique et de la vie politique comme l’a montré si bien l’exemple de la Révolution française de 1789 dont l’Assemblée Constituante a exclu les femmes de l’Assemblée nationale et du bénéfice de la Déclaration des droits de l’homme.

Pour les hommes (mis à part les esclaves), cet hétérosexisme a été le moyen de s’approprier le corps et le travail des femmes, les biens du ménage et la progéniture du couple et d’asseoir leur pouvoir politique et économique sur la cellule familiale, en un mot d’édifier le Patriarcat : « …l’homme acquiert une femme, le couple acquiert des enfants et la famille des domestiques… ». Kant Emmanuel Métaphysique des mœurs.

Il ne faut donc pas s’étonner que cette construction idéologique inégalitaire rejette les couples de même sexe puisque, de par leur choix, ils ne peuvent assurer la domination sexuelle, économique et politique des hommes sur les femmes : les gais sont traités d’enculés parce qu’ils sont perçus comme des « sous–hommes » qui abdiquent leur supériorité de mâle et s’abaissent au rôle de femelle avec leur partenaire en bradant leur sperme ; les lesbiennes, elles, sont condamnées parce qu’elles se dérobent à la soumission maritale et à l’impératif de la procréation.

Cette lesbophobie se manifeste ainsi de manière spécifique : ou bien l’existence de relations amoureuses entre femmes est minimisée, niée, car dans l’optique phallocratique, il ne saurait y avoir de sexualité féminine valable indépendamment du sexe masculin, ou bien les lesbiennes sont stigmatisées parce qu’elles ne correspondent pas au stéréotype de la « vraie femme » (faite pour séduire les hommes, les servir et procréer) d’où les clichés de femmes pseudo-mecs, anti-hommes, mal baisées, obsédées sexuelles etc..

En résumé, on peut dire que l’homo/lesbophobie sert à défendre la hiérarchie patriarcale supposée être inspirée par Dieu et conforme à la nature.

Les porte-parole des 3 religions monothéistes ont en effet condamné l’homosexualité comme « péché abominabl » passible de la peine de mort. Pour des précisions détaillées, le chapitre 2 du livre de Caroline Fourest et Fiametta Venner Tirs croisés est très éclairant.

Quant aux docteurs, ils ont recouru à des arguments pseudo-scientifiques pour la classer comme « maladie » et autoriser des traitements chirurgicaux comme la lobotomie, ou psychologiques comme la rééducation. Dans le documentaire « Je suis homo et alors » [2] Jean Le Bitoux apporte un témoignage douloureux relatif à son ami lobotomisé, et un homosexuel évoque le traitement qu’il suit (avec un succès peu probant) auprès d’ Évangélistes américains pour guérir de son « vice ». A noter que ce genre de traitement est en train de gagner la France…

On peut donc conclure cette première partie en affirmant que si le lesbianisme est discriminé, c’est bien parce qu’il transgresse le système patriarcal. Et il convient de rappeler que c’est la critique de ce système opprimant qui a donné aux militantes féministes les arguments et l’énergie nécessaires pour soutenir le Mouvement de Libération des Femmes et obtenir des libertés et des droits dont chacune profite aujourd’hui. De même, c’est en passant par les luttes féministes qu’une minorité de lesbiennes ont trouvé leur légitimité et ont pu assumer leur visibilité politique à partir des années 70.
II - Mais l’invisibilité actuelle de la majorité des lesbiennes laisse à penser que leur émancipation par rapport au modèle dominant demeure aléatoire. La lucidité féministe reste donc nécessaire pour lutter contre la Lesbophobie extérieure mais aussi intériorisée.

Même si nous sommes plus libres qu’autrefois, nous avons à combattre en nous les effets du conditionnement hétérosexiste. Les séquelles en sont la mésestime de soi qui peut conduire au suicide.

L’intérêt secondaire que beaucoup d’entre nous accordent aux réalisations et aux luttes des femmes et des lesbiennes par rapport à celles des Hommes est également révélateur, ainsi que l’habitude de laisser aux gais la parole et les initiatives politiques pour la défense de nos droits. Le repli dans la sphère privée qui privilégie la vie de couple et la convivialité aux dépens de la solidarité militante semble être aussi une conséquence du séculaire conditionnement des femmes, comme si, infériorisées depuis si longtemps en tant que femmes, les lesbiennes elles-mêmes ne s’autorisaient pas à exister dans la sphère publique.

Pour rompre notre conditionnement au silence et à l’occultation, il serait temps aussi de nous indigner du fait que les injures et les préjugés lesbophobes nous induisent à nous taire, à mentir sur notre vie privée au travail, à nos connaissances, parfois encore à la famille. Il serait réaliste de reconnaître que le secret n’assure pas la protection indéfiniment, et que la résistance individuelle ne suffit pas en cas de coup dur. Il faudrait admettre enfin que, même si on n’en parle pas, la lesbophobie existe comme le montrent les exemples du Dossier sur la lesbophobie en France et la récente enquête de S.O.S. Homophobie sur ce thème et comprendre que le déni n’est pas une preuve de liberté.

Cette remise en question nous est bénéfique parce qu’elle nous permet de nous dégager du formatage ancestral et d’être vraiment nous-mêmes.

Notre intérêt est en somme de reconnaître que la domination patriarcale concernent les lesbiennes presqu’autant que les autres femmes, mis à part les violences maritales : même infériorisation, même occultation de la parole, de l’histoire, des œuvres d’art et de littérature, même regard prédateur avec la récupération de la sexualité lesbienne dans la pornographie, mêmes discriminations politiques, économiques et autres.

