Lesbianisme et féminisme : Une histoire tourmentée

mercredi 25 avril 2012
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Voici une remarquable synthèse historique sur les différentes tendances du mouvement lesbien.

Natacha Chetcuti a présenté ce texte lors des Journées Intersyndicales femmes 2012 (13 mars à la Bourse du travail Paris), à l’occasion de la demi-journée consacrée à la lesbophobie.
Ce texte est publié avec l’autorisation de l’auteure et des organisateurs -trices des journées Intersyndicales que nous remercions vivement.

Le féminisme, dès ses débuts, à la fin du XIXe siècle – par la voix, entre autres, d’Hubertine Auclert, première militante française à se déclarer « féministe » en 1879, s’engage dans un mouvement de lutte pour l’accès aux droits des femmes. D’ailleurs, l’adoption dans le champ politique actuel du mot « féminisme » revient à cette origine de l’énonciation politique qui revendique l’égalité sur tous les plans entre les femmes et les hommes. Malgré cette base commune, le féminisme ne peut pas se définir au singulier, non seulement parce qu’il est constitué d’une hétérogénéité de groupes de femmes mais aussi parce qu’il est traversé par différents courants et visées politiques, eux-mêmes dépendants des contextes sociaux et théoriques. C’est sous l’impact des questions portant sur le régime de la sexualité, les rapports de classe, de race, la laïcité, la place des religions, que les controverses se nouent, se dénouent et réactualisent les pratiques féministes. On peut dire que le rapport entre lesbianisme et féminisme est lié à cette histoire tourmentée, dont l’origine remonte aux débats de la deuxième vague du féminisme dans les années 1970.

La critique féministe des années 1970 s’est attachée à théoriser les effets de la classification des sexes/genres sur l’organisation de la sexualité pour comprendre le rapport de pouvoir auquel sont assignés les femmes et les hommes, ainsi que le statut inégal des sexes dans ce système. L’une des principales références en la matière est le texte de Gayle Rubin, publié pour la première fois en 1975, « L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre » [1] . S’inscrivant de façon critique dans la tradition marxiste, Rubin propose la notion de sex/gender systems (systèmes de sexe/genre) dans un article programmatique où elle expose une analyse novatrice de l’organisation sociale du sexe biologique et de la fabrication sociale du féminin et du masculin. Elle pense que l’organisation sociale du sexe repose sur le genre, l’hétérosexualité obligatoire et les contraintes qui pèsent sur la sexualité des femmes : « Le genre est une division des sexes socialement imposée. Il est le produit des rapports sociaux de sexualité » [2]. Elle désigne par l’expression traffic in women l’utilisation des femmes comme moyen d’échange. Reprenant ce dont il était implicitement question dans l’analyse de Claude Lévi-Strauss [3] sur l’organisation sociale de la sexualité, elle montre que « l’hétérosexualité obligatoire » définit la production systématique du besoin sexuel entre les deux sexes : l’hétérosexualité. Gayle Rubin plaide pour une « économie politique des systèmes sexuels » [4]. Il nous faut, écrit-elle, « étudier chaque société afin de déterminer les mécanismes exacts qui produisent et maintiennent ses propres conventions sur la sexualité. “L’échange des femmes” est un premier pas vers la construction d’un arsenal de concepts aptes à décrire les systèmes sexuels » . Selon elle, il faut saisir les liens existant dans toutes les sociétés entre les normes imposées pour les relations intimes, les systèmes de parenté, le système matrimonial et les « arrangements économiques et politiques » plus étendus, car les différents systèmes de sexualité ne peuvent pas être considérés isolément. Cette approche permettrait de comprendre et de déterminer les mécanismes concernant la sexualité. En outre, elle ajoute en conclusion de son article : « Mais il me faut suggérer la possibilité d’une autre étape du programme : une analyse marxienne des systèmes de sexe/genre. Les systèmes de sexe/genre ne sont pas des émanations a-historiques de l’esprit humain ; ils sont le produit de l’action humaine, historique » [5].

