Texte 13

vendredi 2 mars 2012
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Le mouvement des femmes a-t-il été une réponse pour les lesbiennes ?

Guënole Nitrate, Stéphanie Triton, Rouge, 24 avril 1977

"Les homosexuelles sont à l’initiative de la lutte des femmes et de celle des homosexuels. Pourtant elles continuent à être niées. Comment envisagent-elles leur propre libération ?"

Telles sont les constatations et les questions que nous pose le GLH-PQ.

Le débat est vaste et important, et l’entamer interroge fortement le mouvement des femmes, sur sa carence sur la question.

Force est de le reconnaître, l’homosexualité est le seul aspect de notre oppression qui n’est pas abordé aujourd’hui dans le mouvement d’un point de vue politique. Certes, l’attitude n’est pas répressive, l’existence d’une homosexualité latente dans les groupes est même souvent reconnue, mais la question de l’homosexualité patente est elle, évacuée au grand détriment des lesbiennes du mouvement et du mouvement lui-même.

Les lesbiennes se sentent alors liées et culpabilisées :

- soit elles continuent à s’intérioriser en gardant le silence avec le sentiment de ne pas être vraiment à leur place, de ne pas avoir les problèmes des "vraies" femmes et c’est la culpabilisation qui en résulte.

- soit elles posent ce "problème" qu’elles sentent spécifique de façon volontariste ce qui de fait risque de leur donner un statut à part de continuer à être ressenties et à se ressentir comme marginales : une fille pose "son" problème, les autres l’écoutent de "l’extérieur", alors que pourtant, le vécu homosexuel interroge la norme au même titre que le vécu hétérosexuel :

- soit dans le pire des cas elles se sentent impuissantes et quittent les groupes, incapables de supporter que la remise en cause qu’elles ont effectuée dans le mouvement ne s’accompagne pas d’une remise en cause du mouvement lui-même.

Pour la petite histoire, on peut rappeler que le mouvement des femmes est né d’une scission avec le MLF central dont une partie théorisant l’homosexualité comme une réponse politique à l’oppression des femmes. Par souci de se démarquer de ce genre de théorisation, par souci de se lier au mouvement ouvrier qui nous traitait alors de "mouvement de gouines" (cela n’a guère changé depuis le 1er mai 1976) cette scission s’est accompagnée d’un rejet plus ou moins conscient de l’homosexualité.

Aujourd’hui le mouvement a évolué, s’est renforcé. Les débats se sont multipliés, mais celui sur l’homosexualité en est resté à un stade embryonnaire, affaire de "spécialistes" alors qu’il devrait être partie intégrante du combat contre la norme sexuelle pour le droit de femmes à disposer de leur corps et de leur propre sexualité.

Dans les groupes, les discussions les plus fréquentes ont trait aux problèmes les plus apparents de l’oppression des femmes, l’avortement, la maternité, le viol, le couple, le travail, les enfants et cela est normal, comme il est normal que les débats essentiels posent les problèmes des relations entre hommes et femmes. Ce qui ne l’est plus par contre, c’est que cela n’aie pas comme conséquence chez la majorité des femmes, une interrogation sur leur propre sexualité (en l’occurrence leur hétérosexualité) sur la norme sexuelle et donc sur l’homosexualité.

Et pourtant, au sein des groupes, dans la mise en commun de nos vécus, dans la pratique commune en même temps que dans la recherche de rapports nouveaux, les femmes se sont découvertes, se sont aimées du plaisir d’être ensemble, grandes embrassades, toute cette homosexualité latente est restée.

Pour les femmes qui sont "devenues" homosexuelles dans et par le mouvement, c’est souvent vécu comme une expérience nouvelle, un approfondissement, une relation chouette. Ce "autre chose" est en fait souvent une réaction à une situation antérieure, celle du couple. Leur façon de vivre est donc très différente de celles qui étaient avant le mouvement ou "exclusives", dans la répression, le silence, la honte. Ces nouveaux rapports vécus souvent comme moments - évènements comme la débouche logique de tout un potentiel d’affectivité qui existe dans les groupes, ces relations "non exclusives" dans le mouvement, entraînent qu’elles ne se sentent généralement pas victimes de l’oppression spécifique des lesbiennes.

Mais il faut poser le problème du fameux "terrain d "expériences", c’est-à-dire de la manière dont sont quelquefois "traitées" les lesbiennes dans le mouvement des femmes, par incompréhension même de leur vécu de lesbienne.

En effet, pour celles qui sont rentrées tard dans le mouvement, ce fut souvent la conséquence d’une remise en cause douloureuse, celle des images que l’on véhicule de nous et que nous avons plus ou moins intériorisées ou reprises, la malade à qui il manque une hormone, la pervertie, la mal baisée ou la femme - mec. En ce sens-là, le mouvement représentait un double espoir, celui de comprendre notre oppression et celui d’espérance de relation possible, d’un regard autre... En fait certaines d’entre nous se sont vécues comme un terrain d’expériences le ressentant alors comme une mutation, celle de ne pas être vraiment aimées pour elles-mêmes, mais pour ce qu’elles représentent. L’acceptation de l’homosexualité dans et par le mouvement, comme ça sans un vrai débat et sans que les femmes s’interrogent en s’investissant, nous neutralise, nous nie. C’est pourquoi il faut dès maintenant nous donner les moyens d’avoir ce débat et pour cela il faut que les lesbiennes puissent se rencontrer, mettre en commun leur vécu et ainsi entamer les discussions.

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