Même si, comme le dit M.Wittig, « les lesbiennes ne sont pas des femmes » socialement parlant, ou si, comme les Queer, nous prétendons gommer la différence des genres, nous restons plus ou moins tributaires de la condition féminine, que ça nous plaise ou non.

Or, l’émancipation des femmes –et donc des lesbiennes– n’est pas irréversible : nous devons nous alarmer des attaques anti-féministes, du marketing sexué qui reformate les genres, de la tyrannie publicitaire sur le corps des femmes et des menées intégristes [3] pour leur réappropriation ; nous devons donc tenir les yeux ouverts sur les menaces conservatrices contre le droit à l’IVG en Pologne par exemple ou contre l’homoparentalité en France et le mariage homosexuel [4].

Les jeunes lesbiennes en particulier ont intérêt à découvrir, par une lecture dénuée de sexisme, l’histoire des conquêtes féministes et à suivre l’actualité pour se tenir prêtes à agir.
Pour résister, il leur faudra développer les réseaux existants et créer des solidarités et des stratégies qui leur permettent d’accroître la visibilité culturelle et politique impulsée par leurs aînées, – et ce, afin de prévenir et combattre les atteintes lesbophobes, de préserver les acquis et d’obtenir l’égalité des droits.
Conclusion

L’expérience militante au sein de la CLF m’a confirmé que l’analyse critique des méfaits de l’hétérosexisme sur soi-même et sur les femmes en général, est un moyen pour les lesbiennes de se reconnaître une légitimité en refusant un système qui a instauré l’inégalité entre les sexes et entre les citoyens, et réprimé la sexualité, surtout celle des femmes et des homosexuel/les.

Elle m’a prouvé que notre participation aux luttes des féministes pour l’égalité des droits peut nous aider à nous affirmer à condition qu’elle se fasse à visage découvert et dans une solidarité équitable entre militantes femmes et lesbiennes. Il en est de même pour notre coopération avec les gays qui doit se faire sur un pied d’égalité. Notre soutien à d’autres causes peut aussi valoriser l’image des lesbiennes dans la société si nous jetons le masque lorsque nous militons à leurs côtés en osant dire « ma compagne » au lieu de « mon ami »…


[1Sympathisante du Mouvement de libération des femmes des années soixante dix, elle s’est investie, dès son divorce en 1979, dans la création d’une maison des femmes et les actions du MLAC à Amiens. Ayant noué des relations lesbiennes, elle s’est intéressée au début des années 80 aux démarches du Front des lesbiennes radicales.

Convaincue par la pertinence de leurs analyses mais choquée par leur rejet violent des lesbiennes venues de l’hétérosexualité, elle attendra l’année 90 pour fonder avec quelques amies l’association amiénoise lesbienne des Immédianes. Ce collectif aura à cœur, pendant dix ans, d’offrir aux lesbiennes de tous horizons un accueil convivial, une ouverture sur la culture lesbienne, et une réflexion sur la défense des lesbiennes face l’intolérance de la société. Grâce aux liens tissés avec d’autres associations lesbiennes en France, notamment à l’occasion de rencontres de festivals lesbiens à Paris, elle oeuvrera pour que les Immédianes participent, dès 1996, à la création de la Coordination lesbienne nationale.

Avec Jocelyne Fildard, elle représentera celle-ci au Collectif national pour les Droits des femmes créé en 1997 afin d’assurer la solidarité entre les féministes hétérosexuelles et lesbiennes. Ayant à soutenir deux couples de lesbiennes victimes de violences dans la Somme, elle co-animera, à partir de 1998, la Commission sur la Lesbophobie qui rédigera Le dossier sur la Lesbophobie en France de la C.L.N. Ce document permettra aux représentantes de la C.L.F. (ex-CLN) de sensibiliser les élus de la nation aux agressions et discriminations subies par les lesbiennes dans notre pays. Elle se sentira soutenue dans cet engagement par l’association Cibel dès la naissance de celle-ci en septembre 1999.

Sa participation au Colloque du 19 Mai 2007 a été motivée par l’espoir que les nouvelles générations de lesbiennes sauront se fédérer à leur tour pour sauvegarder leurs acquis face à une société encore largement machiste et lesbophobe.

[2Documentaire de Ted Anspach diffusé le sur Arte le 23 Février 2007

[3Propos du Grand Rabbin de Lyon lu dans le Figaro du 16/2/2007 qui rapporte que, condamnant le mariage homosexuel, il se serait exprimé dans l’hebdomadaire Lyon capitale en ces termes : « les homosexuels ont des problèmes médicaux de type génétique ou des problèmes de pulsions. Il faut donc mettre des parapets, des limites, ou alors on devient une société décadente avec des zoophiles et des pédophiles" et que « le pacs est déjà une grande concession ».

[4Jean-Marc Roubaud, député UMP, maire de Villeneuve-lès-Avignon dans le Gard, vient de déposer une proposition de loi visant à clarifier les qualités requises pour pouvoir contracter mariage, et donc par conséquent contrer celui des personnes de même sexe. PROPOSITION DE LOI Article unique : Au début de l’article 144 du code civil, est inséré un alinéa ainsi rédigé : « Seules peuvent contracter mariage, deux personnes de sexe biologique différent. »



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