Pour une critique de l’hétérosexualité : de l’apport de la critique lesbienne radicale

Le début des années 1980 est marqué par un tournant très important sur le plan théorique et politique concernant le rapport entre le lesbianisme et le féminisme. Les deux articles de Wittig qui formalisent l’analyse de l’hétérosexualité comme régime politique, « La pensée straight » (février 1980) et « On ne naît pas femme » (mai 1980) sont les catalyseurs de l’explosion d’un conflit larvé, présent depuis le début du Mouvement de libération des femmes, portant sur le statut politique de l’hétérosexualité et son hégémonie dans les mouvements de femmes, et sur l’alliance politique entre lesbiennes et femmes hétérosexuelles (voir « Lettre au mouvement féministe », texte écrit par des féministes lesbiennes radicales de l’ex-collectif Questions féministes, Paris, 1er mars 1981). Il entraînera la rupture entre les membres du collectif de rédaction de la revue Questions féministes : Colette Capitan Peter, Christine Delphy, Emmanuèle de Lesseps, Nicole-Claude Mathieu, Monique Plaza (Questions féministes, n° 1, novembre 1977). Le collectif se dissout le 24 octobre 1980 lors de la parution de son dernier numéro (n° 8). En 1981, Christine Delphy, Claude Hennequin et Emmanuèle de Lesseps décident de recréer une revue en ajoutant le terme Nouvelles à l’ancien titre Questions féministes. [6]

Trois courants de pensée vont alors se distinguer : le lesbianisme radical, le féminisme lesbien et le lesbianisme séparatiste.

Le lesbianisme radical

À la suite de Gayle Rubin, la critique féministe radicale de l’hétérosexualité, définie comme régime politique, se développe avec l’apport des textes de Monique Wittig. Elle écrit en 1976 « The Category of Sex » [7] , article traduit et publié en français en 2001 sous le titre « La catégorie de sexe » [8] . Elle y analyse la dimension politique de l’hétérosexualité et critique le présupposé de la différence des sexes qui structure la pensée de la différence en donnant un statut inné et a priori à l’hétérosexualité. Elle démontre que cette différence sexuelle qui émanerait du corps n’est que la justification d’une idéologie qui opère une classification arbitraire structurant le rapport de force inégalitaire entre les hommes et les femmes. La conséquence d’une pensée naturalisante considérant comme logique et inévitable la distinction entre masculin et féminin est d’entretenir le déséquilibre social de la répartition du pouvoir entre hommes et femmes. Pour Wittig, la distinction entre homosexualité et hétérosexualité dépend de la distinction construite entre homme et femme et féminin/masculin, cette distinction étant la base de la société hétérosexuelle. Pour Monique Wittig, le changement social ne pourra s’opérer que si l’on abolit l’utilisation de la catégorie de sexe comme outil de perception du social. En outre, l’annulation de la catégorie de sexe supprimerait la bipolarité homosexualité/ hétérosexualité [9]. Ainsi que le précise Claire Michard : « comme l’a très justement relevé Guillaumin […], Wittig ne produit pas à proprement parler un discours critique de la pensée naturaliste et de ses catégories : “sexe”, “genre”, “femme”, “homme”, “différence”, “hétérosexualité”, mais le discours de leur destruction. Une guerre est menée pour libérer le discours de ces catégories » [10]. L’hétérosexualité, à partir des perspectives proposées par Rubin et Wittig, est alors analysée non plus comme une simple pratique sexuelle, mais comme « un système social, la pierre angulaire de l’appropriation des femmes à laquelle les lesbiennes échappent en partie » [11] . Pour Wittig, il n’est pas question de donner aux lesbiennes une « identité » essentialiste : le lesbianisme devient un concept pour l’élaboration d’une théorie permettant de sortir de « l’analogie a priori entre le (genre) féminin/sexe/nature » [12], afin de rendre les genres obsolètes et de les supprimer. Le postulat que Wittig propose selon lequel, dans une société lesbienne, il n’y aurait plus d’oppression de sexe, est discuté à partir des années 1980 par les mouvements de lesbiennes issues des migrations. Selon certaines de ces détractrices (par exemple, Moraga et Anzaldúa, 1981 [13] ), la disparition de l’oppression de sexe n’implique pas la disparition de l’oppression tout court, c’est-à-dire des rapports de classe, de couleur, ou même des sexualités – à moins, notent-elles, d’admettre qu’il puisse y avoir une sexualité sans pouvoir ou en dehors du pouvoir. Ainsi, selon la philosophe Maria Lugones, le séparatisme, tel qu’énoncé par une partie de la pensée féministe, idéalise des sujets féminins, prétendument homogènes, unifiés, autour d’une seule identité, faisant fi des sujets éclatés, des sujets frontaliers aux identités plurielles, dont la “métisse” est le paradigme.

Le féminisme lesbien ou lesbianisme féministe

Au début des années 1980, une autre tendance apparaît et se distingue du lesbianisme radical. Ce courant qualifié de féminisme lesbien rejette l’utilisation politique des catégories hétérosexualité et homosexualité, car il les considère avant tout comme des pratiques. Si ces dernières sont inscrites dans un dispositif de pouvoir polarisé historiquement au détriment des femmes, elles peuvent être diversement codifiées selon les rapports de sexe, de genre, de classe ou de couleur. Ainsi, en réponse aux deux articles de Wittig (« On ne naît pas femme » et « La pensée straight »), paraît en mars 1981, dans la revue Nouvelles Questions Féministes un article d’Adrienne Rich : « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne » (1981). Dans ce texte, Rich parle de l’« institution de l’hétérosexualité », qui s’appuie sur un conditionnement social et un système de croyances diffusé par les sciences humaines en général mais aussi dans certains textes d’analyse féministe. Cette idéologie part du postulat suivant : les femmes auraient une inclination hétérosexuelle [14] , « une “préférence” ou un “choix” qui pousse les femmes vers les hommes » (Rich, 1981, p. 20), qu’elle qualifie de mystico-biologique et qui serait lié à la nécessité de reproduction de l’espèce et au désir de maternité. Pour Rich « l’hétérosexualité, comme la maternité, doit être reconnue et analysée comme institution politique – même par celles qui se ressentent dans leur expérience personnelle comme les précurseurs d’un nouveau rapport social entre les sexes » (Rich, ibid., p. 20-21). Le préjugé de « l’hétérosexualité inévitable » se consolide par une occultation du lesbianisme dans les recherches féministes et en sciences sociales en général. Adrienne Rich montre que la contrainte à l’hétérosexualité se traduit également par ce qu’elle qualifie de romance hétérosexuelle, cette forme idéale d’amour présentée dans les ouvrages littéraires et ceux particulièrement destinés aux femmes, qui présentent l’amour pour les hommes à la fois comme le prototype du devoir et de l’épanouissement, comme la grande aventure du féminin. Enfin parmi les éléments qui participent au contrôle de la conscience des femmes, elle ajoute le pouvoir des hommes qui interdit aux femmes toute sexualité autonome. Le dénigrement du plaisir féminin se manifeste par une série de répressions qui maintient les femmes dans la dépendance et l’identification aux hommes. Parmi la série des sanctions effectives, Rich évoque la pratique de la clitoridectomie, l’infibulation, la condamnation de la masturbation féminine, la destruction des preuves de l’histoire du lesbianisme, les clichés « pseudo-lesbiens » dans les médias et la littérature, etc.). Elle insiste sur la valorisation de l’hétérosexualité dans la violence exercée sur les femmes, le contrôle des consciences, l’érotisation quotidienne de l’assujettissement des femmes et la censure de l’existence lesbienne. Niant les difficultés qui peuvent exister entre les hommes et les femmes, « la révolution sexuelle » avec son modèle de femme « libérée et sexy », a pour corollaire l’intériorisation par les femmes des valeurs masculines et est un frein à leur émancipation, puisque ce cadre normatif les maintient avec ceux qui les dominent. Ces mesures coercitives, selon l’auteur, ne permettent pas de qualifier l’hétérosexualité de choix ou de « préférence », puisque ces termes occultent la pression sociale qui pousse les femmes à être ou devenir hétérosexuelles.

Rich énonce ce qu’elle appelle « la grande question du féminisme », qui ne doit pas seulement se pencher sur le rapport inégalitaire entre les sexes, la « colonisation de la culture par les hommes », le silence et les tabous sur l’homosexualité, mais doit également s’interroger sur « la contrainte à l’hétérosexualité pour les femmes, comme moyen d’assurer un droit masculin de jouissances physique, économique et affective sur les femmes » (Rich, ibid., p. 31).

Elle propose le concept de « continuum lesbien » comme mode de « relations de survie ». Il s’agit non pas uniquement de pratiques de vies exclusives et sexuelles entre femmes, ou de désir conscient ou inconscient d’une femme pour une autre, mais de toutes les expériences d’identification aux femmes (capacité d’autonomie personnelle et/ou échange de pratique, solidarité politique) qu’elle analyse comme un moyen de résistance à la domination masculine. La notion de « continuum lesbien » se situe sur un large registre allant de la frigidité des femmes – considérée, selon Rich, comme un mode de résistance à « l’imposition de la sexualité masculine » –, au puritanisme, à la camaraderie et l’amitié entre femmes. L’article de Rich a suscité des critiques de la part de certaines tendances lesbiennes politiques, notamment à propos de la notion de continuum lesbien. La principale critique étant que cette conception ne remet pas en cause les fondements du système hétérosocial ; si « l’existence des lesbiennes, pour prendre un sens politique, doit passer par une identification aux femmes afin d’entrer dans un continuum de résistance » cela permettra aux hétérosexuelles de « revendiquer une sexualité hétérosexuelle “libre et gratuite” et aux lesbiennes une résistance au patriarcat en s’identifiant toujours aux femmes » (Turcotte, 2003, p. 39). L’article de Danielle Chagnon paru dans la revue Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui ajoute que la proposition de Rich nie « le rôle stratégique, subversif des lesbiennes, car si le veuvage, la camaraderie, ou la frigidité sont “permises” dans un système hétérosexuel, le lesbianisme lui ne l’est pas » (Chagnon, 1986, p. 32).

Le lesbianisme séparatiste

Le séparatisme lesbien est théorisé par Jill Johnston aux États-Unis dès 1973 dans son ouvrage Lesbian Nation. The Feminist Solution. Selon les pays, il revêt des expressions et des connotations très variées. Mais généralement les courants séparatistes se caractérisent par le développement d’une contre-culture fondée sur une prétendue supériorité des valeurs féminines et de la valeur femme. Cela débouche sur la création ou sur la conquête d’espaces physiques ou symboliques par et pour lesbiennes seulement : communes rurales ou urbaines, squats, terres de femmes, festivals de cinéma ou de musique, revues, maisons d’éditions, espaces de sociabilité en tout genre et de lutte politique.

Ces courants théoriques ont donné lieu à différentes pratiques politiques. Les associations et groupes politiques actuels sont assez représentatifs de l’évolution des expressions lesbiennes, depuis le début de leur apparition au début des années 1980.

Trois tendances se dégagent :

1) les espaces non mixtes proclamant une culture spécifique lesbienne en réaction à l’hétérosexisme et à la domination masculine ; ces espaces s’inscrivent dans la lignée des mouvements sociaux du féminisme des années 1970 dans lesquels on trouve les trois courants du lesbianisme.

2) les espaces mixtes à tendance égalitariste et réformiste, dont la démarche s’inspire du mouvement homosexuel états-unien. Cette tendance promeut l’existence d’une communauté solidaire, lutte pour l’égalité des droits avec les hétérosexuel-le-s et demande que l’homosexualité soit considérée comme une réalité équivalente à celle de l’hétérosexualité. C’est ce courant qui organise, tous les ans dans le monde, la marche des Fiertés LGBTQI commémorant la révolte de Stonewall [15] .

3) depuis les années 1990 : les espaces mixtes transpdgouines, influencés dans leurs modes d’actions et leur démarche de mixité par le mouvement queer.

Égalité des droits et luttes anti-discriminatoires : comment réinventer le politique ?

La question qui se pose actuellement dans une posture lesbienne radicale et/ou lesbienne féministe est de savoir : à qui bénéfice le régime politique néolibéral ? Dans une perspective critique marxiste au sens du rapport de production et de critique du capital, on peut penser que le bénéfice se trouve en priorité à la classe de sexe homme ; dans laquelle est intégré également, dans un continuum de rapports sociaux de sexe, les gays en tant que classe de sexe. L’économie néo-libérale étant basée sur une idéologie androcentrée, on y observe une reproduction des élites en termes de rapports sociaux de sexe qui concentrent tous les avantages de la classe de sexe homme. Cette économie s’inscrit également dans le régime de l’hétérosexualité en termes de système (hétérosocialité). En effet, si l’on prend l’indicateur de la précarité de l’emploi (conséquence du système néo-libéral) on observe un appauvrissement généralisé de la classe de sexe femme. En outre, ce système s’appuie sur un langage juridique en termes de revendication politique qui s’instaure dans un modèle égalitaire du régime du droit en référence au système hétérosexuel dont les deux socles sont le mariage et le modèle du couple. Ce mouvement de conquête d’égalité de droits, s’il reste la seule visée politique peut avoir comme conséquence d’affaiblir les luttes, par une valorisation du modèle familialiste sous couvert de liberté individuelle et d’effacement des systèmes de solidarité entre lesbiennes et entre femmes par la prédominance du modèle individualiste libéral qui s’opposerait au droit à la personne.

Dans le même sens la notion d’égalité comme fondement des luttes lesbiennes et/ou féministes doit être reconsidérée, et ne peut être seule qualifiée de politique car elle est dans une perspective critique lesbienne radicale, une base fictive où on laisse à penser que tout le monde a ses chances de parvenir à l’échelle sociale, comme le montre, par exemple, depuis la fin des années 1980, la succession des débats autour de l’égalité des chances à l’école. Cette polarisation sur le thème de l’égalité dans les mouvements féministes et LGBT se traduit également par une hiérarchisation impliquant nécessairement l’affirmation d’un modèle hétérosexuel et familialiste (mariage, adoption, parentalité) qui laisse à croire que si l’égalité des droits est obtenue, tous les individus seront au même niveau d’accès en termes de reconnaissance. Introduisant ainsi une incapacité à penser des revendications liées à des formes plurielles de vie et avec elles la prééminence d’un modèle normatif qui laisse de côté les difficultés à reconnaître les expériences sociales diverses de domination. Ainsi, cette forme de lutte qui se veut libératrice ne permet pas de penser l’hétérogénéité des catégories lesbiennes et femmes en termes de classe sociale, de génération, de racisation, mais aussi d’occupation différente de l’espace public selon les types d’urbanités.

Rappelant les revendications féministes des années 1970 qui dénonçaient le mariage comme une institution opprimante pour les femmes, la position lesbienne radicale en appelle à une véritable inventivité relationnelle et souhaiterait une réforme à long terme qui annulerait le caractère immuable du mariage. De plus, si certaines contestent l’usage du pacs, c’est que, selon une partie des mouvements lesbiens, la famille est l’expression de l’hétérosexisme et entérine en outre la dépendance des plus faibles socialement, par exemple dans le cas des migrations. Une autre solution, préférable selon les tenantes de ce courant, serait la mise en place d’un système de droits liés non au couple mais à la personne individuelle. « Dans les pays où il s’est développé, ce mouvement a élaboré ses stratégies à partir de deux objectifs principaux : la reconnaissance de l’homosexualité via le couple, l’intégration sociale perçue comme l’accès à l’égalité des droits avec les couples mariés hétérosexuels. Reconnaissance, couple, intégration et égalité, tels sont les mots clés d’une vision dont l’objectif final est le mariage et la filiation, en bref : l’adhésion au concept de famille. Or dans la mesure où ce mouvement qualifiable d’intégrationniste a adopté une analyse qui mène à une stratégie acceptant que l’obtention de « droits » soit soumise à la constitution d’un couple légalisé, calqué sur le mariage hétérosexuel, ce mouvement se trouve en fait à revendiquer des privilèges exclusivement affiliés au mariage et à cautionner et renforcer un système, l’hétérosocialité, aux objectifs foncièrement inégalitaires et ce, au détriment des femmes et des lesbiennes [16] » .

En effet, on peut se demander : quels sont les enjeux réels de la revendication du mariage gay et lesbien dans le contexte actuel pré-électoral. Si ces revendications soutenues par une partie de la gauche en France peuvent laisser penser à une avancée sociale, ne renforcent-elles pas des formes discriminatoires pour celles et ceux qui s’écartent de cette norme. Le droit au mariage, bien qu’il puisse représenter une avancée sociale, en termes de « libre » choix, puisqu’il existe en tant quel, ne conduirait-il pas à faire émarger de nouvelles marges ? Par exemple, pour celles et ceux qui s’écarteraient de la norme du couple traditionnel en opposition à celles et ceux qui ne réfèrent pas au couple comme mode d’accomplissement de l’affect. Le couple comme modèle ainsi institutionnalisé de la sexualité et de l’affect n’effacerait pas pour autant le rejet de la catégorie lesbienne ou sa stigmatisation, en tant que catégorie à part entière. En effet, mes recherches (Chetcuti, 2010) ont montré, par exemple, qu’il est plus facile de se nommer auprès des autres en tant que femme vivant avec une femme, donc se présenter en tant que couple, que dire « je suis lesbienne » , car cette formule relève d’une identification à une catégorie à part entière qui n’a pas la nécessité de recourir à la norme pour s’exprimer.

Il est en de même aujourd’hui avec l’utilisation du terme de diversité dans les politiques publiques dites d’égalité. Cette notion en effet, donne à voir la figure d’une euphémisation dépolitisante des rapports concrets de domination du racisme, du sexisme et de l’hétérosexisme. En effet, loin d’être pensé comme au fondement des inégalités économiques, politiques et sociales, ces rapports sont insérés dans le paradigme d’un civisme libéral où le principe d’égalité est sacrifié à l’utilité de la différence managériale ainsi naturalisée sous la valorisation circonstancié du terme de diversité [17] . Ce principe de justification de « la » différence justifie ainsi, sans le remettre en cause, le rapport de pouvoir préexistant. C’est par ce processus de « naturalisation du mérite », selon l’expression de Juliette Rennes [18], que le groupe établi/dominant « objective » le groupe stigmatisé, hiérarchisé, et s’en dédouane à l’associant à la nature du groupe marginalisé, dominé, en célébrant les différences non pour les reconnaître à égalité et les préserver, mais pour les soumettre en les essentialisant et les infantilisant.

Pour conclure, si la reconnaissance du mariage et de l’homoparentalité pourrait permettre un détournement novateur de la naturalisation des sexes et de son corollaire, la catégorisation de genre. On pourrait aussi imaginer une utopie relationnelle qui ne mettrait pas le deux privatif au centre du dispositif de sexualité, mais qui ferait référence à la personne humaine en tant que sujet propre. Autrement dit, l’accès au sujet ne serait plus déterminé par la norme du couple. C’est aussi dans cette perspective, qu’il s’agit d’analyser comment l’hétérosocialité (en tant que système de sexualité) est indissociablement lié au régime de domination du néolibéralisme.

NATACHA CHETCUTI


Natacha Chetcuti est chercheure, sociologue, rattachée à l’équipe « Genre, Santé Sexuelle et Reproductive » CESP – INSERM-INED et au laboratoire GTM (genre, travail, mobilité) [CRESPPA], CNRS, Paris. Ses travaux portent sur le rapport entre genre et sexualité. Plus récemment, elle s’intéresse aux questions de santé publique, plus spécifiquement sur le thème du genre et de la santé mentale. Elle est l’auteur de Se dire lesbienne, vie de couple, sexualité, représentation de soi (Payot, 2010). Elle a écrit plusieurs articles dont : « De “On ne naît pas femme” … à “On n’est pas femme” De Simone de Beauvoir à Monique Wittig », Genre, sexualité et société, n°1, http://gss.revues.org/index477.html, 2009 ; et co-dirigé plusieurs ouvrages : juin 2012 avec Luca Greco, La face cachée du genre, Langage et pouvoir des normes, Presses Universitaires de Paris III ; avec Maryse Jaspard, Violences envers les femmes : trois pas en avant, deux pas en arrière (L’harmattan, 2007) ; avec Claire Michard, Lesbianisme et féminisme. Histoires politiques (L’Harmattan, 2003).

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Wittig Monique, « The Category of Sex », Feminist Issues 2, n° 2, printemps 1982.


[1Rubin Gayle, 1998, « L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre », traduction de l’anglais (États-Unis) par Nicole-Claude Mathieu avec la collaboration de Gail Pheterson, Les Cahiers du CEDREF, n° 7, Université Paris VII, p. 5-82 [première publication : « The Traffic in Women. Notes on the ‘Political Economy’ of Sex », in Reiter Rayna R. (dir.), Toward an Anthropology of Women, New York, Monthly Review Press, 1975, p. 157-210].

[2Rubin Gayle, « L’économie politique du sexe », art. cit., p. 6.

[3Lévi-Strauss Claude, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949.

[4Rubin Gayle, « L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre », art. cit., p. 29.

[5Rubin Gayle,, « L’économie politique du sexe », art. cit., p. 63

[6Voir l’article d’Adrienne Rich, « Compulsory heterosexuality and lesbian existence », 1981, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, n° 1, p. 15-43, traduction de l’anglais (États-Unis) par Emmanuèle de Lesseps et Christine Delphy [première publication : « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence », Signs, vol. 5, n° 4, été 1980, p. 631-660].

[7Wittig Monique, « The Category of Sex », Feminist Issues 2, n° 2, printemps 1982. Ce texte a sans doute, dans un premier temps, fait l’objet d’une communication à Berkeley en 1976. On peut lire en effet « Berkeley, 1976 » à la fin de l’article paru dans Feminist Issues.

[8Wittig Monique, 1980, « La pensée straight », Questions féministes, n° 7, février 1980, p. 45-53, réédition dans La pensée straight, Paris, Balland, 2001, p. 65-76.

[9Toutefois, pour Monique Wittig, l’idée d’une société asexuée dans laquelle tout le monde aurait une sexualité indéterminée n’est pas non plus souhaitable. Se débarrasser de la catégorie « femme » n’exclut pas le « corps lesbien ». Voir à ce sujet : Les Guérillères et Virgile non. Je renvoie aussi à mon article : « Monique Wittig, la tragédie et l’amour », Anthropologie des représentations du corps, n° 4, CNRS, éd. Dilecta, en collaboration avec Maria Teresa Amaral, 2008. Voir aussi Chetcuti Natacha, « De “On ne naît pas femme” … à “On n’est pas femme”. De Simone de Beauvoir à Monique Wittig », Sexualité, Genre et Société, n° 1, 2009. Consultable : http://gss.revues.org/index477.html

[10Voir l’article d’Adrienne Rich, « Compulsory heterosexuality and lesbian existence », 1981, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, n° 1, p. 15-43, traduction de l’anglais (États-Unis) par Emmanuèle de Lesseps et Christine Delphy [première publication : « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence », Signs, vol. 5, n° 4, été 1980, p. 631-660].

[11Turcotte Louise, 2003, « Féminisme/Lesbianisme : la nécessité d’une pensée radicale », dans Chetcuti Natacha, Michard Claire (dir.), Lesbianisme et féminisme : histoires politiques, Paris, L’Harmattan, p. 38

[12Wittig Monique, 1982, « Le point de vue, universel ou particulier (avant-note à La passion de Djuna Barnes) », dans La pensée straight, Paris, Balland, p. 112.

[13Moraga Cherríe, Anzaldúa Gloria (dir.), This Bridge Called My Back : Writings by Radical Women of Color, Watertown, Persephone Press, 1981.

[14Une hétérosexualité qui va de pair avec le système économique et la propagande culturelle (économie postindustrielle du sexe, clichés pornographiques, mystification du « privé », etc.).

[15Le 28 juin 1969, la police new-yorkaise lança un raid contre le Stonewall Inn, l’un des seuls bars de la ville où les homosexuels pouvaient se rassembler ; plusieurs jours d’émeute suivirent ; c’est pour commémorer cet évènement que les marches des fiertés sont organisées chaque année à la fin du mois de juin.

[16Danielle Charest, « Les contrats apparentés au mariage : une fuite en arrière », in Chetcuti Natacha et Michard Claire (sous la dir.), Lesbianisme et féminisme, histoires politiques, Paris, L’harmattan, 2003, p. 277-278

[17Voir sur ce sujet Sénac Réjane, L’invention de la diversité, Paris, PUF, 2012.

[18Juliette Rennes, Le mérite et la nature. Une controverse républicaine, l’accès des femmes aux professions de prestige (1880-1940), Paris, Fayard, 2007.



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